‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 137 sur 156 · SAINT JEAN CHRYSOSTOME · texte numérisé non relu

SAINT JEAN CHRYSOSTOME

et qui te fait trembler ici, et ['Église que tu as combattue t'a

ouvert son sein et t'y accueille. Mais le théâtre, que tu protégeais, et en laveur duquel tu t'irritas souvent contre moi, t'a trahi et t'a renversé. Le cirque, qui dévora tes richesses, a tiré le glaive contre toi. L'Église, au contraire, que ta colère frappa tans raison, fait tout pour t'arrachur à ta perte (1).

La seconde homélie ne le cède point en éloquence k la première. Dans l'intervalle, l'émeute de la garnison s'était renouvelée ; Chrysostome, saisi par des soldats et refusant de livrer son suppliant, avait été conduit devant l'empereur; là dessus Eutrope pris de peur abandonnait son asile, était arrêté, exilé à Chypre et bientôt mis à mort. Le dimanche qui suivit l'arrestation d'Eutrope, Chrysostome monta en chaire et parla sur le même thème. Il raconta et commenta les événements, dont il prit texte pour célébrer la grandeur et la puissance de l'Église; il justifia aussi ses intentions, pour répondre à ceux que scandalisait la hardiesse avec laquelle il avait parlé de la vanité des richesses :

Je parle ainsi, non pour attirer sur vous le malheur, — que cette pensée soit loin de moi l — non pour raviver la blessure, mais pour que le naufrage même des autres nous apprenne à trouver le port. Quand les soldats et les glaives menaçaient, quand la ville brûlait, quand le diadème était sans pouvoir, quand la pourpre était outragée, quand partout la rage de Tannée éclatait, où étaient alors les richesses? où les esclaves? Tout était en fuite. Où étaient les amis ? Tous avaient jeté le masque. Où étaient les maisons? Elles étaient closes. / — Faut-il maintenant me traiter de gêneur, d'homme insupportable, parce que je répète toujours: la richesse trahit ceux qui en mésusent? Le temps est venu et a montré la vérité de mes paroles. Pourquoi es-tu si attaché à la richesse, quand elle ne te sert de rien à l'heure des catastrophes? Si elle sert à quelque chose, alors qu'elle le prouve quand tu tombes dans l'infortune 1 — Mais beauceup me font ce reproche : tu attaques sans cesse les riches Oui certes, car sans cesse ils attaquent les pauvres ; d'ailleurs ja «attaque pas les riches, mais ceux qui usent mal de la richesse.

(1) Traduction A. Puech, Saint Jian Ckry$»$tome, p. 140 141.

Je le dis toujours : ce ne sont pas les riches que j'accuse, oe sont les avares; autre chose est la richesse que l'avarice. Sachez distinguer les choses et ne pas confondre ce qui ne doit pas être confondu. Tu es riche? Je ne te le défends pas. Tu t'empares du bien d'autrui ? Alors je ne puis plus me taire. Veux-tu me lapider? Je suis prêt à verser mon sang, si je puis seulement prévenir le péché. La haine et la guerre ne m'effraient pas; une seule chose me tient à cœur, l'amélioration de mes auditeurs. Les riches sont mes enfants, les pauvres sont mes enfants. Si donc tu attaques les pauvres, je t'accuse. Mais le pauvre ne souffre pas autant par là que le riche, car le pauvre ne souffre que dans son argent, et toi, tu fais tort à ton âme. Qui veut me lapider me lapide, qui veut me haïr me haïsse 1 Je ne crains aucun mal, je ne crains rien que le péché. Si nul ne peut me convaincre d'un péché, le monde entier peut me faire la guerre; cette guerre sera ma gloire (1).

Cette fière éloquence avait peut-être sur les âmes moins d'effet que l'accent d'intimité et de tendresse qui est la marque distinctive des homélies d'Antioche, et elle étonnait nombre d'auditeurs dans une capitale de cour mal habituée à la liberté de la parole évangélique. Cependant on ne peut qu'admirer sa grandeur et sa sincérité : avec Chrysostome l'orateur chrétien était devenu presque l'égal de Démosthène ou de Gicéron, sinon par la pureté du langage, du moins par la véhémence , le pathétique et l'éclat.

VI — Les lettres chrétiennes au v* siècle.

La décadence des lettres chrétiennes : ses causes. — Après les écrivains et orateurs chrétiens du ive siècle, très rapide est la décadence littéraire du christianisme grec. Les esprits les mieux doués continuent des traditions et suivent des exemples, mais ils n'ont plus le même essor et la même originalité créatrice. « D'ailleurs, la situation est moins favorable littérairement. Le paganisme n'a presque plus d'exis-

(i) Traduction A. Punch, $aint Jean Chrysostome, p. 145-146.

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