LA POÉSIE IAMB1QUE
ments de strophes que d'autres poètes ont ensuite rendues plus savantes.
Pour le fond comme pour la forme, il est ainsi un précurseur. Il ouvre la voie à tous les progrès du lyrisme grec, il assouplit l'instrument qui servira à la tragédie et à la comédie, et par son tour d'esprit où la grâce se joint à la véhémence et le miel à l'aiguillon", il fait pressentir la verve mordante et souvent si fine du grand poète comique Aristophane. Plus tard, les Latins qui ont fait de la satire personnelle, Catulle, ou bien Horace dans les Épodes, suivront ses mètres et son esprit. Dans notre littérature enfin le mot ftiambe deviendra synonyme de satire fougueuse et vengeresse; ce sera le titre des plus célèbres vers de deux poètes, André Ohénier et Auguste Barbier, dont le premier, s'inspirant des « fureurs du belliqueux ïambe » aura pu avec une juste fierté se proclamer « fils d'Archiloque » (1).
2° Les fragments de son œuvre. — Il reste peu de vers des élégies d'Archiloque; on y vante avec raison la variété et la vivacité de la phrase, la justesse de l'expression, et une rare élégance que l'on ne trouve au même degré chez aucun autre élégiaque, sauf peut-être chez Solon. Voici par exemple, en vers rapides et fermes, un modèle de virile consola-
(1) Frustré d'un amoureux espoir,
Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe Immole un beau-père menteur.
Diamant ceint d'axur, Paros, œil de la Grèce,
De l'onde Egée astre éclatant !
Dans tes lianes, où Nature est sans cesse à l'ouvrage.
Pour le ciseau laborieux Germe et blanchit le marbre illustré de l'image
Et des grands hommes et des dieux.
Mais pour graver aussi la honte ineffaçable,
Paros de l'iambe acéré Aiguisa le burin brûlant, impérissable.
Fils d'Arthiloque, fier André, Ne «iéku'U point ton arc. fléau de l'imposture.
(Ardai Lhrhiw.i
tion ; le poète, qui vient de perdre son beau-frère dans un naufrage, s'adresse à un ami :
Les dieux, ô ami, ont ménagé aux maux sans remède un adoucissement, la patience courageuse ; le malheur va de l'un à l'autre; aujourd'hui c'est nous qu'il frappe, et la blessure saignante nous fait gémir ; demain ce sera le tour d'un autre ; allons, courage, et loin d'ici ces plaintes de femme (1) 1
Dans d'autres élégies il dépeignait la vie du soldat mercenaire, qui fut la sienne lorsque, forcé par la pauvreté de quitter sa patrie, il chercha fortune à Thasos :
A ma lance est suspendu mon pain de farine d'orge ; à ma lance, mon vin d'Ismaros, et je bois appuyé sur ma lance...
Allons! la coupe à la main, passe dans les bancs du vaisseau rapide, débouche les creuses amphores, et prends le vin sur la lie, bien rouge ; car, par une garde pareille, nous ne pouvons pas jeûner (2).
Mais ce sont les fragments iambiques, plus caractéristiques et plus nombreux, qui retiendront davantage notre attention. Les souvenirs de la vie militaire y ont leur place comme dans les élégies, et c'est là qu'il oppose avec une franche et malicieuse gaîté deux types de généraux, le fanfaron et l'homme sérieux :
Je n'aime pas un grand général qui écarte de longues jambes, qui fait le fier avec ses boucles de cheveux et sa barbe bien coupée. Qu'on me le donne petit, les jambes courtes, les pieds fermes sur terre, le cœur solide (3)!
Et puis (et cela est capital) on voit dans les iambes d'Archiloque la trace de blessures personnelles. A Paros, il a été accueilli comme fiancé à la table d'un certain Lycambès; mais celui-ci n'a point tenu son engagement, et le poète frustré dans ses espérances a tourné sa colère contre Lycambès, contre sa fille
(1) Trad. Alfred Croiset, Hist. de la litt. gr., t. II, 2« éd., p. 183.
iS) Trad. Am. Hauvette, Archiloque, sa vie et ses poésie», p. 198 et 199.
(3) Traûutfion nouvelle.
LA POÉSIE fAMBÎQUË. 33
Néoboulè qu'il avait aimée, et contre la sœur même de Néoboulè :
Je possède un grand art : quand on me blesse, je rends de cruelles blessures...
Vénérable Lycambès, quelle idée as-tu donc là? qui t'a dérangé l'esprit? Tu avais pourtant de la raison: maintenant, par toute la ville, tu fais rire de toi (1).
Mais nulle part l'acharnement d'Archiloque contre ses ennemis ne s'exprime avec plus de force que dans ce fragment, récemment découvert :
Transi de froid, et sortant du fond de l'eau couvert d'algues marines, puisse-t-il claquer des dents, et, comme un chien, la bouche contre terre, être là sans forces, étendu sur le rivage où se brisent les (lots ! Voilà ce que je voudrais voir souffrir à celui qui m'a offensé, qui a foulé aux pieds ses serments, lui autrefois mon compagnon (2) !
De tels vers justifient le mot d'Eustathe, le vertueux archevêque de Thessalonique, disant d'Archiloque qu'il avait « une langue de scorpion » (3). Le terrible jouteur et railleur fut toutefois capable -dans ses iambes d'une inspiration plus grave où la passion sans se laisser oublier est contenue par la fermeté :
0 mon âme, mon âme, triste jouet de maux sans nombre, relève-toi, résiste en face aux méchants, et, au milieu des pièges ennemis qui t'environnent, reste ferme : victorieuse, n'étale pas ton triomphe ; vaincue, ne t'enferme pas dans une humilité gémissante; que ta joie dans le bonheur, que ta colère dans le malheur soient modérées; songe à la mouvante incertitude des choses humaines 1
Remets toutes choses aux dieux. Souvent ils tirent de l'infortune et redressent un homme qui gisait sur la terre noire Squvent ils abattent et font tomber à la renverse cciui qui su tenait debout : alors les misères fondent sur le malheureux, la pauvreté le chasse çà et là, et son esprit s'égare (4).
(1) Trad. Alfred Croiset, Hist. de la litt. gr., t. II, # éd., p. 190.
(2) Trad. Ara. Hauvette, Architoque, etc., p. 224.
(3) Eustathe, Commentaire sur F Iliade, p. 851, 33 (ô <nr0p*t»$i|« -ri|» riz****
Ùj Irad. Alfred Croiset, Hist. de la litt gr , L Il, * éd., p. 194-192.
Autres poètes iambiques. — Les autres poètes iambiques n'ont pas la valeur d'Ardu loque. — Simonide d'Amorgos, son contemporain, représente la satire générale et philosophique : il a de l'élégance, mais ce n'est pas un poète de race, bien qu'on ait beaucoup vanté, beaucoup cité sa Satire sur les femmes. — Hipponax d'Éphèse (fin du vie s.) passe pour l'inventeur du choliambe ou scazon, c'est-à-dire du vers iambique boiteux, où le dernier pied est un
spondée ( ) au lieu d'un iambe : sa verve manque
de finesse.