PINDARE
l'art lyrique. Après la bataille de Salamine, il voyage à travers le monde grec; partout les grands le recherchent et l'accueillent, il compose pour eux ses plus beaux ouvrages ; vers 476, il est en Sicile à la cour d'Iliéron ; de son vivant sa gloire est immense, et son ode à Diagoras de Rhodes, la Vil* Olympique (462), est gravée en lettres d'or dans le temple d'Athèné à Lindos ; après sa mort ses œuvres deviennent classiques.
Ses « Odes triomphales » : leur rôle dans le monde grec. — Pour comprendre le génie de Pindare, représentons-nous bien les circonstances qui amenaient, au vie et au ve siècle, la composition d'une ode triomphale. Nul n'ignore quelle place tenaient dans la vie des Grecs les jeux d'Olympie, de Delphes, de Némée, de l'isthme de Gorinthe. Par un chant d'action de grâces ou par un festin, on célébrait le vainqueur et sa victoire sur le lieu où il venait do la remporter. Quand il rentrait dans sa patrie, il y trouvait d'autres fêtes : alors l'ode triomphale était exécutée tantôt pendant la marche du cortège, lorsque le triomphateur, entouré de ses parents et amis, à cheval ou sur des chars, allait au temple où il déposait sa couronne, tantôt, et le plus souvent, dans un banquet, dans une fête publique ou privée qui lui était offerte par sa patrie ou par ses amis.
Style et versification. — Les odes écrites par Pindare pour ces sortes de fêtes sont d'une langue savante, difficile à entendre malgré ses beautés : le style, plein d'aHusions, d'images hardies, de mots composés, est vif, rapide, étincelant, parfois tumultueux, mais animé d'un mouvement unique et puissant, même quand il parait désordonné. Pour la versification, science non moins profonde : la strophe est longue, l'étendue de chaque vers très inégale.
Composition d'une ode triomphale. — Ces odes sont formées de triade* à la manière de Stésichoré.
Généralement il y en a quatre ou cinq, quelquefois moins, quelquefois plus. Au milieu, dans deux ou trois triades, le poète développe les légendes sur la ville ou sur les ancêtres fabuleux de son vainqueur, sur les divinités ou les héros qui ont fondé les jeux de la Grèce : c'est la partie mythique de l'ode. La première et la dernière triade sont consacrées à des actualités : c'est là que le poète parle du vainqueur, de sa patrie, de ses parents, des circonstances au milieu desquelles il chante sa gloire; c'est là qu'il mêle les éloges et les conseils. Une telle conception fait de l'ode triomphale une œuvre dont le contour est net et achevé, dont la matière souple et riche est capable d'inspirer un poète et digne d'une nombreuse assemblée. Les principaux motifs que pouvait ainsi traiter un auteur d'épinicies sont presque tous indiqués dans la XIVe Olympique en l'honneur d'Asopichos d'Orchomène. Cette pièce, très exceptionnelle, ne comprend qu'une strophe et son antistrophe, mais elle est charmante dans sa brièveté (1) :
Maîtresses des ondes du Géphise, vous qui habitez une contrée nourrice de beaux , coursiers, Grâces, souveraines renommées de la fertile Orchomène, protectrices des antique» M inyens, écoutez-moi : je vous invoque. Car c'est vous qui donnez à l'homme tout ce qui est agréable et doux ; il vous doit la science, la beauté, la gloire. Et pour les dieux même, il n'est, sans les nobles Grâces, ni danses ni festins. Arbitres de tout ce qui se passe au ciel, elles ont placé leurs trônes auprès d'Apollon pythique à l'arc d'or, et elles chantent l'éternelle majesté du maître de l'Olympe qui leur donna le jour.
Filles du plus puissant des dieux, auguste Aglaé, Euphrosyne que charme l'harmonie, écoutez-moi ; et toi aussi, Thalie, non moins que ta sœur amante des concerts, jette les yeux sur cette pompe qu» s avance, brillante et légère dans la joie du
(1) Pour l'intelligence de cette ode, rappelons quelques détails historiques «t géographiques. Deux villes portaient le nom d'Orchomène : l'une en Arcadie; l'autre, dont parle ici Pindare, en Béotie, fondée par les Minyens, tout près des rives du Céphise. — Le culte des trois Grâces (Xàpntç) était originaire d'Orchomène de Béotie. — Pise, capitale de l'Élide. était voisine et maltresse éa territoire où l'on célébrait les jeux dits Olympiques.
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Succès. Je ri*n«», par des chants savamment modulés sur la cadence lydienne, célébrer Asopichos et la victo re à Olympie (pu le doit la cité des Minyens. Écho, vole à la n ire demeure de Perséphone; porte à Uéodame la glorieuse nouvelle; dislui que son fils a, dans 1»! sein de la fameuse Pise, couronné sa jeune chevelure des nobles ailes de la victoire (1).
Les idées et le caractère de Pindare. — Plus que le charme, la grandeur caractérise le génie de Pindare. 11 se fait une haute idée de la puissance de la poésie, et il l'exprime au début de la /*• Pythique avec une majesté splendide :
Lyre d'or, commun trésor d'Apollon et des Muses à la noire chevelure, la marche solennelle qui ouvre ta brillante fête écoute ta cadence ; et, quand de tes cordes ébranlées s'élèvent les préludes, guides du chœur, les chantres obéissent à ton ■ignal. Tu éteins l'éternelle flamme des traits de la foudre. Le roi des oiseaux, l'aigle de Zeus, dort sur le sceptre divin ; set ailes rapides pendent abaissées. Tu as répandu sur sa téta armée d'un bec recourbé une sombre vapeur qui ferme mollement ses paupières. Frappé par tes accords, il sommeille, et son dos se soulève, doucement balancé. Ares lui-même, le cruel Ares, quittant ses durs javelots, livre son âme à l'assoupissement. Car tes traits, dirigés par la science d'Apollon et par les Muses charmantes, touchent le cœur même des immortels*
Ce poète si élevé ne prête pas à §es dieux la gros sièreté des dieux homériques : ils sont plus spirituels au sens théologique du mot. En morale, même élévation : Pindare a l'âme ferme et sereine, il recommande une vertu active et pratique ; n'est-ce point celte généreuse activité qu'il semble louer enchantant la jeunesse d'Achille ?
Quand Achille, à la chevelure dorée, passait dans la demeure de la nymphe Philyre les années de son enfance, ses jeux étaient déjà des exploits. Souvent sa main brandissait un court javelot. Pareil aux venu, il portait aux lions et aux sangliers sauvages la guerre et le trépas, et traînait aux pieds du GeDtaure, fils de Gronos, leurs cadavres palpitants. Tel, à six ans,
(1) Traduction Boissonade. — Toutes nos citation* de Pindare seront em. nruntées à cette traduction.
était Achille, tel il fut toujours. Artémis et l'intrépide Athèné le contemplaient avec admiration immolant les biches légères sans le secours des chiens et des toiles perfides : il les atteignait à la course (1).
Ailleurs les conseils sont précis et se mêlent aux éloges délicats, par exemple dans la troisième et dernière triade de la VIIIe IVéméenrte:
Père des Dieux, Zeus, que de tels sentiments ne soient jamais 5. 3 miens 1 Puissé-je marcher toute ma vie dans les sentiers de ia vérité pour ne pas laisser en mourant, à mes enfants, un nom déshonoré I Les uns souhaitent de l'or, les autres d'immenses guérets ; mes vœux à moi sont de descendre chez les ombres, chéri de mes concitoyens, louant ce qui est louable, semant le blâme sur les méchants. Tel qu'un arbre dont la cime verdoyante grandit sous la rosée, la vertu s'élève jusqu'au ciel, célébrée par le poète véridique. Sans cesse on a besoin d'amis: Ils sont surtout nécessaires dans les travaux athlétiques ; le vainqueur même, en sa joie, veut avoir devant les yeux un témoignage de sa félicité. 0 Mégas (2), il n'est pas en ma puissance de ramener ton âme : d'une vaine espérance, vaine est l'issue. Mais je peux, en mémoire de ces deux courses glorieuses, élever à ta famille et aux Ghariades (3) une haute colonne poétique. Il m'est doux de donner à un bel exploit de justes louanges. Les chajits ont, d'ailleurs, le pouvoir d'ôter aux fatigues leurs dou* leurs, et ce n'est pas d'aujourd'hui que les hymnes célèbrent la victoire ; ils sont plus anciens que la querelle d'Adraste et des fils de Cadmos (4).
Ces beaux vers amènent encore une réflexion. Un auteur d'épinicies recevait du vainqueur qu'il consentait à célébrer un salaire, prix légitime de ses chants, et il vivait de sa poésie. Mais Pindare, si bien payé qu'il soit, garde sa liberté de jugement et sa dignité ; il a horreur du mensonge et de la flatterie ; avec goût et prudence il sait, même aux princes,
(1) Pindare, ///• Néméenne, 3« triade.
(2) C'est le père du vainqueur auquel l'ode est adressée.
(3) Nom de la phralrip (subdivision de la tribu) à laquelle appartenait la famille de Mégas et de don âls Dinis.
(4) C'est la fameuse expédition des Argiens commandés par Adraste, la guerre des Sept chef* contre Thène* fondée par Cadmos. La tradition dirait que les jeux JNéméene avaient été institués par les Sept chefs.
DESTINEES DU LYRISME (Ve ET IV* SIÈCLES). 107
faire entendre des avis sérieux, comme dans ces vers de la /r* Pythique^ adressée au roi Hiéron de Syracuse :
Conserve bien cette fleur de vertu dont tu brilles, et, si tu veux toujours entendre le doux bruit de la louange, ne crains pas de fatiguer ta main libérale. Ouvre, comme un pilote habile, la voile au vent de la bienfaisance. Surtout, prince chéri, ne te laisse pas séduire par des sophismes intéressés. La voix de la Renommée, qui nous survit à tous, redit seule aux narrateurs et aux poètes quelle fut la conduite des hommes qui ne sont plus. La vertu bienveillante de Crésus ne s'éteint pas ; mais des paroles de haine obsèdent de toutes parts ce Phalaris, qui, d'un cœur impitoyable, brûlait ses victimes dans un taureau d'airain. Jamais, dans les joyeuses réunions de la jeunesse, son nom n'est mêlé aux doux accords de la lyre.
Le bonheur est le premier des biens ; le second, c'est la gloire: le mortel qui les possède tous deux a reçu la plus belle des couronnes.
Le bonheur, Pindare semble l'avoir eu durant sa vie; la gloire, qui pourrait la lui contester? Saluons donc en sa personne un de ces rares génies pour qui l'existence a été douce, et qui gardent sur leur front, aussi brillante qu'au premier jour, la couronne des poètes immortels.