‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 46 sur 156 · L'ODE LÉGEUE OU CHANSON · texte numérisé non relu

L'ODE LÉGEUE OU CHANSON

aujourd'hui réduite à de minces fragments dont voici le plus long- inspiré sans doute par les préparatifs de quelque bataille dans une guerre civile :

La grande salle resplendit des lueurs de l'airain, toute parée pour Ares : voici les casques brillants, du haut desque ls ondulent les blanches crinières chevalines, ornement de la tète des guerriers; aux crochets des murs pendent tout à lenteur les brillantes cnéraides d'airain, rempart contre les traits robustes, et les cuirasses de lin toutes neuves; les creux boucliers jonchent le sol ; voici des épées de Gbalcis, voici des ceintures et des baudriers (1).

Môme hardiesse d'images, môme vigueur et même franchise d'accent dans les chants de table :

Arrose de vin tes poumons ; le soleil est haut, la saison est accablante, et la soif brûle toutes choses , harmonieusement, dans le feuillage, bruit la cigale, et de ses ailes tombe en notes pressées son chant sonore, tandis que l'été embrasé, s'étendant sur la terre, y répand la sécheresse (2).

Sapp/io, de Lesbos, et de famille noble comme IftlCée, qui, déjà vieux, lui adressa des vers auxquels elle répondit, vivait au début du vi° siècle. « Sappho, dit Strabon, est une merveille : on chercherait en vain dans toute la suite de l'histoire une femme qui puisse môme de loin, lui être comparée pour la poésie (3). » Elle chante l'amour et la beauté, jamais sans doute avec plus de grâce et d'élégance que dans l'ode suivante :

Immortelle Aphrodite au trône brillant, fille rusée de Zeua, je te supplie, ne m'accable pas de malheurs, de tourments, vénérable déesse. Mais viens ici, comme cette autre fois ou, docile à mon appel, tu m'entendis et vins à moi, quittant la demeure dorée de ton père.

Tu avais attelé ton char, et de beaux passereaux rapides, audessus de la terre sombre, en agitant leurs ailes à coups pressés t'entraînaient, du haut du ciel, à travers l'espace éthéré.

M Trad. Alfred Groiset, HUt. de la litt. gr., t. II, * éd., p. 220

(2) Ibid., p. 222.

(3) Strabon, X 11 p. 617.

ils arrivèrent aussitôt : et toi, ô bienheureuse, souriant de ton immortel visage, tu me demandas pourquoi j'étais triste, et pourquoi je t'appelais...

Viens donc aujourd'hui encore, tire-moi de durs soucis, accomplis tous les souhaits de mon cœur, et toi-même accours, sois mon alliée (1).

Anacrèon et les poésies anacréontiques. —

Anacrèon, un Ionien de Téos en Asie Mineure, poète de cour, mena une vie fastueuse près de Polycrate, tyran de Samos, puis à Athènes où il était appelé par Hipparque (fin du vie s.) : il est, après Alcée et Sappho, le plus connu des auteurs de chansons. On vantait la douceur de ses vers, il est ami du plaisir et ne s'élève pas à une conception bien haute de la vie. Anacrèon eut des imitateurs, et Ton fit de lui des pastiches, tant et si bien qu'il reste un recueil de poésies dites anacréontiques (l'Amour mouillé, la Sauterelle, l'Amour piqué par une abeille, etc.) : elles sont gracieuses, mais inférieures au modèle ; beaucoup datent de la période alexandrine ; au xvie siècle, Ronsard en imita quelques-unes, et Rémi Belleau en fit une élégante traduction.

Idée générale de la poésie chorale. — Lu poésie chorale ou lyrisme d'apparat, le plus important des genres lyriques par l'éclat et parla variété des œuvres, est chantée non plus par une voix, mais par un chœur ; souvent ce chœur chante et danse tout ensemble. Rien de mieux approprié à la vie des cités grecques des vne et vie siècles : processions religieuses, concours de toutes sortes, fêtes pour honorer un vainqueur des grands jeux, toute cette activité fournit un cadre au lyrisme choral et l'incite à chanter les vieilles légende»

(li i réduction nouvelle.

et les gloires présentes de la patrie. Ce grenre, cultivé d'abord à Sparte, se répanrîil à travers la Grèce en cardant la trace de son origine : le fonds de la langue y fut toujours le dialecte dorien.

Les débuts Thalétas, Alcman, Arion. — Sparte, la plus réglementée des cités grecques, était célèbre depuis longtemps par se- chœurs de danse purs et harmonieux : c'était bien le berceau prédestiné du lyrisme choral. Thalétas, vers 700 ou peu après, écrivit pour ses fêtes des péans. On croit qu'il excella aussi dans Vhyporchème, chant religieux d'un rythme plus vif, dont la danse était moins grave que celle du péan. Ses poésies sont perdues.

Alcman (milieu du vue s.) vécut aussi à Sparte. Son talent, fait de grâce et de vivacité élégante et familière, le porta à écrire des parthénées, poésies chantées par des chœurs de jeunes filles, où les idées religieuses se mêlent aux idées profanes. Au lieu de s'assujettir, comme les Éoliens, à quelques types de strophes nettement définis, il façonna pour chaque poème la strophe qui lui parut le mieux convenir à sa pensée, et il alla jusqu'à associer dans un chant des strophes différentes, ouvrant ainsi une route féconde de liberté poétique pour le génie de Simonide et de Pindaro.

Arion (fin du vu0 s.), dont nous n'avons aucun fragment authentique, vécut beaucoup à la cour de Périandre, tyran de Gorinthe, et fit du dithyrambe un genre littéraire. A l'origine, le dithyrambe^ chant pathétique et violent, célébrait Dionysos, le dieu dé l'ivresse, en racontant quelque épisode de sa vie légendaire ; peu à peu il chanta les aventures d'aulres dieux ou héros. Il était exécuté par un chœur circulaire ou cyclique (dans les autres genres du lyrisme d'apparat, le chœur se développait en files parallèles) ; la danse était rapide, la musique entraînante. Le chœur dithyrambique, foniij d'ubord Jj satyres, cesoom-

E<mbr. — LUI. gr. <t

pagnons ordinaires de Dionysos que la tradition représentait avec des pieds de bouc (en grec tragos), fut aussi appelé tragique, ce qui explique le nom de la tragédie, originaire du dithyrambe. Ce chœur jouait un rôle : les choreutes qui le composaient, plus o\2 moins déguisés en satyres, y devenaient de véritables acteurs, en sorte que l'élément dramatique existait dans le dithyrambe.

Les grands progrès : Stésichore. — Ce fut Stésichore d'Himère(vne-vic s.) qui assura les progrès décisifs du lyrisme choral en renouvelant et transformant l'hymne religieux. Déjà les hymnes dits homériques, influencés par l'épopée, étaient de vrais fragments épiques sur les aventures d'un dieu. L'hymne de Stésichore va plus loin : non seulement il devient choral, mais il se prête même aux sujets de la vie profane pour chanter les mythes de l'ancien temps et les aventures des héros; c'est désormais Y hymne héroïque, et, bien qu'il garde son rôle traditionnel aux fêtes religieuses, il ne tient plus au temple que par un faible lien. En outre, suivant la voie indiquée par Alcman, Stésichore associe des strophes différentes, mais d'une manière plus gracieuse : après deux strophes semblables et symétriques, il place une strophe différente, une épode ; il constitue ainsi la triade, et alors l'unité de l'ode n'est plus dans la strophe, mais dans la triade ; celle-ci, par son ampleur et sa variété, se prête aux développements de l'idée poétique. En même temps, dans chaque strophe, le nombre et la longueur des vers augmentent. Les fragments qui restent de Stésichore suffisent à peine à montrer la richesse et l'éclat de son style.

La perfection : 1° Simonide. — Avec Simonide, Bacchylide et Pindare, le lyrisme choral atteint à la perfection. Simonide (556-467), de Géos dans l'Archipel, au cours d'une vie longue et heureuse, voyagea dans le monde grec où son talent était recherche

et largement récompensé : on le trouve tantôt en Thessalie, tantôt à Athènes où il fit plusieurs séjours, puis en ses dernières années dans la Grande-Grèce, et en Sicile à la cour d'IIiéron, tyran de Syracuse, où il rencontra son neveu Bacchylide et Pindare.

Nous avons parlé de ses épigrammes (1) ; il écrivit aussi des élégies. Mais il est plus connu pour s'être exercé dans les divers genres du lyrisme d'apparat où il ne fut dépassé que par Pindare. C'est lui qui amène à sa perfection Yencomion ou éloge (2), dont les variétés principales sont les épinicies, chants de victoire, odes triomphales en l'honneur d'un vivant, et les thrènes, sortes d'oraisons funèbres lyriques, bien différentes des thrènes primitifs. Simonide mêlait ia légende et la réalité : du fait présent il remontait à la région héroïque et divine, choisissant les mythes qui se rattachaient le mieux à l'occasion de son poème, et y mêlant de-ci de-là les maximes d'une philosophie aimable et indulgente.

Cette philosophie, qui, par le fond de la doctrine comme par l'aimable aisance de la forme, présente quelque analogie avec le scepticisme d'Horace, est un des traits les plus caractéristiques de son génie. Elle s'exprime à merveille dans ce fragment d'une ode aux Scopades (princes thessaliens) :

Je ne cherche pas l'impossible; je ne tourne pas une vaine espérance vers ce rêve chimérique, un homme absolument exempt de reproches parmi nous tous qui mangeons les fruits de la vaste terre , si jen trouve un seul, je viendrai vous le dire. Pour moi. je loue et j'aime quiconque ne fait pas le mal de son plein gré, car, contre la force des choses, les dieux mêmes ne peuvent rien (3).

A cette finesse si déliée, si pénétrante et déjà si attique, se joint chez le poète de Céos (car ce grand

(1) Vofr plus haut, p. 89.

(2) Ce genre venait d'être inauguré par Ibyeos de Rhégium, un fie- favoris de la cour de Polycrate, tyran de Samos, aujourd'hui fort mal connu.

(3) lrad. Alfred Croiset, liist. de la lia. gr.t t. I, 2« éd., p. 350.

\jiViver8?ta*

B1BLIGTHECA

artiste sait prendre tous les tons) la brièveté expressive et forte, par exemple lorsqu'il chante les héros des guerres médiques :

De ceus qui périrent aux Thermopyles, illustre est le sort et glorieux le destin. Pour eux, point de tombeaux, mais des autels; point de larmes, mais des hymnes; point de lamentations, mais des éloges: monument que ni la rouille ni le temps dévastateur ne détruiront jamais. L'urne qui contient la cendre de ces braves a pris à la Grèce son lustre le plus éclatant; témoin Léonidas, le roi de Sparte, dont la vertu glorieuse brille d'un éclat impérissable (1).

Mais ce qui domine, ce qui frappe le plus dans les débris de ' l'œuvre de Simonide, c'est une élégance simple et charmante, une exquise douceur dans le pathétique; ces qualités apparaissent dans le célèbre morceau des plaintes de Danaé :

Dans la nacelle artistement faite, emportée par les vents en fureur et par l'onde soulevée, pâle de crainte et les joues couvertes de larmes, elle entoura Persée de ses bras et dit : « 0 mon enfant, que j'ai de peines ! Toi, tu dors, et ton cœur enfantin repose dans cette affreuse demeure aux clous d'airain, au milieu des ténèbres de la nuit et de l'obscurité redoutable. Et sur tes beaux cheveux quand passe la vague profonde, tu n'y prends garde, non plus qu'au murmure des vents, couché dans ta couverture de pourpre, ô charmant visage. Ah I si le danger pour toi était le danger, ton oreille délicate serait attentive à mes discours. Je t'en prie, dors, mon petit; dorme aussi la mer; dorme l'immense fléau! Montre-nous, ô Zeus. montre-nous une volonté plus clémente; si mes paroles sont trop hardies, pour mon enfant, pardonne-les-moi (2) 1

2° Bacchylide. — Bacchylide (510-450 environ), neveu de Simonide, est comme lui originaire de Géos. Le détail de sa vie nous échappe, mais il est après Pindare le poète lyrique dont l'œuvre est le mieux conservée. Depuis une découverte faite dans les papyrus d'Egypte à la fin du siècle dernier, nous avons de

(1) Trad. Alfred Croiset, Jbid., p. 349.

(2) Trad. Alfred Croiset, Hist. de la litt. gr., t. II, 2* éd., p. 3M

lui vingt pièces plus ou moins complètes comprenant près de quatorze cents vers : de ces pièces quatorze sont des odes triomphales, les autres appartiennent à divers genres lyriques.

Les odes triomphales sont les plus intéressantes. On y trouve les mômes procédés de composition que chez Pindare : un récit mythique forme le centreet le développement principal do Pode; le début et la lin sont consacrés aux circonstances de la victoire célébrée et aux réflexions morales. Il y avait évidemment pour ce genre un cadre imposé à tous; mais l'originalité du poète pouvait se manifester par l'usage qu' 1 faisait des conventions traditionnelles. A ce point de vue, si Pindare, depuis la découverte des odes de Bacchylide, apparaît de moins en moins comme un génie inventif, nous sommes plus frappés de l'élévation et de la profondeur de sa pensée, de la puissance de son imagination, de la hardiesse de son style souvent obscur. Bacchylide en effet, doué d'une virtuosité sans pareille, reste dans les régions moyennes de la pensée; il a l'imagination vive et légère, l'élégance facile, la clarté limpide du style. Pourquoi donc s'est-il un jour comparé à un aigle ? Il a été plus près de la vérité lorsque dans une autre ode il s'est proclamé « le rossignol de Géos ». Voici les deux passages, et ils donneront une idée suffisante de sa manière :

Dans l'éther profond s'élève, en le coupant de ses ailes fauves et rapides, l'aigle messager du dieu qui règne au loin, de Zeus retentissant ; il se confie hardiment à sa force solide, et, de terreur, se blottissent les oiseaux à la voix perçante. Ni les sommets de la terre immense ne l'arrêtent, ni les Ilots qui se dressent sur l'infatigable nier. Il dirige dans l'espace infini, porté par les souilles du zéphyr, son fin plumage, et les hommes en grand nombre le suivent des yeux dans sa course. A moi maintenant, connue à lui, s ouvrent de tous côtés mille chemins : c'est pour chanter votre vertu, en l'honneur de la Victoire aux boucles sombres et d'Ares à la poitrine armée d'airain, 6 nobles

tnfants de Dinomène (1)! Que les dieux ne se lassent poinf de vous favoriser 1

A bon entendeur salut! L'éther profond reste sans souillure, l'eau de la mer ne se corrompt point, l'or garde sa brillante couleur; mais l'homme ne peut pas dépouiller la vieHIesse chenue pour recouvrer la fleur de ses jeunes années. Seule la vertu ne perd rien de son éclat, quand le corps se flétrit, et la Muse en prend soin.Hiéron, tu fis voir aux mortels les plus nobles fleuri de la félicité; or le bonheur n'est pas honoré par le silence ; et en môme temps que la réalité de tes belles victoires on célébrera toujours la grâce de l'harmonieux rossignol de Géos (2).

En résumé, Bacehylide avait plus de talent que de génie, et quelque chose de la mollesse ionienne perce dans son style comme dans ses idées. Chez Pindare nous trouverons la ferme austérité d'un dorien et toutes les qualités d'un poète de génie.

Page 1