LES REPRÉSENTATIONS
lants costumes. Leur chef, le coryphée, entonne le chant, adresse souvent la parole aux acteurs sans chanter, et dialogue avec eux sans quitter sa place dans l'orchestre.
Il y eut un acteur, le jour où un personnage se détacha du chœur pour lui répondre, pour lui donner la réplique. L'acteur fut donc à l'origine un répondant, et tel est le sens premier du mot hypocrites par lequel les Grecs n'ont cessé de le désigner (1). Pour jouer la tragédie, il exhaussait sa taille au moyen de chaussures épaisses , un costume aux couleurs vives, très long, très ample, et quelquefois bien rembourré pour assurer son ampleur, lui donnait une sorte de majesté religieuse; enlin il se couvrait la tête d'un masque conforme au rôle qu'il devait jouer, l'ouverture de la bouche était énorme et disposée de manière à enfler la voix.
Pour une môme pièce, on se contentait de trois acteurs ; quand il y en a quatre à la fois devant le» Bpectateurs, ce qui est très rare, le quatrième est ordinairement un personnage muet. "Lt protagoniste était chargé du rôle le plus long ; le deutéragoniste et le tritagoniste se partageaient les autres rôles et reparaissaient sous des masques différents. Tous les rôles étaient tenus par des hommes.
Le public. — Hors les esclaves, tout citoyen ou étranger, homme, femme ou enfant, pouvait assister aux représentations. Le prix d'une place était de deux oboles (environ 30 centimes) pour une journée, et les citoyens pauvres recevaient de l'État cette petite somme sur les fonds spéciaux destinés à assurer 4 tous la jouissance des fêtes publiques. Plus de vingt mille spectateurs pouvaient tenir à Taise dans lo théâtre de Dionysos. Le peuple aimait ces spectacles
(i) Comment ne pas faire remarquer ici qu'en français l'hypocrite, l'homme qui affecte des sentiments qui ne sont pas les siens, est essentiellement une H personne qui joua un rôle » ?
simples et grandioses où tout plaisait à l'esprit et aux yeux; les plus humbles citoyens y goûtaient de nobles jouissances ; tous y prenaient conscience de leur force et du génie d'Athènes. Platon pouvait dire qu'Athènes était une théatrocratie (1).
Les poètes. — Les poètes tragiques qui ont fait d'Athènes aux ve et ive siècles une théatrocratie sont nombreux : la tragédie était le genre à la mode, le genre aux succès duquel aspirait quiconque se sentait doué pour la poésie. La plupart furent originaires de l'Attique; les autres, pour .tenter fortune, durent venir à Athènes, tant les institutions théâtrales de cette ville exerçaient au loin leur prestige. Trois d'entre eux, de purs attiques, Eschyle, Sophocle et Euripide, dominent l'histoire de la tragédie : une partie de leur œuvre est conservée, et ils furent des inventeurs, des poètes de génie (ve s.). Il n'en faut pas moins regretter la perte des pièces de Phrynichos et de Pratinas, poètes qui virent la gloire naissante d'Eschyle. Plus tard Néophron de Sicyone, Ion de Ghios, Agathon, contemporains de Sophocle et d'Euripide, paraissent avoir maintenu assez haut la réputation de la tragédie attique. Au ive siècle, avec Théodecte et Chérémon, la tragédie déclina, tout en restant un genre très cultivé. De ces poêles et d'autres encore nous n'avons que des titres ©u des fragments de pièces, mais leur réputation fut grande. Ne nous figurons donc point Eschyle, Sophocle et Euripide comme des êtres surhumains, isolés, toujours invincibles : ils eurent des rivaux souvent heureux. De même, à côté de Corneille et de Racine, il y eut Rotrou, il y eut Quinault et beaucoup d'autres.
(1) Platon, Lois, III, p. 701 A.
ESCHYLB. 133
Vie d'Eschyle. — Eschyle, né vers 525, dans une famille noble du bourg d'ÏÏleusis, est de la génération qui lutte pour la liberté contre le despotisme oriental : il combat à Marathon et à Salamine, et son génie se mûrit à la vue des exploits auxquels il prend part. Dès qu'il écrit ses chefs-d'œuvre, sa réputation 6e répand à travers le monde grec, et il accepte, comme Pindare et Simonide, l'hospitalité de Hiéron de Syracuse. 11 revint à Athènes; mais sur la fin de sa vie, après la mort d'Hiéron, il se lixa en Sicile, et il y mourut, à Gela, en 456. Il avait écrit environ lquatre-Mng*t-dix7 drames : nous n'en possédons plus que sept, qui suffisent à montrer en lui le plus inventif, le plus puissant pur l'imagination, en un mot le plus grand des tragiques grecs.
Caractère religieux de son œuvre — Notons d'abord chez Eschyle l'importance des idées religieuses. Ce n'est pas qu'il invente en cette matière, où il ne l'ail que relléter la pensée de son siècle, mais sou imagination donne aux idées religieuses une vie intense, et il les exprime avec une rare élévation, en homme à la fois attaché aux croyances traditionnelles
et préoccupé des difficultés qu'elles soulèvent. Il se plaii donc à rechercher dans les légendes effrayantes qu'il choisit les causes théologiques des souffrances de ses héros. Ceux-ci sont 3ominés par une force mystérieuse, lu fatalité : tantôt les dieux leur^ôïment des ordres auxquels ils ne peuvent se soustraire, tantôt c'est leur propre passion qui les entrainejnvinciblement, et souvent on distingue mal auquel de ces deux momies ils obéissent; bref, la vie humaine est gouvernée par des desseins supérieurs. Ues^esseTns seul d'ailleurs soumis à quelques lois : quand l'homjne s'est abandonné aux excès, la jalousie des dieux le poursuit dans sa personne et dans "ses descendants
140 LA TRAGÉME.
qui souvent deviennent eux-mêmes des criminels. Fatalité, jalousie des dieux^ hérédité, voilà les idées directrices du théâtre d'Eschyle. Mais si Eschyle appartient à un temps où ces dogmes occupent l'esprit, et s'il leur est fidèle, il voit aussi que d'autres idées commencent à éclore : on veut une peine qui ne soit pas héréditaire et une justice plus clémente, on veut (et avec raison) corriger et adoucir la dure théorie de la fatalité. Il y avait un élément tragique dans ces inquiétudes des âmes, dans cette lutte entre les anciennes idées et les nouvelles ; le poète en a tiré parti dans son théâtre, il y prêche la modération, il tâche d'y concilier les idées de justice et de pardon.
Les progrès techniques. — Nullement novateur si l'on considère ses idées religieuses et philosophiques, Eschyle montre ses facultés d'invention dans tout ce qui touche à l'art tragique : il a organisé et agrandi la tragédie sans porter atteinte à sa majestueuse simplicité.
Phrynichos se contentait d'un seul acteur. En introduisant, un second acteur, Eschyle put augmenter le nombre des personnages et donner une plus large place aux parties dialoguées; du même coup le rAlfi {jn ^hflP"n sans diminuer peut-être en étendue, perdit de son importance. Toutefois ce rôle reste considérable : dans la plupart des pièces les jvers lyriques et les vers déclamés sont encombre presque égal; et, comme les vers lyriques s'exécutent lentement, plus de la moitié du temps demeure consacré au lyrisme. Ce lyrisme est mis au service des pensées et des situations les plus propres à exalter les esprits, et Eschyle par l'élan de sa poésie lui fait regagner en puissance dramatique ce que l'introduction du second acteur lui faisait perdre dans la proportion relative des deux' éléments entre lesquels le drame se partage.
Quelle est donc avec ces moyens, avec ces res-
sources techniques, la marche d'un drame d'Eschyle? Le drame : émotion religieuse et simplicité.
— Chez Eschyle, le drame ne présente guère d'intrig-ues, mais de longs récits et des tableaux lyriques, un ^progrès continu vers un résultat presque toujours effrayant et inévitable pressenti dès le début, puis annoncé clairement. Une émotion religieuse qui ne cesse de croître domine les scènes et les sujets Le progrès de l'émotion religieuse dans une action simple et terrible, voilà ce qui caractérise la marche d'un drame d'Eschyle ; et à lui donner ce caractère, les personnages ne contribuent pas moins que le chœur.
Les personnages : leur grandeur. — Ces personnag-es ne sont pas^eulemejiLdes hommes, mais parfois des dieux et des demi-dieux. Tous, ils ont quelque chose de surhumain, soit que l'action prédomine en eux sur la souffrance (Prométhée, Étéocle, Clytemnestre, Oreste), soit que, moins actifs, ils n'offrent en spectacle que leurs effrois et leurs douleurs (Danaos,, Atossa). Tous aussi, quel* que soit leur emploi, ont une physionomie propre: il n'en est pas un sur lequel la puissance créatrice du poète n'ait marqué son empreinte.fLeurs passions sont simples, mais fortes, leur courage indomptabldL H y a chez eux peu de nuances : ils ne lui lent pas longtemps contre eux-mêmes, partagés entre deux sentiments, mais c'est la passion qui les décide et qui promptementles entraîne.
Le style. — Il faut aussi parler de la langue d'Eschyle : là encore le poète est un inventeur servi par une imagination sans cesse en éveil. Cette langue, par son imposante solennité, répond à la grandeur des personnages ; même dans le dialogue elle est riche et hardie ; partout elle aime les mots composés, extraordinaires, les mots à panache, les images saisissantes et justi
Les « Suppliantes ». — Des pièces qui nous
restent d'Eschyle, la plus simple, et probablement 1» plus ancienne, les Suppliantes, tire son nom du chœur des filles de Danaos, les Danaïdes, qui, pour ne pas épouser les fils d'^Ëgyptos, quittent l'Egypte avec leur père et se réfugient à Argos. Le roi Pélasgos veut bien les accueillir ; quand un héraut égyptien le menace de la guerre au nom des prétendants, il lui répond courageusement, et les fugitives sont reçues avec honneur. Cette tragédie, par l'importance de l'élément lyrique, ressemble plus h une cantate qu'à un drame : c'est un chant en l'honneur de l'hospitalité. Les « Perses ». — Phrynichos avait porté au théâtre des sujets contemporains. Eschyle dans les Perses suivit cet exemple : huit ans après la bataille de Salamine, en 472, il représenta, comme avait fait Phrynichos dans les Phéniciennes, les impressions des Perses dont la puissance vient d'être brisée par les Athéniens. A Suse, devant le tombeau de Darios, le chœur des grands de l'empire explique d'abord son inquiétude : il est sans nouvelles de l'armée. Puis la reine mère, Atossa, paraît sur un char dans l'éclat d'un pompeux appareil : elle consulte le chœur sur un songe effrayant. La catastrophe ainsi pressentie est annoncée par un Messager qui fait un long récit de la bataille de Salamine :
Le Messager. — Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière, et d'abord s'élève une clameur du côté des Grecs, semblable à un chant religieux, et l'écho des rochers de l'île répond à ces cris par l'accent de sa voix éclatante ; trompés dans leur espoir, les Barbares sont saisis d'effroi, car en chantant alors un péan solennel les Grecs ne fuyaient pas, mais s'élançaient au combat avec une audace intrépide, et le son de la trompette enflammait tout ce mouvement. Puis soudain, faisant retomber à la fois les rames bruyantes, les Grecs les plongent dans l'onde salée qu'ils frappent en cadence, et bientôt ils apparaissent tous à nos yeux. L'aile droite, la première, bien rangée, marchait en bel ordre ; ensuite venait le reste de la flotte, et de près on pouvait entendre ces cris répétés : « Fils des Grecs, allea, délivrez la
patrie; délivrez enfants, femmes, temples des dieux de vos pères, et tombeaux de vos aïeux : aujourd'hui, tout est en jeu! »... Rivages, écueils se couvrent de cadavres; «-t ils fui< ni sans ordre, a forée de rames, tous les navires qui appartenafent à la (lotte barbare. Gomme des liions ou des poissons pris au filet, à coups de tronçons de rames et de morceaux de madriers, on frappe les Perses, on les déchire, et sur mer on n'entend que lamentations et gémissements ; enfin l'obscurité bienfaisante de la nuit voit nous dérober aux ennemis. Nos maux sont innombrables, et dussé-je te les énumérer pendant «Jix jours, je n'arriverais pas au bout. Sacln z-le bien : jamais, en un seul jour, il n'a péri une telle multitude d'hommes (1).
Après les plaintes de la reine, puis du chœur, la reine revient à pied sans escorte, pour ofïrir des libations sur le tombeau de Darios, et le chœur évoque' l'ombre du grand roi. L'ombre apparaît, prophétise la défaite des Perses à Philée et donne des conseils de sagesse et d'humilité ; quand elle est redescendue sous la terre, le chœur oppose au bonheur passé la décadence présente. Xerxès arrive; il se lamente avec le chœur et sort pour aller au palais, et la pièce se termine ainsi par des cris de douleur : on croirait assister aux funérailles de l'empire;
Tel est ce drame où le spectacle d'une émotion toujours croissante et communicative suffit à nous intéresser. Gomme Phrynichos, mais avec plus d'habileté dans les détails, Eschyle transportait la scène de Grèce en Asie ; il montre directement le désespoir des vaincus, et non le triomphe des vainqueurs. Par là il évite des difficultés : il ne pouvait, sans afficher un excessif orgueil, faire louer sa pairie par ellemême; mais le tableau de la misère des Perses et de la déchéance de Xerxès, résultats du despotisme oriental, était, par contraste, le plus bel éloge de la valeur des Athéniens, de l'excellence de leurs institutions libérales, et il leur apprenait aussi à se défier
(1) Perses, t. 386-405 et 421-432. Traduction nouvelle arec quelque* «av pruutf A la traduction tVrroo.
144 ^A ïUAtiLDih.
des retours de la fortune, à être prudents et modérés dans la prospérité. De plus, en dépaysant son sujet, Eschyle lui donnait cette perspective lointaine qui est si nécessaire à l'illusion tragique (1). Le succès fut grand. Aujourd'hui encore, les Perses sont la plus classique des tragédies d'Eschyle : s'il en est de plus dramatiques, elle inspire mieux que toute autre l'amour de la patrie et de la liberté.
Les « Sept contre Thèbes ». — Eschyle, en 467, avait exposé la légende de Laïos, de son fils OEdipe et des fils d'OEdipe, dans une tétralogie liée dont il reste la troisième pièce, les Sept contre Thèbes.
Après l'exil d'OEdipe, ses fils se sont disputé le trône, et le plus jeune, Étéocle, a chassé son frère Polynice ; ce dernier, venu d'Argos, a mis le siège devant Thèbes avec six autres chefs. Telle est la situation au début de la tragédie : la scène se passe dans la citadelle de la ville assiégée.
Après le prologue, où Étéocle exhorte les Thébains et écoute un Messager éclaireur, le chœur des jeunes Thébaines exprime ses craintes avec exaltation. Étéocle a peur qu'elles n'amollissent le courage des guerriers, et il cherche à leur imposer silence. Quand il est parti, elles implorent les dieux avec plus de calme. Le Messager revient et fait des Sept chefs une longue peinture, coupée par les réponses d'Étéocle opposant les chefs thébains aux chefs argiens. Le chœur gémit alors sur les infortunes de la race de Laïos. Puis le Messager reparaît : les Thébains sont vainqueurs, mais Étéocle et Polynice sont tombés sous les coups l'un de l'autre; on apporte leurs cadavres, le chœur se lamente avec Ismène et Anti-
(1) Racine, préface de Bajazet : « L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, et le peuple ne met guère de différence entre ce qui est à mille ans de lui et ce qui est à mille lieues. C'est ce qui fait que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On le re;prde de bonne heure comme anctuos. » Et Racuie «xxiUuue ou ciUnt comme exemple les Perses d'EschjU. ,
g*one, les sœurs des frères ennemis. Quand le Héraut ordonne au nom du peuple que les honneurs funèbres soient rendus au seul Étéocle, Antigone déclare qu'on ne l'empêchera pas de remplir son devoir, et elle part avec une moitié du chœur : elle ensevelira Polynice, tandis qu'Étéocle sera enseveli par Ismène aidée de l'autre demi-chœur.
Aristophane a donné de cette pièce le plus juste éloge en faisant dire à Eschyle : « J'ai fait un drame tout plein d'Ares, les Sept contre Thèbes : on ne pouvait le voir sans être saisi de la fureur de la guerre (1). »
« Prométhée enchaîné ». — Dans le Promet fiée enchaîné, dont la date est incertaine, le poète nous transporte aux origines du monde.
\ Zeus, après avoir renversé son père Gronos et vaincu les Titans révoltés, a voulu détruire les hommes. Alors Prométhée, le seul parmi les Titans qui ait pris parti pour Zeus, s'est décidé à lui résister : il a dérobé le feu que les dieux gardaient jalousement, et, le portant sur la terre, il en a fait l'origine de tous les arts. Zeus enchaîne le coupable à un rocher dans les déserts de la Scythie : c'est le tableau de ses souffrances qu'Eschyle déroule devant nous.J Prométhée ne quitte pas la scène, l'action est enchaînée avec lui, nous avons sans cesse sous les yeux un prisonnier^ Mais ce prisonnier est de plus en plus intéressant : la peinture de ses malheurs est graduée, et cette gradation de la peinture remplace la progression dramatique. *
Au début, Pouvoir et Force, ministres de Zeus, amènent Prométhée à Hèphaistos qui le rive sur la pierre. Puis les filles d'Océan, et Océan lui-même, viennent Je consoler; il leur expose les bienfaits dont les hommes lui sont redevables.
(1) Aristophane, Grenouilles, 1021 et iu22.
LutiKR. — Litt gr. »
Prométhéb. — Autrefois ils voyaient, mais ils voyaient ma! , ils écoutaient, mais ne comprenaient pas; semblables aux fantômes de nos songes, pendant longtemps, ils confondaient tout pêle-mêle; ils ne connaissaient pas les maisons en briques, exposées au soleil, ni la manière de travailler le bois ; sous terre ils habitaient, comme les fourmis agiles, dans des antres profonds, loin du soleil. Ils ne savaient distinguer ni l'hiver, ni le printemps avec ses fleurs, ni l'été avec ses fruits ; ils agissaient, mais toujours sans réflexion. Enfin, je leur montrai l'art difficile d'observer le lever des astres et leur coucher. Le calcul, cette science merveilleuse, c'est moi qui l'inventai pour eux, ainsi que les combinaisons des lettres, qui aident la mémoire de tous, qui sont la mère et l'instrument des Muses. J'ai aussi, le premier, accouplé sous le joug des animaux jusque-là sauvages : ils portent docilement le joug et le harnais, et de la sorte ils ont soulagé les mortels des plus grandes fatigues; et puis j'ai attelé à un char les chevaux qui obéissent aux rênes, objet d'orgueil pour l'opulence et la mollesse. Personne autre que moi n'a inventé pour errer sur la mer ces chars aux ailes de lin qui emportent les matelots. Voilà tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai inventé, malheureux, pour les mortels, et je ne trouve pour moi-môme aucun moyen qui puisse me délivrer des tortures présentes (1).
Le chœur blâme la hardiesse de Prométhée.\Puis, contraste saisissant, c'est une autre victime de Zeus, la nymphe lo, condamnée à errer de pays en pays, qui s'entretient avec le Titan immobile : un descendant dTo, Héraclès, doit un jour délivrer Prométhée, et celui-ci, voyant l'aïeule de son libérateur, prédit sa propre délivrance et sent renaître son courage à la pensée qu'il supporte des maux qui auront une fin. Mais, dans l'ardeur de ce courage, il défie la colère de Zeus, et le maître du ciel lui envoie Hermès. Prométhée raille le messager céleste et se rit de ses menaces ; alors Zeus foudroie le malheureux qui est englouti avec son rocher en protestant contre l'injustice qui l'opprime. Et nous aussi nous protestons ; car Prométhée n'est pas l'homme révolté contre le dieu souverain, c'est un dieu « au caractère philan-
thrope » (1), bon et Saçe, en lutte avec un dieu plus jeune el plus puissant. \
On croit que le Prométhée enchaîné faisait partie d'une trilogie liée Des doux tragédies perdues nous connaissons seulement, par quelques témoignages et fragments, le Prométhée délivré\LQ Titan y subissait l'aggravation de supplices que la fin de la pièce précédente faisait pressentir : au sommet du Caucase, l'aigle de Zeus dévorait son foie sans cesse renaissant\Mais Zeus vieilli est devenu plus clément : son fils Héraclès parcourt la terre et la purge; des monstres dont elle est infestée ; il perce l'aigle de ses flèches, il délivre Prométhée qui se réconcilie avec Zeus et qui scelle ainsi l'accord des dieux anciens avec les dieux nouveaux. \
Sous cette fable étrange, le poète a montré les dures lois du travail. Le dieu à qui l'humanité doit tout bien-être et toute science est condamné à de longues et cruelles souffrances : le progrès s'achète et s'expie par la douleur. Telle est l'idée morale à laquelle on ramène la légende de Prométhée
L'« Orestie » : 1° « Agamemnon ». — Il reste d'Eschyle une trilogie liée, bien complète, sur les malheurs de la race d'Atrée . c'est YOrestiey son dernier ouvrage et son chef-d'œuvre (458).
Dans la première pièce, Agamemnon, il y a peu de complications ; mais l'éclat des caractères, la philosophie des chants lyriques, la grandeur qui anime l'ensemble et les détails en font une œuvre puissante. Le sujet, c'est le meurtre d'Agamemnon, accompli par Glytemnestre pour venger la mort de sa fille Iphigénie, lâchement offerte aux dieux en sacrilice par Agamemnon. La scène est à Argos, devant le palais des Atrides.
Au début, sur le toit du palais, un gardien attend
il) Prométhée, 11 : •un,»?--
14g LA TRAGÉDIE.
les signaux de flamme transmis de proche en proche, qui annonceront la victoire des Grecs et leur retour; il voit briller le signal désiré et court prévenir Clytemnestre. Le chœur des vieillards Argiens rappelle l'origine de la guerre de Troie et une prophétie annonçant une mystérieuse vengeance dont le chef de l'expédition est menacé ; enfin il raconte la mort d'Iphigénie. Glytemnestre vient apprendre aux Argiens la chute de Troie, et bientôt le héraut Talthybios annonce l'approche d\Agamemnon. Le roi paraît avec sa captive, la prophétesse Cassandre, fille de Priam : Glytemnestre l'accueille par des protestations hypocrites d'amour et de fidélité; elle étend devant lui des tapis précieux et l'oblige à entrer dans le palais sur une route de pourpre, symbole du sang qui va être répandu.
Ici commence la seconde partie du drame, la plus originale : nous n'entrons pas dans le palais, mais nous assistons en quelque sorte à la mort d'Agamemnon. Cassandre est restée sur la scène , Clytemnestre, qui veut l'égorger aussi, revient pour l'attirer au palais, mais Cassandre demeure immobile et silencieuse; Glytemnestre impatientée finit par s'en aller, et Cassandre donne libre cours à son délire prophétique :
Cassandre. — Hélas ! Dieux l Terre 1 Apollon, Apollon 1
Le coryphée. — Pourquoi ces cris de douleur adressés à Loxias (1)? Il n'aime pas entendre des lamentations.
Cassandre. — Hélas t Dieux 1 Terre ! Apollon, Apollon !
Le coryphée. — La voilà encore, avec ses paroles sinistres, invoquant un dieu dont la place n'est point dans des chants de douleur.
Cassandre. — Apollon, Apollon 1 protecteur des routes, dieu qui me perds : oui, tu me perds vraiment une seconde fois f
Le coryphée. — Il semble qu'elle va prédire ses propres malheurs. Le souffle divin reste dans son âme en dépit de l'esclavage.
(1) Surnom d'Apollon, qui signifie « l'Oblique », à cause de l'ambiguïté de ses oracles, >u, selon d'autres, à cause de la marche oblique du soleil.
Cassandre. — Apollon, Apollon, protecteur des routes, dieu qui me perds 1 Ah ! où donc m'as-tu amenée ? dans quelle demeure ?
Lk coryphée. — Dans celle des Atrides : si tu n'en sais rien encore, je te l'apprends; et tu vrrras bien que je ne mens pas.
Cassandre. — Oui, dans une demeure haïe des dieux, complice de beaucoup de maux, de meurtres, de chairs en lambeaux, abattoir d'un époux, sol aspergé de sang!
Le coryphée. — 11 semble qu'elle ait du llair comme un chien, l'étrangère ; elle est sur la pist«, il y a des gens tués, elle va les découvrir (1).
Et Cassandre continue : elle prophétise le meurtre d'Agamemnon pris au piège dans son bain, enveloppé d'un filet, puis frappé sans pitié ; elle voit la mort qui l'attend elîe-mùme :
Cassandre. — Au lieu de l'autel où périt mon père, c'est un billot de cuisine qui m'attend ; c'est sur lui que je serai frappée, on le verra tout chaud, tout rouge 'lu sang de la victime. Mais les dieux ne laisseront pas ma mort sans vengeance. Il arrivera, l'autre, mon vengeur, rejeton destiné à tuer sa mère, vengeur de son père • exilé, errant, banni de cette terre, il reviendra pour couronner par un dernier crime les malheurs de sa famille, car les dieux ont décidé dans un grand serment qu'il fera payer par une chute mortelle la chute de son père. Pourquoi donc me lamenter et gémir ainsi? J'ai vu d'abord la ville d'Ilios traitée comme elle le fut ; ceux qui l'ont prise, voici qu'ils périssent à leur tour, condamnés par les dieux; résignée dès lors à ma destinée, j'affronterai la mort avec courage! Portes d'Hadès, vous voilà donc 1 Je vous salue ! Mais je voudrais périr d'un seul coup ! Point de convulsions ! Que les flots de mon sang s'échappent pour ma mort, et qu'aussitôt je ferme les yeux (2)!
Cassandre pénètre dans le palais; presque aussitôt on entend les cris d'Agamemnon ; le fond de la scène s'ouvrent Glytemnestre, une hache à la main, entre les cadavres d'Agamemnon et de Cassandre, fait de son crime un récit impudent et hautain.
(1) Agamemnort, 1072-1094. Pour les citations de YOrrstie. sauf celle de U page 155, traduction nouvelle, niais qui doit beaucoup à la traduction si autorisée de Paul Mazoii (I90:t).
(2) Ibid., 1277-1394.
Clytemnestre. — ... Voilà ce qui s'est passé; vous, vieillards d'Argos, réjouissez-vous, s'il vous plaît de vous réjouir; quant à moi, je crie victoire. S'il était permis d'offrir une libation en action de grâces quand on a immolé un homme, pour cet homme-là ce serait juste, très juste en vérité! De mille maux exécrables il avait rempli la coupe de notre famille ; à lui de la boire jusqu'à la lie pour son retour!
Le coryphée. — Nous admirons ton langage : quelle impudence 1 Toi, son épouse, te vanter ainsi !
Clytemnestre. — Vous me mettez à l'épreuve comme si j'étais une femme. sans résolution. Mon cœur ne tremble pas, vous dis-je, et vous le savez bien ; et maintenant, louez-moi, blâmezmoi, si vous préférez, peu m'importe! Ce cadavre, c'est Agamemnon, mon époux, tué par cette main que voici ; j'ai fait œuvre de justice. Voilà (4).
Le chœur exprime son indignation ; elle redouble quand arrive Egisthe, l'amant de Clytemnestre, le complice du crime. La reine empêche un combat armé entre Égisthe et les vieillards, et ils se séparent ; en terminant, le chœur fait entendre le nom du vengeur, le nom d'Oreste, à l'oreille des meurtriers.
2* Les « Ghoéphores ». — La seconde pièce de YOrestie, les Choéphores, moins longue que YAgamemnon, est d'un pathétique plus varié : certaines scènes, gracieuses et familières, nous reposent des horreurs de la légende, et pour la première fois nous voyons un commencement d'intrigue.
La scène se passe devant le palais des Atrides, et sur l'un des côtés s'élève le tombeau d'Agame.mnon. Quelques années se sont écoulées • Oreste, après avoir grandi dans laPhocide, vient d'arriver à Argos; il dépose une boucle de ses cheveux sur le tombeau: Le chœur des Choéphores ou « porteuses de libations » sort du palais avec Electre, la sœur d'Oreste : elles vont apaiser l'ombre royale au nom de Clytemnestre effrayée par un songe. Mais Electre ne suit pas les intentions de sa mère : elle verse les libations en sou-
(1) Agamemnon, 1393-1406.
haitant le retour d'Oreste et le châtiment des meurtriers du roi. Tout à coup elle aperçoit les cheveux, dont la ressemblance avec les sit3ns est frappante, puis des traces de pas : ses doutes ne sont pas longs, et elle prend confiance. Oreste apparaît, se fait reconnaître, et le frère et la sœur implorent l'ombre d'Agamemnon par une prière dialoguée qui est une des pages les plus touchantes de la tragédie :
Orkstb. — Père, toi qui es mort d'une manière indigne d'un roi, je t'invoque, donne-moi de régner sur ta maison
Electre. — Moi aussi, père, comme lui, j'ai besoin de toi pour échapper à un grand malheur en l'infligeant à Égrsthe...
Oreste. — 0 terre, ouvre-toi pour que mon père veille sur le combat!
Élkctre. — 0 Perséphone, donne-nous aussi la brillante victoire !
OnESTg. — Souviens-toi du bain où tu as été tue, père.
Electre. — Souviens-toi du filet, ruse nouvelle dont tu as joui le premier.
Oreste. — Lorsque tu fus pris dans des entraves qui n'étaient pas d'airain, père.
Électrb. — Et dans un piège honteux, dans un voile.
Oreste. — Eh bien ! te réveilles-tu au souvenir de ces opprobres, père?
Electrb. — Eh bien! relèves-tu ta tète chérie?
Oreste. — Envoie donc la justice combattre à côté des tiens, ou plutôt donne-leur toi-même de prendre la revanche, si, vaincu jadis, tu consens à vaincre à ton tour.
Electre. — Entends encore ce dernier cri, père : vois ces pauvres petits assis sur la tombe, une fille, un fils , prends pitié de leurs larmes (1).
Oreste apprend quel songe avait troublé Clytemnestre : elle croyait enfanter un dragon, et le monstre avec le lait suçait le sang de sa mère. Oreste accomplira les menaces du songe, il sera traître envers les traîtres, « ainsi que Ta prédit Loxias, le puissant Apollon, le devin qui ne mentit jamais » (2). Déjà le jour baisse, Electre rentre au palais, et, après un chant du
(t) Choéphores, 479-432 et 489-601.
(î) Ibid.t 553-559.
chœur, Oreste se présente à la porte d'enceinte avec son ami Pylade ; il réclame l'hospitalité s> bruyamment que Clytemnestre accourt sur le seuil. Il se fait passer pour un voyageur chargé d'annoncer la mort d'Oreste ; Glytemnestre accueille la nouvelle d'un air indifférent et rentre avec l'étranger; puis (notez ce raffinement de cruauté) elle envoie la nourrice même d'Oreste avertir Égisthe qui est absent; celle-ci, sur le conseil du chœur, qui la retient au passage, promet de dire à Égisthe qu'il vienne seul et sans gardes, contrairement aux ordres de la reine. Dès lors le dénouement se précipite. Égisthe traverse la scène, il entre, on entend ses cris, il est mort. Glytemnestre paraît de nouveau sur le seuil, elle y trouve Oreste l'épée à la main :
Oreste. — Toi t fort bien : je te cherche ; quant à lui, c'en est fait t
Glytemnestre. — Hélas ! tu es mort, cher et grand Égisthe.
Oreste. — Tu aimes cet homme? Eh bien, dans le môme tombeau tu seras couchée ; tout mort qu'il est, non, tu ne l'abandonneras jamais
Glytemnestre. — Arrête, 6 mon fils ; respecte, enfant, ce sein sur lequel tant de fois, tout en dormant, tes lèvres ont sucé le lait nourricier.
Oreste. — Pylade, que faire? Faut-il hésiter à tuer ma mère?
Pylade. — Que deviennent alors les claires prédictions de Loxias, ces oracles qu'il t'a rendus à Pytho, les décrets immuables jurés par les dieux? Aie pour ennemis tous les hommes, plutôt que les dieux !
Oreste. — C'est bien, tu as raison, et tes conseils sont justes. {A Glytemnestre.) Suis-moi, je veux t'égorger près de lui. Vivant, tu l'avais préféré à mon père ; dans la tombe dors donc avec lui, puisqu'il est l'époux que tu aimes et que tu hais celui que tu devais aimer
Glytemnestre. — Tu veux donc, ô mon enfant, tuer ta mère !
Oreste. — Ce n'est pas moi qui te tuerai, c'est ton crime.
Clytemnestre. — Prends garde, redoute ces chiens furieux (les Érinnyes) qui vengent une mère.
Oreste. — Et ceux qui vengent un père» comment les fuir, si je ne te punis pas?...
Clytemnestre. — Hélas 1 voilà le serpent que j'ai enfanté et nourri I
Omstb. — Oui : elle était trop prophétique la terreur que ton ■onge t'inspirait (l)t
Le fils entraîne sa mère, il l'immole derrière la scène et le palais s'ouvre comme à la fin de YAgamemnon. Oreste, entre ses deux victimes, proclame son triomphe, mais presque aussitôt il se trouble : les Érinnyes, déesses cruelles, ministres des vengeances divines, lui ont apparu, invisibles au spectateur et au chœur ; il devient fou et s'enfuit :
Oreste. — Ah ! ah ! Quelles sont ces femmes, ces Gorgones, vêtues de noir, et entourées des replis de mille serpents? Je ne peux plus rester ici.
Le coryphée. — Quelles imaginations te tourmentent, 6 fils si cher à ton père? Arrête, ne crains «pas, puisque tu es grandement vainqueur.
Oreste. — Non, ce ne sont pas des imaginations, mais de vraies souffrances : c'est clair, voici les chiens furieux qui vengent ma mère.
Lk coryphée. — Son sang tout tiède est encore sur tes mains, et voilà ce qui jette le trouble dans tes esprits.
Oreste. — Roi Apollon, leur nombre augmente, et de leurs yeux dégoutte un sang horrible.
Le coryphée. — Au temple lu peux te purifier : prosterne-toi devant Loxias, il te délivrera de ces souffrances.
Oreste. — Vous ne les voyez pas, mais je les vois : je suis poursuivi, et je ne peux plus rester ici.
Le coryphée. — Eh bien, puisses-tu être heureux! Puisse un dieu jetant sur toi un regard favorable te réserver pour des jours meilleurs! (Aux spectateurs.) Voilà, donc la troisième tempête qui a éclaté et s'est déchaînée, violente, sur le palais de nos rois. D'abord ce furent les enfants dévorés, le supplice épouvantable de Thyeste ; puis les souffrances de l'époux-roi, quand périt, égorgé dans un bain, le chef des guerriers Achéens, aujourd'hui, troisième aventure, il nous est venu, dirai-je un sauveur ou notre perte ? Où donc aboutira, où s'arrêtera, où s'endormira le courroux de la Fatalité (2)?
Par ces derniers mots, le chœur annonce la troisième partie de la trilogie : c'est laque « s'endormira enlin le courroux de la Fatalité ».
(1) Choéphores, 892-907, 9Î2-925 •• 92S-929.
(2) Jbid., 1048-107S.
3° Les « Euménides ». — La troisième pièce de YOrestie tire son nom du chœur des Érinnyes, qui apaisent leur colère et' deviennent les Euménides, les « bienveillantes ». C'est le moins régulier des drames d'Eschyle, le plus fantastique.
La scène se passe d'abord devant le temple d'Apollon à Delphes. La Pythie entre dans le temple, et elle en ressort aussitôt, tout enrayée :
La Pythie. — Vraiment, c'est horrible à dire, horrible à voir, à regarder, et je ne puis rester dans le sanctuaire de Loxias, et je n'ai même plus la force de me tenir debout : je me traîne sur les mains, je n'ai plus ni pieds ni jambes ; quand elle a peur, une vieille femme n'est plus rien et ressemble fort à un enfant. J'entrais donc dans le sanctuaire orné de couronnes : je vois sur la pierre qui est le centre du monde un homme, objet d'horreur pour les dieux, il est étendu comme un suppliant, le sang dégoutte de ses mains, et il tient une épée tirée du fourreau et une branche d'olivier des montagnes entourée soigneusement de la bandelette rituelle, d'une blanche toison, pour parler plus clairement encore. Devant cet homme, une monstrueuse troupe de femmes dort assise sur des sièges : des femmes 1 que dis-je ? non, mais plutôt des Gorgones ; mais non, je ne peux comparer leurs figures à celles des Gorgones. J'ai vu aussi jadis, peintes sur un tableau, des Harpyes emportant le repas de Phinée ; mais vraiment je ne vois point leurs ailes, à ces femmes, elles sont noires, elles sont absolument odieuses. Elles ronflent bruyamment, à faire fuir, et leurs yeux distillent d'horribles larmes. Leurs vêtements non plus ne sont point ceux qu'il convient de porter ni devant les statues des dieux, ni devant les habitations des hommes. Je ne sais à quelle race appartient cette compagnie, et je ne pense pas qu'aucun pays se vante de nourrir de pareils êtres sans avoir à se repentir de 6a peine (1).
Le temple s'ouvre. Apollon promet son appui à Oreste : c'est lui qui a endormi les monstres ; qu'Oreste fuie vers Athènes ! il y trouvera des juges et la fin de ses maux ; et le dieu sort avec lui. L'ombre de Glytemnestre réveille les Érinnyes et gourmande leur mollesse ; en vain elles s'agitent, leur proie s'est échappée.
(i) Euménides, 34-59,
Apollon les chasse avec une superbe indignation et leur rappelle ses promesses : il sauvera le suppliant. Ici, de Delphes nous passons à Athènes, sur l'Acropole, devant le temple de Pullas Athèna, sans' intervalle, sans « entr'acte ». Cette vivacité même de Faction est une beauté et marque bien la fuite rapide d'Oreste : il arrive, il embrasse l'image de la déesse; les Érinnyes, guidées par sa piste sanglante, le cherchent et le maudissent :
Le coryphée. — Bien ! voici une marque certaine de soa passage. Suis toujours l'indice muet qui te guide. Oui, comme le chien qui court sur la piste du faon blessé, c'est aux gouttes de sang que nous reconnaissons les traces de l'homicide. Mes membres sont harassés de fatigue, ma poitrine est haletante : il n'est pas un lieu sur terre où je n'aie avec mon troupeau couru après le coupable, et sans ailes j'ai traversé les mers, attachée à ses pas, aussi rapide qu'un vaisseau. Et maintenant il est caché quelque part, non loin d'ici . l'odeur du sang humain vient de me sourire.
Le choeur. — Prenons garde, prenons bien garde I examinons partout! Qu'il ne fuie pas inaperçu, impuni, le meurtrier de sa mère. Le voici, il a trouvé un abri près de la statue de l'immor telle déesse, il l'embrasse, 11 demande que son crime soit jugé. Non, non ; le jugement est porté ; le sang maternel, quand où l'a versé sur la terre, ne se rachète plus. Ah ! ah ! ce que a terre a bu, elle ne le rend pas. Tu dois donner en paiement et laisser couler le sang rouge de ton corps tout vivant; tu fourniras à ma soif un amer breuvage ; puis, consumé par une mort lente, je t'entraînerai dans les enfers, pour que tu y paies ton crime du ehàtiment des parricides (1).
Mais Athèna a entendu l'appel du suppliant, et elle interroge les deux parties : n'osant se prononcer, elle rassemblera l'élite de ses citoyens pour juger l'affaire. Le chœur proteste contre cette nouveauté.
Athèna revient, suivie d'un Héraut qui introduit douze juges. Devant eux les tërinnyes soutiennent l'accusatio^ et Apollon lui-môme apparaît pour défendre l'accusé : c'est son oracle inspiré par Zeus
(4) Evmlwdei, 2H-W8, traduction Piçrron porrigéo,
qui fit agir Oreste. La cause entendue, Athèna proclame qu'elle institue en ce jour et à cette occasion le tribunal qui, siégeant à l'avenir sur la colline d'Ares, sera appelé le tribunal de l'Aréopage et jugera des causes de meurtre. Les juges passent au vote : les suffrages étant également partagés, ce partage profite à l'accusé, selon la coutume athénienne, et Oreste joyeux part pour Argos en promettant que ni lui ni ses descendants n'oublieront ce bienfait. Au temps où Eschyle écrivait YOrestie, le tribunal de l'Aréopage, si magnifiquement célébré dans cette scène, était en butte aux attaques du parti démocratique : nul doute qu'Eschyle n'ait ici voulu en prendre la défense. Il y a là en outre, dans les promesses de reconnaissance qu'Oreste adresse au peuple d'Athènes, une allusion à la politique de Périclès qui précisément alors se rapprochait d' Argos et des autres villes du Péloponnèse hostiles à Sparte. Défense de l'Aréopage, exaltation de l'alliance argienne, tel paraît même avoir été le double but politique qui décida Eschyle en 458 à faire de la légende d'Oreste le sujet d'une trilogie.
Le dénouement n'est pourtant pas complet, car le chœur profère des menaces contre la cité. Athèna apaise alors les Érinnyes en leur offrant un séjour et un culte dans Athènes : elles acceptent, cessent leurs imprécations et ne répandent que promesses de bonheur pour le pays hospitalier ; désormais, elles seront les déesses bienveillantes, les Euménides ; une procession solennelle les conduit dans la grotte qui leur sera consacrée au pied de ia colline d'Ares, heureuse conclusion d'une trilogie terrible et sanglante I
Remarquons en terminant que les Euménides, à côté des malheurs d'Oreste et de son pardon, montrent, comme le Promet hée, une lutte entre les dieux anciens, inflexibles et durs, les Érinnyes, et les dieux nouveaux, Apollon, Athèna, qui favorisent une justice
plus intelligente et plus humaine; le poète, au déclin de ses jours, tire ainsi d'une tradition cruelle un progrès de la société et une institution tutélaire de son pays. Peut-on le quitter sur un plus fier et plus patrio tique adieu*
Vie de Sophocle. — Sophocle fils d'un armurier, naquit à Colone, près d'Athènes, en 41)5. A quinze ans, il conduisit le chœur charge de chanter et de danser le péan dans la fête par laquelle Athènes célébra la victoire de Salamine.
Ses débuts au théâtre, en 468, furent dignes des promesses de ses quinze ans : il remporta le prix sur Eschyle. Alors commence cette heureuse et longue carrière, où il obtient vingt fois lepremierprix,oùjamaisil n'estplacéau troisième rang : pendantdix ans, Eschyle lui dispute les faveurs du public; après sa mort, il règne sans conteste. Il composa ainsi plus de cent drames, dont sept nous ont été conservés.
Sophocle mourut en 405, dans sa patrie, sans avoir, comme Eschyle et Euripide, passé les dernières années de sa vie à l'étranger. Ce pur Attique aimait Athènes et en était aimé : ils se gardèrent une mutuelle fidélité.
Les idées de Sophocle et de ses contemporains. — Sophocle, comparé à Eschyle, n'a pas sa puissance d'invention et d'imagination, il est moins grand et moins sublime; mais c'est un génie plus humain, plus équilibré, plus attique-
Il est aussi l'interprète d'une génération différente: il représente ces Athéniens favorisés qui, après la victoire contre le despotisme oriental, jouissent des bienfaits de la liberté politique. Autre temps, autres idées : les Athéniens croient encore à la fatalité, mais sans que leur conscience en soit écrasée; ils cherchent à la concilier avec la liberté morale, et ils
déploient contre elle le jeu de toutes leurs facultés et passions. De là remploi d'un double ressort dramatique : d'une part la fatalité, qui régnait en souveraine chez Eschyle ; d'autre part les caractères, dont Sophocle, le premier, développe la peinture. Tantôt le poète invoque uniquement, ou presque uniquement, le principe de la fatalité (Œdipe Roi) ou au contraire
/K celui de la personnalité humaine (Antigone): tantôt il donne tout le corps de la pièce au développement logique des caractères pour faire intervenir au dénouement seul, sans souci de la vraisemblance, la fatalité ou la divinité (Philoctète, Œdipe à Colone) ; tantôt il fait alterner ou il combine, avec plus ou moins d'adresse, dans la marche même de la tragédie le jeu des deux ressorts antagonistes (Trachiniennes, Âjax, Electre). Les tragédies ainsi conçues sont à la fois très humaines et très idéales; Sophocle y & déployé toutes les ressources, toutes les délicatesses d'un esprit religieux et d'un pénétrant observateur des âmes ; comme il était en outre un grand artiste, il sut y réunir dans une intime harmonie la force, la noblesse, la beauté, bref tout l'esprit du siècle de Périclès.
Les progrès techniques. — Au point de vue technique, Sophocle achève l'œuvre de ses prédécesseurs. Il abandonne le système de la tétralogie liée, et chaque pièce se suffit à elle-même par une action plus savante et plus longue. Puis il augmente le nombre des personnages par rjemplmd]un troisième
, ^ acteur, et il réduit le rôle et la part du chœur : simple
2. <- conseiller des personnages ou spectateur ému du drame, le chœur reste lié à l'action, mais n^plus d'inl fluence sujrelle; le nombre des vers qui lui sont réservés ne dépassant pas le quart de la pièce, le poète a plus de temps libre pour le dialogue et pour les discqurs. Ce qui est ainsi retranché au chœur lui est rendu
^ ^soùs une autre forme, car le nombre des choreutes^
est élevé de douze à quinze : c'était donner plus d'éclat à la mise en scène, rendre les chants plus imposants. Enfin on doit à Sophocle rusaj^ejde^d^ç^j^j^ints. —'
Le drame . action vive et entraînante. — Ces tragédies, qui doivent se suffire à elles-mêmes en s'affranchissant du système de la tétralogie liée, et qui don nen tÊlus de place au développement des caractères en réduisant le rôle du chœurjne peuvent plus être aussi simples que celles d'Eschyle : de là, des discusipns aVajrn^tiques où les personnages exposent contradictoirement leurs principes de conduite; de là encore des situations variées et enchaînées, des incidents et des péripéties; mais rien n'y est inutile, tout nous prépare au dénouement, la marche est rapide, on n'a pas le temps d'analyser ses émotions, on est captivé, on est entraîné.
Les personnages : leur noblesse idéale. — On a souvent répété qu'avec Sophocle la tragédie descendait du ciel sur la terre; et en effet les dieux apparaissent rarement dans ses tragédies. L'homme aux prises avec les obstacles du dehors, voilà ce qu'il étudie : ses personnages ont le sentiment dujiûyoir porté jusqu'à l'héroïsme, avec noblesse, aisance et simplicité ; leur bejaj^^esjjdéale comme celle de Zeus Olympien, de Pallas Athèna et des autres figures de Phidias. Cette religion du devoir nous explique le jugement de La Bruyère à la fin de son parallèle entre Corneille et Racine : « L'on est/jplus occupé aux pièces de Corneille7 Ton est plu s£kranlé et plus attendri à celles de nacine .'[Corneille est plus moral J-^ Racin^pjus naturel. 11 semble que l'un imite Sophocle, ^r et que l'autre doit plus à Euripide (1). » Le mot le plus concluant sur ce sujet a d'ailleurs été dit par Sophocle lui-môme : « Je peins les hommes comme ils devraient être, et Euripide les peint tels qu'ils sont^JT»
(1) La Bruyère. Des ouvrages de Fesprit. (t) Mot rapporté par Aristote, Poétique. XXY
Le style. — Le style de Sophocle contribue aussi à peindre les hommes tels qu'ils sont. Celui d'Eschyle gardait la grandeur et la hardiesse lyrique même dans les parties non lyriques de la tragédie. Au contraire, il y a chez Sophocle un style du langage non chanté, un style du dialogue et du discours : naturel et souple, il s'accommode à lime desjjersonna^ês7~ëTéirappare nce il ressemble quelquefois à la PrQse pa rJa simplicité, mais il peut présenter la pensée sous une forme concentrée, avec des alliances de mots souvent intraduisibles.
En outre ce style est au service d'une rhétorique savante. Dans les discours d'Eschyle, la force et l'éclat ne manquent pas, mais ce sont des qualités lyriques; on n'y trouve point la finesse des déductions. Dans Sophocle, il y ade^gj^w)Ui^de rai^ojmjejn ent, et par là il ressemble à Racine. Qui ne connaît chez le poète français le discours d'Iphigénie à son père, où, tout en acceptant la mort avec résignation, elle se défend sans en avoir l'air? Il y a, dans VAnfrigone, quelque chose d'analogue, lorsque Hémon s'adresse à son père pour sauver la sœur de Polynice (1). Avec le mêmejirt de^owi^r^esjd^cultés, Hémon, tout en restant respectueux, dit à son père les plus dures vérités. Chez les deux poètes c'est la même science de rattacher les idéejsj^^iejj^^ et de les exprimer
^ avec élégance et^sjmpiicité.
""Dans les chœurs de Sophocle, le style est plus hardi que dans les dialn^ues et„les discours, mais nous sommes loin d'Eschyle et de Pindare : le lyrisme de Sophocle est plus contenu, plus simplement humain / et plus touchant ; selon le mot très juste de Dion Chrysostome, « il allie une suavité merveilleuse à la grandeur » (2),
« Ajax ». — La plus ancienne des pièces conser-
<i) Voir plus loin, p. 164-165.
(2) Dion Chrysostome, Discours 52 : *(Sovf,v e«.u(*.artriv «où 1*17 « l <■* pi«it«»
vées de Sophocle paraît être VAjax, qui s'éloigne moins que les autres des modèles eschyléens. A la suite de la dispute des armes d'Achille, où Ulysse l'avait emporté sur Ajax, ce dernier, frappé d'égarement, avait massacré les troupeaux des Grecs ; puis, revenu à la raison, il s'était tué. Telle est la légende ancienne d'où Sophocle a tiré sa tragédie.
Athèna, dans là scène de prologue, explique à Ulysse qu'Ajax voulait tuer son rival et les chefs des Grecs : c'est elle alors qui a détourné son bras sur les troupeaux et qui a fait de lui le pauvre fou qu'elle montre bientôt à Ulysse en lui ordonnant de sortir de sa tente.
Les matelots de Salamine forment le chœur: quand le héros paraît devant eux, il n'est plus fou, et il veut quitter par le suicide une vie déshonorée. En vain le chœur et Tecmesse, la captive d'Ajax, cherchent à l'attendrir par la vue de son fils Eurysacès, encore tout enfant : il ne s'apaise qu'en apparence.
Ici le lieu de la scène changeait, et le théâtre ne représentait plus le camp des Grecs, mais un lieu désert sur le rivage de la mer. Ajax arrive : il va se tuer avec courage mais non sans regrets ; il exprime ce double sentiment dans un beau monologue, puis il ■e jette sur son épée.
Le chœur reparaît : il cherche le héros, il le trouve, et avec Teucer, le frère d'Ajax, il s'occupe des honneurs funèbres. Le reste de la pièce, très critiqué pour sa longueur malgré sa beauté, traite cette question : que va devenir le cadavre? De là, trois disputes : entre Ménélas et Teucer, entre Agamemnon et Teucer, entre Agamemnon et Ulysse qui vient au secours de Teucer. L'éloquence généreuse d'Ulysse triomphe de l'opiniâtre méchanceté de Ménélas et d'Agamemnon qui voulaient priver Ajax de sépulture : Teucer peut ensevelir Ajax, et donne ses ordres au chœur pour l'accomplissement des funérailles.
« Antigone ». — Après Ajax, la tragédie d" Antigone (440) garde aussi par l'extrême simplicité du /* sujet quelque chose de lamanière d'Eschyle. Le Succès" en fut immense : d'autres drames de Sophocle sont plus terribles, mais aucun ne montre mieux la noblesse de son génie, tant il a mis de beauté supérieunPâTins le caractère d'Antigone, la jeune fille héroïque et pieuse.
( Antigone et Ismène, rentrées à Thèbes après la mort d'OEdipe, ont assisté à la lutte d'Étéocle et de Pol ynice. Créon, devenu roi, a défendu que les honneurs funèbres fussent rendus à Polynice. (Aux yeux des Grecs, priver un mort de sépulture, c'était le condamner à errer pendant cent ans sur les bords du Styx, c'était violer les droits des divinités infernales à l'empire ] desquelles on l'arrachait. Ce cadavre de Polynice à inhumer est donc aussi pathétique qu'un homme à sauver. Et ce n'est pas le premier venu qui va prendre ici les intérêts du mort, c'est sa sœur, c'est Antigone, déjà célèbre pour sa piété filiale. Ce que la^religion lùTenseigne, elle veut le mettre en pratique, et elle sait bien à quoi elle s'expose : elle inhumera donc Polynice, plutôt que de transgresser une loi divine ; elle est une martyre dupaganisme. En vain Ismène la détourne de sôndessein, elle lui résiste avec éloquence :
Antigone. — Agis comme il te plaira; mais moi, j'ensevelirai mon frère. Ce m'est une gloire de mourir en accomplissant mon devoir. Pour avoir été saintement coupable, je reposerai près de lui, amie près d'un ami : aussi bien, aurai-je plus longtemps à plaire aux puissances dé l'enfer qu'à celles de la terre. Car c'est pour toujours que je reposerai là-bas (1).
Créon vient de rappeler au chœur des vieillards i'édit lancé contre Polynice, quand arrive un garde désigné par le sort pour raconter que, malgré sa vigi-
(1; Antigone, 71-76. Pour les citations de VAntigone, traduction de MM. L. Aubert et J.-L. Rouff avec quelques corrections.
lance et celle de ses compagnons, on a jeté un peu de terre sur le cadavreASophocle n'a pas craint de donner au garde des allures familières : ce soldai modeste et poltron est très vivant, Eres naturel, et il ne manque pas de finesse.
Le Garde, — Me permettras-tu de dire un mot, ou dois-je m'en retourner à l'instant?
Crkon. — Ne comprends-tu pas encore combien tes parole» m'importunent?
Le Garde. — E3t-ce ton oreille ou ton âme qu'elles blessent?
Chkon. — Eh quoi t tu veux savoir où je suis blessé?
Lk Garde. — Le coupable irrite ton cœur, et moi tes oreilles.
GfiÉOff. — Ah! tu es né, je le vois bien, pour me mettre à la torture.
Lk Gardk. — Ce qui est certain, du motos, c'est que je n« suis pas l'auteur du crime.
Ciikon. — Tu l'es, et tu as livré ta vie pour de l'argent.
Lk Garde. — Hélas! c'est un malheur quand une idée fixe est une idée fausse.
Crkon. — Subtilise, si tu le veux, sur mes idées ; mais, si vous ne me montrez pas les coupables, vous serez forcés de confesser qu'une honteuse cupidité porte malheur. {Il s'en "va.)
Lk Gaude. — Oh 1 je souhaite bien qu'on les trouve; mais, qu'ils soient, pris ou non, et cela dépend du sort, il n'y a pas de danger que tu me voies revenir ici; et maintenant, sauvé contre toute espérance et contre mon attente, je dois aux dieux de grandes actions de grâces (1).
I Malgré ses protestations, le garde revient, cardans l'intervalle, rempjl par un ^hant du chœur, il a surpris Antigone essayant encore d'ensevelir Pplynice, et il termine alors son récit par ces mots :
Nous l'interrogeons sur le passé et sur le présent : elle n'a rien nié, et c'est pour moi un sujet de joie et de tristesse à la fois. Car, s'il est bien agréable d'échapper soi-même au malheur, il est pénible d'y exposer ses amis, mais je trouve naturel de préférer mon salut à tout le reste (1).
t Mais Gréon n'est pas en humeur de rire, et iJ interroge Antigone :
(1) Antigone, 315-331.
d) Ibid., 434 Ua.
Créon. — Et toi, toi qui penches la tête vers laterça» avouestu ou nies-tu avoir fait cette action?
Antigonh. — Je déclare l'avoir faite, et je ne cherche pas à nier.
Créon. — Garde, tu peux t'en aller où tu voudras, te voilà quitte d'une terrible accusation. (^4 Antigone.) Mais toi, réponds sans détour, en peu de mots ; connaissais-tu l'édit interdisant de faire ce que tu as fait î
Antigone. — Je le connaissais; comment l'aurais-je ignoré? il était public.
Créon. — Et pourtant, tu as eu l'audace de transgresser mes arrêts !
Antigone. — Zeus ne m'a pas fait cette défense ; la Justice, compagne des dieux infernaux, n'a pas dicté aux hommes de pareilles lois ; et je ne pensais pas que tes décrets eussent assez d'autorité pour permettre à un mortel de violer les lois non écrites, mais immuables, des dieux. Car ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais de toute éternité qu'elles subsistent, et nul ne sait quand elles ont pris naissance Je ne pouvais donc pas, moi, par crainte d'agir contre la volonté d'un homme, m'exposer à la vengeance des dieux; je savais (comment l'ignorer?) qu'il me faudra mourir, même sans ton édit. Mais si je meurs avant le temps, je me félicite de mon destin. Qui vit, comme moi, au milieu de maux sans nombre, comment ne verrait-il pas dans la mort un avantage ? Ainsi le sort qui m'attend ne saurait me causer aucun chagrin : ah î si j'avais laissé sans sépulture le corps de celui qui est né de ma mère, j'en serais affligée ; mais je ne suis pas affligée de ce qui m'arrive. Et maintenant, si ma conduite te paraît insensée( peut-être est-ce un fou qui m'accuse de folie (1).
*^ Tant d'héroïsme gagne des partisans à lajeune fille : Ismène d'abord, qui rougit de sa lâcheté^ puis Hémon, le fils du tyran, le fiancé d' Antigone : ^
Hémon. — Mon père, les dieux, en donnant aux hommes ta raison, leur assurent le plus précieux de tous les biens. Je n'oserais, je ne saurais dire que tu as mal parlé; cependant il peut venir aussi à l'esprit d'un autre une pensée juste. Je suis naturellement en état de savoir avant toi ce que l'on dit, ce que l'on fait, ce que l'on trouve à blâmer. Ton regard intimide le ©eu pie et l'empêche de tenir des discours que tu ne serais, pas cnarmé d'entendre ; mais moi, je puis tout apprendre en
(1) Antigone, 441-470.
•ecret, et je sais combien la ville plaint cette jeune fille d'être condamnée, elle la plus innocente de toutes les femmes, et pour l'action la plus glorieuse, à périr de la mort la plus misérable : eh quoi! pour n'avoir pas voulu que son propre frère, tombé sur le champ du carnage, restât sans sépulture, et devînt la proie des chiens dévorants et des vautours, ne mérite-t-elle pas les honneurs les plus éclatants? Tels sont les propos qui circulent dans l'ombre et le silence. Pour moi, ton bonheur, ô mon père, est le bien le plus précieux. Quelle parure de gloire, en effet, plus belle pour des enfants que la prospérité de leur père, et, pour un père, que celle de ses enfants? Mais ne t'obstine pas à croire que tes discours, et tes discours seuls, soient conformes à la raison. Car ceux qui pensent être seuls sensés ou parler ou raisonner mieux que personne, quand on pénètre au fond de leur âme, paraissent bien vides. Non, le ■âge lui-môme ne se déshonore point à s'instruire et à ne pas s'opiniâtrer dans son sentiment. Tu vois, le long des torrents grossis par l'orage, tous les arbres qui courbent la tête conlerver leurs branches; mais ceux qui résistent sont déracinés et meurent. De môme, le pilote qui tend la voile avec force et ne cède pas au vent fait chavirer son vaisseau, et il ne lui reste plus pour naviguer que des débris. Calme donc ta colère et change de résolution (1).
| Créon maintient sa sentence : Antigone enfermée vivante dans un caveau y mourra lentement; elle traverse la scène pour la dernière fois, et fait ses adieux à la vie. Le châtiment ne tarde pas à frapper Créon. Le devin Tirésjas lui prédit de terribles malheurs; il^> tremble et veut contremander son crime, mais trop tard : lorsqu'il entre dans le caveau, il trouve Antigone sans vie, et près d'elle Hémon désespéré se donne la mort sous les yeux de son père. Un Messager annonce au chœur, puis à la reine Eurydice, cette double catastrophe.
Eurydice se retire. Créon ramène le corps de son fils, et voici qu'il apprend un nouveau malheur : Eurydice s'est donné la mort\^Le poète, dans un tableau final, nous montre le tyran désespéré entre les cada-
(1) Antifiom, 683-71*.
/vres de sa femme et de son fils, juste punition du meurtre d'Antifton e . \ « Electre ». — L'Electre, dont la date est inconnue, se rattache à YAntigone, carie personnage principal est encore une jeune fille héroïque. Le sujet est celui des Clioép flores, mais entre les deux tragédies il y a de nombreuses différences.
Chez Eschyle, où tout est sacrifié au meurtre, les personnages s'effacent devant l'action. Chez Sophocle, l'intérêt se concentre sur Electre : ses sentiments, voilà le vrai sujet; la reconnaissance du frère et de la sœur, voilà la véritable péripétie, et la vengeance n'est qu'un prétexte pour montrer Electre dans les situations les plus variées. Aussi, quand elle entre sur la scène qu'Oreste et son gouverneur n'ont fait que traverser en allant déposer des offrandes sur la tombe royale, c'est pour n'en plus sortir : elle est le protagoniste du drame.
Dès le début, nous oublions l'Electre d'Eschyle : ce n'est plus la craintive jeune fille que le chœur encourageait à faire des vœux pour le retour d'Oreste ; ses compagnes calment les impatiences de sa douleur, et son caractère résolu s'affirme mieux encore devant sa sœur Ghrysothémis. Envoyée par Glytemnestre, Ghrysothémis allait porter des offrandes sur la tombe d'Agamemnon, car la reine a été effrayée par un songe, comme dans les C^opAoresrAgarnemnon jetait dans le foyer le sceptre d'Egisthe, et de ce sceptre sortait un rameau vigoureux qui couvrait de son ombre tout le pays. Electre obtient de sa sœur qu'elle porte sur la tombe quelques boucles de leurs cheveux et qu'elle implore le retour d'Oreste. Le chœur a vu dans le songe l'annonce d'une vengeance, et il chante ses espérances.
Alors Glytemnestre paraît : elle se répand en invectives contre cette Electre qui a profité de l'absence d'Egisthe pour aller au dehors diffamer ses parents.
i'HOCLË. 467
Electre a réfuté ses sophismes avec une implacable logique, quand se présente le gouverneur d'Oreste : il se dit envoyé de Pliocide; Oreste est mort en disputant le prix de la course des chars aux jeux Pythiques; des Phocéens vont apporter l'urne qui con lient ses cendres. Clylemnestre emmène l'étranger pendant qu'Electre se lamente avec le chœur.
Ghrysothémis revient toute joyeuse, car elle a vu sur le tombeau des cheveux nouvellement cpqpés, des libations fraîchement répandues : Oreste est de retour, on n'en saurait douter ! OlFrandes d'un inconnu, répond Electre : mon frère est mort, le messager est dans le palais; allons, viens à mon secours et frappons Égisthe de nos propres mains! Ghrysothémis n'accepte pas l'offre de sa sœur, et rentre au polais; des plaintes du chœur précèdent l'entrée d'Oreste.
L'Oreste de Sophocle n'est plus, comme celui d'Eschyle, une pauvre victime qui tremble devant les ordres de l'oracle, et qui s'exalte par des prières et des conjurations religieuses. 11 n'a ni scrupules ni hésitations, et il n'est point saisi de remords après le crime; calme et froid, il obéit à l'oracle avec la joie d'un homme qui accomplit un devoir sacré. Sophocle l'a éloigné de nos regards depuis le prologue de la pièce ; mais on a parlé de lui, il a été autant que sa sœur l'âme du drame. Quand il reparait, ce n'est pas un inconnu, et il se présente dans l'appareil le plus tragique : il tient l'urne qui est censée contenir ses propres cendres. Electre saisit ces restes sacrés et leur adresse une plainte immortelle. « C'est ici la fameuse invocation, un de ces passages où l'art grec, à force de simplicité et d'émotion intense, atteint si aisément mi sublime (1) » :
M) René Doumic, Revue dr» Deux Mondes du 15 février 1807, p. 828 (à propos de V Electre de M. Alfred Poizat, adaptation de Sophocle récemment rt* présentée sur la scônn île la Comédie tr&oçaùe).
0 souvenir de l'homme que j'aimai le plus, seul débris de la vie d'Oreste, mes espérances sont bien trompées, je te reçois et tu ne ressembles pas à celui que j'envoyai loin d'ici. Aujourd'hui, tu n'es rien, toi que je soulève en nies mains ; mais de ce palais, ô mon enfant, jadis je te fis partir tout brillant de jeunesse. J'aurais bien dû alors quitter la vie avant de t'ernporter dans mes mains pour t'envoyer dans une terre étrangère et pour te sauver du carnage, car tu aurais reposé dès le jour de ta mort dans le tombeau commun de nos pères et tu en aurais la part qui t'est due. Mais voici que, hors de ces demeures, exilé sur une autre terre, tu as péri misérablement, loin de ta sœur : mes mains amies, malheureuse que je suis, n'ont point lavé, ni paré ton cadavre, et je n'ai point enlevé du bûcher, comme il était juste, ce triste fardeau : des mains étrangères t'ont rendu ces devoirs, malheureux, et tu m'es revenu fardeau léger dans une urne légère. Hélas t malheureuse, mes soins n'ont servi à rien ; que de fois, travail bien doux, je te les prodiguais! Non, jamais ta mère n'a eu pour toi plus d'amitié que moi, jamais non plus les serviteurs ; mais moi j'étais ta nourrice, j'étais ta sœur, et voilà les noms que l'on me donnait sans cesse. Maintenant tout est fini en un seul jour, le jour de ta mort : tu es parti emportant tout comme un ouragan. Mon père n'est plus ; je suis déjà comme morte à cause de toi ; toi-même tu m'as devancée, tu es mort, et nos ennemis peuvent rire, et elle est folle de joie cette mère qui n'est pas une mère, à l'insu de laquelle souvent tu m'envoyais des nouvelles, disant que tu allais paraître toi-même en vengeur. Mais cela, le malfaisant génie qui s'attache à toi et à moi nous en a privés, lui qui t'a envoyé à moi dans cet état, toi jadis si beau, si aimable, aujourd'hui poussière et ombre vaine. Hélas 1 (1).
Ce discours éloquent apprend à Oreste qu'il est devant sa sœur; il ne peut contenir son émotion :
Oreste. — Malheureuse ! comme ta vue me fait pitié depuis longtemps f
Électrb. — Seul entre les mortels, sache-le, tu as eu pitié de moi.
Oreste. — C'est que je suis le seul qui vienne avec des souffrances pareilles à tes maux.
Électbe. — Mais alors es-tu mon parent? et d'où viens-tu?
Oreste. — Je m'expliquerai, si je peux me fier à ces femmes (Il montre U chœur.)
(1) Electre, 1126-1160. Pour les citations de l'Electre, trad. nouvelU.
Electre. — Tu le peux, et elles seront discrètes : parle donc.
Oreste. — Laisse ce vase maintenant, afin de tout apprendre. Electre. — Non, par les dieux, ne me fais pas cela, étranger.
Oreste. — Obéis comme je dis, et tu ne t'en repentiras pas Electre. — Non, par ta barbe ! ne m'enlève pas ce que j'ai de plus cher.
Oreste. — Non, je ne te permettrai pas.
Electre. — Que je suis malheureuse à cause de toi, Oreste I on veut me priver de tes cendres.
Oreste. — Parle mieux, car tu as tort de l'affliger.
Electre. — Comment, puisque mon frère n'est plus, ai-je tort de m affliger?
Oreste. — Il ne le convient pas de tenir ce langage
Electre. — Suis-je donc si indigne du mort?
Oreste. — Indigne de personne; mais dans cette urne il n'y a rien pour toi.
Electre. — Toujours est-il que je porte ce qui fut le corps d'Oresle.
OuesTE. — Mais non : Oreste n'est là tout au plus qu'eu paroles.
Klkctre. — Mais où est le tombeau de ce malheureux?
Oreste. — Il n'est point, : un vivant n'a pas de tombeau.
Electre. — Que dis-tu, mon enfant?
Oreste. — Rien qui soit faux.
Electre. — Est-ce vrai? Il vit?
Oreste. — Puisque je vis, moi.
Electre. — Est-ce vrai ? C'est toi ?
Oreste. — Regarde ce cachet de mon père, et apprends si je parle clairement.
Electre. — Heureux jour!
Oreste. — Heureux, j'en conviens I
Electre. — 0 voix chérie, tu es venue 1
Oreste. — Inutile de me réclamer à d'autres.
Electre. — Je te tiens dans mos mains.
Oreste. — Pour toujours, je l'espère.
Electre. — 0 chères compagnes, femmes de ma cité, voyez : c'est Oreste, lui que des ruses avaient fait mort, et que des ruses ont aujourd'hui sauvé (1).
Tandis que l'Oreste d'Eschyle reconnaît sa sœur avant d'avoir préparé sa vengeance, l'Oreste de Sophocle n'a donc reconnu Electre que quand le g-ou-
(1) Electre, 1199-1229.
E«gea. — Litt. gr. 10
verneur a tout préparé. La pièce est ainsi mieux ordonnée : l'horreur du crime est tempérée, dissimulée par une lente et pathétique reconnaissance.
Le frère et la sœur, sont dans les effusions de la joie, quand le gouverneur avertit son maître qu'il faut agir : ils entrent au palais; Electre veille à la porte, de peur qu'Égisthe, mandé par Glytemnestre, ne les surprenne avant le temps. Dès lors, le drame court à sa fin, et bientôt on entend des cris.
Glytemnestre (à L'intérieur du palais). — Hélas ! ô demeure ride d'amis et pleine d'assassins I
Electre. — On crie dans le palais : n'entendez-vous pas, amies ?
Le choeur. — J'ai entendu ce que je n'avais jamais entendu : j'en ai le frisson.
Glytemnestre. — Ah 1 ah I malheureuse 1 Égisthe, où donc es-tu ?
Electre. — Voyez, on parle encore 1
Glytemnestre. — Mon fils, mon fils, aie pitié de ta mère !
Electre. — Mais tu n'as eu pitié ni de lui, ni de son père.
Le choeur. — O déplorable race de Pélops, c'est aujourd'hui que le destin consomme ta ruine.
Glytemnestre. — Ah ! ah ! on me frappe.
Electre. — Frappe un second coup, si tu le peux !
Glytemnestre. — Ah ! ah ! encore l
Electre. — Plût aux dieux qu'Égisthe ait péri en même temps!
Le chœur. — Les imprécations s'accomplissent : ils vivent ceux qui gisent sous terre. Le sang coule de nouveau • ce sont les morts qui se vengent de leurs meurtriers (1).
Ce n'est donc plus, comme chez Eschyle, une longue lutte entre Oreste et Glytemnestre : mais combien elle est tragique cette scène où le fils, impassible et muet, achève son œuvre derrière le théâtre tandis que la fille n'a pas un mot de pitié pour sa mèrel Oreste revient, mais sa sœur et lui, naguère si touchants, ne nous inspirent que de l'horreur. Égisthe sans défiance tombe entre leurs mains, et Oreste le force à entrer
(1) Electre, 1404-1421.
SOPTIOCLE. 174
dans le palais pour mourir au lieu même où il a égorgé A^iimemnon : son supplice esl plus propre à nous satisfaire et, pour finir là pièce, détourne un p<ui notre pensée des horreurs du parricide.
« Œdipe roi ». — Par la conduite de l'action, par le pathétique des tableaux et des caractères, VŒdïpe roi n'a point d'égal dans le théâtre grec. Un homme met toute son intelligence à pénétrer un secret, il le pénètre enfin, et ce secret se retourne contre lui : telle est la donnée dont Œdipe roi est la mise en œuvre.
Le roi de Thèbes, OEdipe, a, sans le savoir, tué son père Laïos, épousé sa mère Jocaste ; les dieux se vengent, la peste ravage les Thébains. Au début de la pièce, OEdipe promet au peuple son aide contre le fléau : Gréon son beau-frère est parti pour consulter Apollon à Delphes, et le voici justement qui revient. L'oracle est précis : Laïos a péri assassiné, or le meurtrier est dans le pays de Thèbes, et la peste ne cessera que s'il meurt ou s'il est banni. OEdipe veut découvrir le coupable, et il le charge d'imprécations en attendant le devin Tirésias qu'il a mandé sur le conseil de Créon. Mais Tirésias ne parle pas; furieux, Œdipe le menace; le devin lui déclare que c'est lui dont la présence souille cette terre; OEdipe le traite alors de menteur; il pense même que Tirésias est soudoyé par ce Gréon qui lui a conseillé de l'interroger, et il cherche querelle à son beau-frère. Au bruit de la querelle, Jocaste est accourue : OEdipe lui dit l'accusation de Tirésias, et ici commence la scène de la double confidence.
Jocaste. — Laisse donc là tous tes discours, écoute-moi et apprends qu'aucun mortel n.- sait deviner l'avenir. Je te le prouverai en peu de temps. Un oracle fut rendu jadis à Laïos. non par Phœbus lui-même, mais par ses prêtres : sa destinée était de périr de la main d'un (ils qui naîtrait de lui et de moi. Et lui, tel est du moins le bruit public, ce sont des brigands v'traugers qui l'assassinent, à la rencontre de trois chemins,
quant à l'enfant, il n'était pas né depuis trois jours, que son père, lui liant les deux pieds, le fît jeter par des mains étrangères sur une montagne inaccessible. Tu vois bien par là qu'Apollon n'a pas réussi, que le fils n'a pas été l'assassin de son père, et que Laïos n'a pas péri, comme il le craignait, de la main de son fils. Voilà pourtant ce qu'avaient décrété les paroles des devins; n'y fais donc pas attention (1).
Et telle est la première confidence. Mais OEdipe a retenu ces mots jetés au hasard par Jocaste : « à la rencontre de trois chemins ». Jocaste interrogée précise les circonstances dans un dialogue haletant, où toutes ses réponses sont autant de traits qui percent le cœur du héros. A son tour OEdipe raconte la terrible histoire, et c'est la seconde confidence :
Œdipe. — Mon père était Polybe de Gorinthe, ma mère Mérope la Dorienne. On m'honorait là-bas comme le premier des citoyens, jusqu'au jour où m'arriva l'aventure que voici, surprenante à la vérité, mais qui ne méritait pas de ma part tant d'empressement. Au milieu d'un repas, un homme rempli de vin me crie dans son ivresse que Polybe n'est pas mon père. Accablé, tout le reste du jour, je me contins à peine ; mais le lendemain, je vais trouver père et mère, et je les interroge : indignés de cette injure, ils s'emportent contre celui qui avait lâché le mot. Et moi je me réjouis de leur sentiment, mais cela me tourmentait toujours : et l'injure pénétrait au fond de mon cœur. A l'insu de père et mère, je pars donc pour Delphes. Phœbus me renvoya sans s'occuper des questions qui m'amenaient, mais il m'annonça clairement d'autres choses, affreuses, terribles, déplorables : je devais épouser ma mère, produire au jour une race odieuse aux hommes, et devenir le meurtrier de mon propre père. J'entends ces paroles, et aussitôt, loin de Gorinthe, m'onentant désormais d'après les astres, je m'enfuis vers des lieux où j'espère ne pas voir s'accomplir les oracles injurieux et méchants qui m'avaient été annoncés. Dans ma course j'arrive aux lieux où tu dis que le roi Laïos a péri. Je marchais près du chemin dont tu m'as parlé, lorsqu'un héraut et un homme comme celui que tu dis, montés sur un chai attelé de chevaux, se présentent devant moi : le conducteur et le vieillard lui-môme veulent m'écarter de la route avec violence. Moi, de colère, je frappe l'homme qui me repoussait, le
(1) Œdipe roi, "07-725 Pour les citations de VŒdipe roi, tra4, pouvell»,
cocher : k cette vue Ie-vieillard, voyant que je passais près du char, en pleine tète m'atteint de sa baguette armée d'un double aiguillon. Il n'en fut pas quitte pour si peu : vivement je lui assène un coup du bâton que je tenais à la main, il tombe à la renverse et roule du milieu de son char; puis je tue tous ses compagnons. Si cet étranger a quelque chose de commun avec Laïos, quel homme sera maintenant plus malheureux que moi, plus haï des dieux (1)?
Jocaste n'est pas ébranlée : l'homme qui annonçais mort de Laïos, un de ses serviteurs qui revint seul sain et sauf, a dit qu'il avait péri sous les coups do plusieurs assassins; d'ailleurs le fils de Laïos avait dû mourir bien auparavant. Toutefois, pour satisfaire OEdipe, elle enverra chercher cet homme qui garde les troupeaux dans la campagne.
Mais voici qu'arrive un Messager de Corinthe : le roi Polybe est mort, dit-il, et les citoyens vont élire OEdipe pour lui succéder. Aussitôt OEdipe raille les oracles avec une hauteur superbe :
Œdipe. — Ah! ah ! femme, pourquoi donc s'occuper du foyer prophétique de la Pythie et des oiseaux criant dans les airs, ■ur la foi desquels je devais tuer mon père? Il est mort, il est couché sous terre : et moi je suis ici sans avoir touché une épée (à moins que le regret de ne plus me voir ne l'ait consumé : à ce compte, il serait mort par mon fait). Ainsi donc Polybe est chez lladés, et il a emporté avec lui tous ces vieux oracles sans valeur (2).
Mais, pense OEdipe, ma mère n'est pas morte, et l'oracle a dit que je serais l'époux de ma mère. — Rassure-toi, reprend le Messager, tu n'es pas le fils de Polybe et de Mérope : les pieds mutilés par une entrave, jadis, sur le Cithéron, je t'ai reçu d'un berger serviteur de Laïos. — Ces explications suffisent à Jocaste ; épouvantée, elle quitte la scène pour n'y plus revenir. Enfin voici le serviteur qui escortait Laïos le jour du crime . c'est précisément le berger dont
(1) Œdipe roi, 174-815.
(2) Ibid., 964-97Î.
parlait le Messager. Mis en présence du Messager, il le reconnaît : c'est bien à lui qu'il a remis un enfant sur le Githéron : a Hélas, hélas ! s'écrie OEdipe, tout est éclairci. 0 lumière, je te vois pour la dernière fois (1) », et il rentre au palais.
Le chœur se lamente sur la destinée du héros, et, aussitôt après, un second Messager raconte comment Jocaste s'est tuée de désespoir, comment OEdipe s'est crevé les yeux. OEdipe vient sur la scène : le sang couîe sur son visage ; ce n'est plus le roi orgueilleux, mais un humble suppliant. Il prie Gréon, ce Gréon qu'il insultait au début, de l'aider à sortir de Thèbes et d'avoir pitié de ses filles; il embrasse ces malheureuses et s'éloigne à pas lents, quittant la terre d'où ses propres malédictions l'ont chassé.
« Œdipe à, Colone ». — Après Y Œdipe roi nous placerons YŒdipe à Colone qui lui fait suite par le sujet, mais qui est probablement la dernière œuvre de Sophocle, car elle ne fut mise à la scène qu'après sa mort, en 401, par les soins de son petit-fils, Sophocle le jeune. C'est, en raison même du sujet, ïa moins dramatique de ses tragédies, mais c'est la plus majestueuse et la plus grave : OEdipe ne reste point dans le gouffre où le Destin l'a jeté ; devenu vieux, et après avoir longtemps erré de payss en pays, il finit ses jours par une mort noble et digne, dans la patrie du poète, à Golone, dans cette Attique hospitalière qu'une autre légende nous a montrée bienveillante pour une autre victime de la fatalité, pour Oreste ; YŒdipe à Colone devient par là une pièce nationale qui exalte la gloire d'Athènes.
Qëdipb. — Fille d'un vieillard aveugle, Antigone, en quels lieux, près de quelle ville sommes-nous arrivés? De qui l'errant Œdipe recevra-t-il aujourd'hui quelque maigre don ? Il demande peu et il reçoit moins encore, mais c'est assez pour lui ; car les
(1) Œdipe roi, 1182-1183.
misères, la vieillesse et le courage du cœur m'ont appris à me résigner (1).
Tel est l'immortel début du poème ; ce héros déchu, soutenu par sa fille qui Ta rejoint dans son exil, c'est comme le tableau idéal de la Misère guidée par la Pitié. Un passant apprend à OEdipé que le boi^ sacré où il vient de mettre I*1 pied est un séjour défendu, la demeure des Euménides. Dans une belle prière OEdipe se déclare leur suppliant : il ne les craint pas, elles seront vraiment pour lui les déesses bienveillantes, les Euménides.
Déjà le chœur des vieillards de Colone importune OEdipe de questions indiscrètes, quand arrive la sœur d'Antigone, Ismène. Elle s'est échappée de Thèbès, et voici ce qu'elle annonce : Gréon a élé détrôné, et Polynice, chassé par Eltéocle, revient d'Argos avec une armée ; le sanctuaire de Delphes s'est apaisé et un oracle dit que le corps d'OEdipe protégera la terre qui le possédera. OEdipe n'hésite pas un instant : il ne veut pas, mort ou vivant, retourner à Thèbes. Enfin voici Thésée, le roi d'Athènes; il promet assistance à l'exilé, et il le confie à la garde du chœur.
Le chœur dit alors à OEdipe les mérites du pays où il est parvenu et qu'il ne connaît pas encore, pays que protègent à l'envi Poséidon et Athèna. Ces strophes passent pour le chef-d'œuvre du lyrisme tragique :
Étranger, les campagnes de ce pays riche en chevaux, où tu viens d'arriver, sont le chef-d'œuvre de la terre ; voici le blanchâtre Colone, où l'harmonieux rossignol, en troupes plus nombreuses qu'ailleurs, gazouille au fond des vallées verdoyantes, habitant le lierre sombre et le bois inaccessible du dieu, ce bois plein d'arbres de toutes sortes, à l'abri d<s Ardeurs du soleil et du vent de toutes les tempêtes; là le dieu qui aime les orgies, Dionysos, sans cesse se promène, errant çà et là avec les déesses ses nourrices (les Nymphes),
(1) iKdipe à Colone, 1-8, traduction P. de aiot Victor Le* L'eus Masques, L il, p. 157.
Là fleurit sous une rosée céleste le narcisse toujours paré ds belles grappes, couronne antique de deux grandes déesses (1) ; là fleurit aussi le safran doré; toujours éveillées, toujours égales, les sources du Géphise s'y répandent en nombreux canaux, et, ■ans manquer un seul jour, ce fleuve qui féconde promptemenl ■e dirige avec son onde pure vers les larges plaines de cette terre ; et les chœurs des Muses et Aphrodite aux rênes d'or pour elle n'ont jamais eu de haine.
Et il y a ici un arbre tel que je n'ai pas entendu dire qu'il en ait poussé de pareil sur le sol d'Asie ni dans la grande île dorienne de Pélops, toujours jeune, né de lui-même, effroi des lances ennemies, qui verdoie surtout dans ce pays, l'olivier au pâle feuillage, nourricier de l'enfance, que la main de personne, jeune ou vieux, ne détruira, ne ravagera, car pour toujours le regardent l'œil protecteur de Zeus et Athèna aux yeux pâles.
Je puis dire en l'honneur de ma patrie un autre mérite excellent, présent de la grande divinité, grand sujet de gloire pour le pays : elle a des chevaux bien dressés, de beaux poulains, et elle est bien située sur la mer. 0 fils de Cronos, oui, c'est toi qui l'as élevée à cette gloire, roi Poséidon, toi qui, dans cette contrée, mis pour la première fois à des chevaux le frein qui les maîtrise. Et puis le vaisseau marin, bien garni de rames adaptées aux mains bondit merveilleusement à la suite des Néréides nombreuses (2).
Quand le chœur a terminé ce bel éloge, c'est Gréon qui entre en scène : déjà, il s'est emparé d'Lsmène, il fait saisir Antigone, il menace OEdipe de l'emmener par la force. Thésée arrive au plus fort de leur querelle, et reproche à Gréon sa criminelle audace.
Un chant du chœur remplit l'intervalle nécessaire pour que les cavaliers de Thésée rejoignent les soldats de Gréon et ramènent à leur père Antigone etlsmène. La joie qu'il éprouve à les revoir est troublée par l'arrivée de Polynice qui lui demande de le suivre
(1) Dèmèter et Perséphone.
(2) Œdipe à Colone, 688-719. Traduction nouvelle. — Le plaisir que les Athéniens éprouvaient à entendre ces vers est exprimé dans une ingénieuse tradition qui n'a probablement rien d'authentique : Sophocle, disait-on, dans ses dernières années, se vit en butte à la haine de son fils lophon qui, pour jouir plus lot de son héritage, l'accusait d'avoir perdu la raison; le poète, pour sa défense, se contenta de lire aux juges l'éloge de l'Attique, et ce seul plaidoyer lu» fit gagner sa cause. ,
dans sa lutte contre Étéocle et de lui assurer ainsi la victoire. A ce fils qui n'a jamais rien fait pour son père, OEdipe répond par un refus et par des imprécations. En vain Antigone supplie Polynice de ne pas courir à sa perte : il part.
OEdipe, délivré de ses ennemis, fait mander le roi; avec lui et ses filles, il pénètre dans le bois sacré. Après un chant du chœur, un Messager vient annoncer sa mort mystérieuse : aidé de ses filles, il s'est purifié, il leur a fait ses adieux, elles l'ont laissé seul avec Thésée, et, lorsqu'elles ont retourné la tête, il avait disparu :
Le Messager. — Gomment a fini OEdipe? nul mortel ne le peut dire que Thésée. Les traits enflammés de la foudre ne l'ont point frappé, les flots d'une tempête ne l'ont point englouti. Quelque dieu secourable est venu l'emmener, sans doute ; ou bien la terre s'est d'elle-même entr'ouverte pour le faire descendre doucement au séjour des morts (1).
La pièce se termine, selon l'usage, par des lamentations. Thésée calme pourtant les deux sœurs : il les conduira à Thèbes où les attendent les devoirs de la piété fraternelle déjà chantés dans Y Antigone.
Les « Trachiniennes ». — La tragédie intitulée les Trachiniennes est loin d'avoir la valeur de X Œdipe à Colone : c'est même la moins remarquable des pièces de Sophocle. Elle tire son nom du chœur des femmes de Trachine, au pied du mont OEta.
Héraclès, après avoir guerroyé dans l'île d'Eubée, revient à Trachine : des captives le précèdent, et l'une d'elles, Iole, est de race royale. Déjanire, son épouse, craint d'être délaissée pour cette fille de roi. Aussitôt elle fait remettre à Héraclès une tunique qui devait opérer sur lui comme un charme magique; en cela, l'imprudente se fiait aux conseils que lui avait donnés en mourant le centaure Nessos :
(l) Œdipe à Colone, 16fi4-1662 Traductioi Patin, Etudes sur les tragi/'/^ grecs, t. II, o. Î40.
« Si tu recueilles le sang figé autour de ma blessure, là où le venin de l'hydre de Lerne a noirci la flèche, il sera pour toi un moyen de charmer Héraclès et de t'assurer son amour à l'exclusion de toute autre femme (1). »
Déjanire a donc plongé la tunique dans le sang- du Centaure, et elle ne soupçonne point les funestes effets de ce vêtement. Mais bientôt elle apprend que la tunique attachée aux flancs d'Héraclès le consume en d'intolérables douleurs : désespérée, elle quitte la scène et se tue. Héraclès arrive, soutenu par son fils Hyllos; son mal se calmant un peu, il fait ses adieux à la vie dans une plainte déchirante ; puis il demande qu'on le mène sur le mont OEta, et que là, pour finir ses souffrances, on le brûle vivant encore, sur un bûcher; il part, et ses dernières paroles marquent sa victoire sur la douleur :
Héraclès. — Allons, mon âme, avant que mon mal ne se réveille, sois ferme, mets à ma bouche un frein solide, un frein d'acier, arrête mes cris dans cette épreuve que je subis avec joie quoique malgré moi (2).
« Philoetète ». — Bien que le Philoctète soit l'œuvre de la vieillesse de Sophocle (409), rien n'y trahit le déclin du talent. L'analyse des caractères y soutient l'intérêt malgré la simplicité du sujet.
Les Grecs, naviguant vers Troie, avaient, sur le conseil d'Ulysse, abandonné dans une île déserte, à Lemnos, Philoctète malade d'une blessure au pied dont l'odeur était insupportable. Ils lui avaient laissé son arc et ses flèches, don d'Héraclès mourant, et depuis dix ans le héros s'en servait pour percer les oiseaux et se procurer sa nourriture, quand le devin Hélénos déclara que sans les flèches d'Héraclès la ville de Troie ne pourrait être renversée; alors Ulysse est envoyé à Lemnos avec ordre de ramener
(1) TracMnicnnes, 572-577, traduction nouvelle.
(2) Ibid., 1259-1.'63, traduction nouvelle,
Philoctète. Mais Ulysse, son ennemi personnel, ne peut triompher de sa haine que par un intermédiaire Sophocle choisit pour ce rôle Néoptolèoie, le tils d'Achille, récemment arrivé au siège de Troie : n'ayant pris aucune part à l'abandon de Philoctète, il sera entre les mains d'Ulysse comme un appât trompeur offert à la crédulité du malheureux.
Mais Néoplolùme est le fils de cet Achille « qui haïssait comme les portes de renier l'homme capable de déguiser sa pensée » (1), et il répugne d'abora1 à se prêter aux ruses dont Ulysse lui a tracé le plan.
Cependant il se décide à aborder Philoctète avec douceur, et il lui promet de le ramener dans sa patrie. Déjà le héros, saisi d'un accès de ses intolérables douleurs, lui a confié son arc et ses flèches; mais la vue des souffrances de Philoctète trouble Néoptolème, il ne peut tromper plus longtemps un malheureux : « Il faut, lui dit-il, que tu me suives à Troie près des Grecs et des Atrides (2). » Les plaintes de Philoctète irrité achèvent d'ébranler Néoptolème.
Ulysse arrive fort à propos : il emmène Néoptolème, et charge le chœur des soldats de persuader Philoctète. Mais Philoctète aime mieux périr seul dans son île ; et, quand Néoptolème revient, il finit par obtenir qu'on le ramènera dans sa patrie en dépit des résistances d'Ulysse. Il va donc quitter l'île en vainqueur, quand tout est changé par l'intervention divine d'Héraclès tjni commande à son ami de retourner à Troie. L'apparition imprévue d'un dieu qui accélère le dénouement est la partie faible de cette belle pièce : c'est un procédé qu'Euripide avait déjà employé trop souvent. La dernière scène du Philoctète est donc une transition naturelle à l'étude des œuvres d'Euripide.
(1) Iliade, i, 12.
Il) PhiluctèU, 915
Vie d'Euripide. — Euripide, né à Salamine vers 480, connut à Athènes les philosophes Anaxagore et Socrate, le sophiste Protagoras, et subit leur influence sans être leur disciple. En 455, un an après la mort d'Eschyle, il fit jouer sa première tragédie. Il passa ses dernières années (408-406) à Magnésie, puis à la cour du roi de Macédoine Archélaos, où il mourut. Triste et morose, il aimait la solitude et ne prit pas part aux affaires publiques.
Athènes fit d'abord médiocre accueil à son génie : comme tous les novateurs il eut des ennemis, et au concours des Grandes Dionysies il n'obtint que quatre fois le premier prix. Après sa mort, les haines et les résistances s'apaisèrent, et sa renommée éclipsa celle d'Eschyle et de Sophocle ; il devint chef d'école, les poètes tragiques du ive siècle imitèrent jusqu'à ses défauts, et longtemps on joua ses pièces sur les théâtres d'Athènes et de la Grèce.
Euripide et la philosophie. — Quinze années séparent Euripide de Sophocle, et déjà il représente un esprit différent. Sans s'attacher à aucun système philosophique, il est, avec beaucoup de ses contemporains, sceptique et railleur devant la religion des ancêtres. Il n'aime pas ces fables et toute la mythologie que l'usage l'oblige d'accepter pour matière de ses tragédies ; les dieux ne sont pour lui que des machines et des noms
Mais s'il s'élève contre les idées grossières que le peuple se faisait de la divinité, il ne combat pas la croyance en Dieu, et il abonde en maximes d'une haute élévation : il est le philosophe de la scène. Ce même esprit philosophique le pousse à discuter des thèses, à écrire même certaines pièces en vue de la thèse à soutenir ; derrière l'auteur dramatique nous voyons alors Je penseur, l'homme qui se plaît à la
hitte pour les idées, Euripide lui-même et non plus ses personnages; cela est nouveau, mais cela nuit à \a force dramatique de la tragédie.
Les nouveautés techniques. — La forme de la tragédie de Sophocle était parfaite : les nouveautés d'Euripide ne sont pas des progrès.
Chez Sophocle deux ou trois personnages exposent le sujet d'une manière simple et naturelle. Euripide se contente d'un personnage, homme ou femme, dieu ou déesse, qui, dans un monologue, met le spectateur au courant de la situation; c'est là un prologue d'nn nouveau genre, isolé du commencement de L'action, clair et précis, mais plus philosophique que dramatique.
A la fin de la pièce, Euripide emploie volontiers un procédé aussi artificiel que celui du début : il fait apparaître un dieu, et ce dieu apporte de l'Olympe ou bien un ordre qui procure le dénouement, ou, plus souvent, le drame étant dénoué, une révélation qui annonce l'avenir : c'est le deus ex machina.
Avec Euripide, les chants du chœur n'influent guère sur l'action, mais il est rare qu'ils s'en désintéressent ; en général ils lui restent liés à peu près comme chez Sophocle. Pour donner à l'expression des sentiments plus d'accent et de variété, le poète introduit fréquemment une partie lyrique chantée par un seul acteur, une monodie: ce genre de composition, qui apparaît chez Eschyle, n'avait été employé que très discrètement par Sophocle.
Le drame : pathétique humain et intrigue. — Dans la conduite du drame, Euripide n'est pas moins novateur. Rompant avec la simplicité d'action à laquelle Eschyle et Sophocle étaient restés si fermement attachés, il a quelquefois (1) réuni dans un seul cadre deux actions distinctes, dont le rapprochement
(1) ffécube, Andromaque, les Phéniciennes, Hiracli* furieux.
EûGEa. — Litt. gr. 1 1
offre un contraste plus ou moins saisissant, et qui se tiennent par un personnage principal, commun à toutes les deux. Partout, les personnages et Jes incidents sont plus nombreux ; l'intrigue est compliquée, romanesque même ; il éveille la curiosité, il frappe l'imagination, il ébranle les sens, il veut à tout prix être pathétique, et par là, selon un mot d'Aristote, il est « le plus tragique des poètes ». Chez Eschyle, l'émotion était religieuse dans une action simple : ce qui caractérise la marche d'un drame d'Euripide, c'est l'émotion humaine dans une action savante.
Les personnages : la passion. — L'émotion chez Euripide est humaine, parce que ses personnages sont presque « réalistes », si ce mot peut s'appliquer à lart grec. Ils expriment souvent les idées les plus hardies et les plus nouvelles, celles du poète luimême. A l'inverse des personnages de Sophocle, ils manquent de volonté, ils ne réagissent pas contre les impulsions de leur nature, la souffrance, l'amour ou la haine, auxquelles ils obéissent sans résister. Ce sont des êtres passionnés, très vivants, très intéressants, mais qui ne luttent point ou qui luttent mollement contre leurs passions. Et voilà pourquoi Euripide donne tant d'importance aux caractères de femmes et introduit au théâtre l'amour, la jalousie et tout ce qui peut bouleverser une âme. D'ailleurs il ne se renferme pas dans l'étude des passions violentes ; il nous attendrit aussi par les sentiments familiers, par la naïveté des enfants, la faiblesse des jeunes filles, la misère des vieillards. Par tout cela il a été le maître de Racine. Malheureusement, pour émouvoir, il abuse des moyens extérieurs : il parle aux yeux, il montre des héros malades ou couverts de haillons. En résumé, et pour rappeler le mot de Sophocle, « il a peint les hommes tels qu'ils sont ».
Le style. — Il y a aussi de la nouveauté dans le style d'Euripide. « Tout ce qu'il a écrit n'est que miel
et que chant de sirènes », a dit un poète de l'époque alexandrine (1). Et en eil'et ce style, moins fort, munis nerveux, et moins éclatant que celui de Sophocle, est doux et musical, les mois poétiques ou anciens y sont rares; de là, beaucoup de grâce et de clarté, mais aussi quelque mollesse et monotonie. De là encore, une langue merveilleusement adaptée aux finesses du dialogue, à ces conflits de paroles où les pensées s'opposent en ripostes vives et précises d'un vers ou d'un demi-vers; à ce jeu d'escrime poétique Euripide est de tous les tragiques le plus subtil et le plus spirituel. De môme il est le plus habile à exprimer en un vers par des sentences précises et nettes les vérités de la sagesse commune et ses propres idées morales et philosophiques. Son style alerte se pliait aussi à la controverse par longs discours : ceux-ci, plus nombreux et plus longs que chez Sophocle, ne conviennent pas toujours aux personnages; l'élève des philosophes et des sophistes s'y montre à découvert et y développe les thèses les plus variées. Souvent plusieurs discours S'opposent l'un à l'autre avec une curieuse régularité : l'action est suspendue, nous assistons à une joute oratoire, où le pour et le contre sont plaides avec éloquence.
Dans les chœurs, trop décriés, la haute inspiration fait défaut, et plus encore que Sophocle Euripide s'y éloigne d'Eschyle; mais il a de jolies descriptions, de la grâce, et des tons délicats.
Les pièces subsistantes : classement et aperçu général. — Ces quelques vues sur le génie d'Euripide montrent en lui un poète plus accessible à tous et plus humain qu'Eschyle et que Sophocle ; aussi une part plus considérable de son théâtre s'est-elle conservée. Il avait composé quatre-vingtdouze pièces. De cet ensemble il reste dix-sept tra-
(1) Alextadr* l Étolien (m* siècl ). rln<z Aulu-GeUe Et, 20.
g-édies (1) et un drame satyrique avec plus de deux mille vers des pièces perdues, fragments souvent assez longs et pleins d'intérêt. L'ordre chronologique étant incertain pour beaucoup, nous étudierons les pièces d'Euripide en les groupant par ordre de sujets. Deux œuvres de grande valeur, YAlceste, si touchante, et la Médée, si terrible, ne peuvent faire partie d'aucun groupe. Les Troyennes et Hécube, avec des défauts de composition que rachètent des scènes pathétiques et vraiment belles, YAndromaque, assez incohérente, Y Hélène, tragi-comédie romanesque, le Gyclope, drame satyrique, sont inspirés par les légendes de la Guerre de Troie et des Retours. ISIphigénie à Aulis, qui est peut-être le chefd'œuvre d'Euripide, Y Electre et YOreste, pièces plus curieuses que belles, Ylphigénie en Tauride, qui n'est guère inférieure à l'autre Iphigénie, montrent les malheurs de la famille d'Agamemnon. Aux fables thébaines se rattachent les Bacchantes, tragédie religieuse et l'une des meilleures, les Phéniciennes, inégale et confuse, Héraclès furieux, une des plus imparfaites. Les fables attiques ont guidé Euripide dans les Héraclides et les Suppliantes, l'une et l'autre trop oratoires et assez froides, dans Hippolyte, qui peut prendre rang parmi les chefs-d'œuvre, et dans Ion, pièce imparfaite elle aussi, mélange de romanesque et de grâce.
1° Sujets divers.
« Alceste ». — h'Alceste, jouée en 438, à la suite de trois tragédies, à la place d'un drame satyrique, est une pièce tour à tour pathétique et comique, et qui se termine par un heureux dénouement. Jamais
(1) Avec le Rhèsos on eo compterait dix-huit. Mais cette pièce médiocre, toujours jointe aux éditions d'Euripide, est une œuvre anonyme du iv€ siècle : •lie transporte sur la scène une partie du X' livre de Ylliade.
style plus pur n'a été mis au service d'une légende plus touchante.
La scùne est devant le palais d'Acknète, à Phères en Thessalie. Apollon explique comment la femme d'Aduiôte, Alceste, va mourir pour sou époux :
Apollon. — Les Parques m'ont tccordé qu'Admète échapperait à la mort déjà prochaine, s'il livrait, à sa placer, une autre victime aux dieux infernaux. 11 a interrogé l'un après l'autre tous ceux qui l'aimaient, son père et sa vieille iuèrv ; il n'a trouvé que sa femme qui voulût mourir pour lui et ne plus voir la lumière: elle est en ce moment dans le palais, il la soutient dans ses bras, elle va rendre l'âme (1).
Thanatos^ le génie de la mort, veille à la porte ; en vain Apollon l'engage à laisser vivre Alceste et à frapper ceux qui tardent à mourir. Puis le chœur des habitants de Phères exprime ses craintes, bientôt justifiées par le récit d'une esclave et par Alceste elle-même dans cette scène que Racine qualifiait de « merveilleuse » (2), où elle dit à son mari les derni-ers adieux et le prie de tenir lieu de mère à ses enfants sans leur donner une marâtre 1 Admète proteste qu'il sera fidèle à son souvenir, puis le poète montre la mort de l'héroïne et les naïves lamentations des orphelins :
Admète. — 0 Destin 1 quelle compagne tu me ravis I
Alceste. — Ah ! mes yeux se voilent et s'appesantissent.
Admète. — Je meurs, femme, si tu m'abandonnes.
Alceste. — Tu peux dire que je ne suis plus rien.
Admète. — Relève la tète: n'abandonne j>as tes enfants.
Ajlcestk. — C'est bien malgré moi. Mes enfants, adieu !
Admète. — Donne leur encore un regard, un seul regard.
Alceste. — Je n'existe plus.
Admète. — Que fais-tu? tu nous laisses?
Alceste. — Adieu.
Admet*. — Je succombe, infortuné l
(i) Alceste, lï-20. Pour toutes les citaLons d Euripide, traduction Hinsttn (Paris, Hachette, 1884), r«ru«.
(2) Voir Racine, préface de l/jj/ii génie, et Euripide, Alceste, 255-Î50.
Le coryphée. — Elle s'en est allée, elle n'est plus, la femme fVAdmète.
Eumèlos. — Ah 1 quel malheur t Maman est descendue au* enfers ; père, elle ne voit plus le soleil. Elle m'abandonne, et me laisse orphelin, hélas 1 Vois, vois donc ses paupières, ses mains raidies. Écoute-moi, ma mère, entends-moi, je t'en supplie ! Mère, c'est moi qui t'appelle, moi, ton petit enfant, penché sur tes lèvres (1).
On emporte le corps de cette femme qu'Euripide, contrairement à l'usage, n'a pas craint de faire mourir sur la scène, tarit son agonie a été douce ; le chœur chante son admirable dévouement, d'autant plus admirable qu'Admète n'en est pas très digne. Il y a du moins pour Admète une circonstance atténuante : il n'a pas conscience de son égoïsme; étonné que ses parents ne se soient pas sacrifiés, désolé de perdre Alceste, il ne songe pas qu'il les aurait tous sauvés en acceptant la mort. De son côté Alceste ne voit pas ou ne veut pas voir fégoïsme d'Admète ; épouse, elle se doit à Admète, et elle meurt pour lui par cette seule raison qu'il est son époux. Là est le nœud tragique de la pièce.
Arrive Héraclès : ce n'est plus le majestueux héros des Trachiniennes, mais un personnage de drame satyrique, un athlète fier de sa force et de son appétit ; il va en Thrace où il s'acquittera d'un travail pour Eurysthée. Admète lui fait bon accueil, car il est son ami, et rien n'est plus sacré que les droits de l'hospitalité; les funérailles que l'on prépare, dit-il, sont celles d'une étrangère morte da^ la maison.
Le chœur célèbre les vertus hospitalières de son maître; puis, avec le cortège funèbre, Admète sort du palais au moment où Phérès, son père, apporte des offrandes en l'honneur d'Alceste-: Admète lui reproche de n'avoir pas sacrifié les dernières années d'une vie déjà longue, et Phérès, de son côté, reproche à son fil*
(1) Alceste, 384-403.
d*être le meurtrier de la jeune femme. Euripide avait sans doute observé queli jues-unes de ces disputes, qui, parfois, se produisent après une mort entre des âmes peu élevées. Il en donne ici un exemple, et, comme rien ne tue les choses odieuses plus sûrement que le ridicule, il veut nous amuser par le spectacle de ces deux égoïsmes aussi naïfs qu'impudents qui se donnent libre carrière devant la dépouille d'Alceste; il fait donc d'Admète et de Phérès des rhéteurs aussi experts dans l'art des discours bien pondérés que dans les reparties vives et subtiles, et les Athéniens, trop spirituels pour prendre au sérieux une rhétorique invraisemblable, ne furent jamais choqués de cette scène célèbre qui a long-temps troublé la critique moderne. Tons se retirent, et l'esclave chargé de recevoir Héraclès sort du palais : il est indigné, car l'étranger mange, boit et chante. Héraclès le rejoint et lui reproche son regard sévère et soucieux ; mais aussitôt qu'il apprend par l'esclave la mort d'Alceste, il a honte de sa gaieté, et il court disputer à Thanatos l'épouse de son hôte.
Admète revient, et le chœur s'efforce de le consoler. Tout à coup Héraclès apparaît avec une femme voilée, prix, dit-il, d'une victoire obtenue à la lutte : Admète la lui gardera jusqu'à son retour de Thrace. Mais Admète refuse ; sur les instances de son ami, il consent enfin à la recevoir :
Admktk. — Kh bien, soitl mais ce que tu exiges de moi n'est pas pour me plaire.
IIkkaclès. — Obéis, car un moment viendra où tu m'en sauras gré.
Admète. — Emmener-la, puisqu'il faut la recevoir dans ma maison.
Il k raql.es. — Non, je ne voudrais pas confier cette femme à tes serviteurs.
Admî'.ie. — Conduis-la toi-même, si tu le préfères, dans ma demeure.
Héraclès. — C'est entre tes mains que je veux la remettre
Admète. — Je ne la toucherai pas. Qu'elle entre, elle 'e peut.
Héraclès. — C'est à ta main seule que je la confie.
Admète. — Puissant Héraclès, ma volonté y répugne : tu me fais violence!
Héraclès. — Ose tendre la main à cette étrangère, et toucher la sienne.
Admète. — Eh bien, je tends la main.
Héraclès. — 'Oui, comme si tu coupais la tête de la Gorgone ! Tiens-tu la sienne ?
Admète. — Oui.
Héraclès. — Garde-la donc ; et tu diras bientôt que le fils de Zeus est un hôte généreux (1).
Alors Héraclès écarte le voile du visage de l'inconnue : Alceste est bien là, rendue à la vie, mais privée pour trois jours de l'usage de la parole, car elle n'est pas purifiée de sa consécration aux divinités infernales. Admète remercie Héraclès; le héros lui fait ses adieux, et le roi, qui a racheté son excessif amour de la vie par une hospital/ité héroïque, quitte la scène en ordonnant de justes actions de grâces. , « Médée ». — La tragédie de Médée, représentée en 431, repose sur le caractère de Médée, jalouse et violente jusqu'au crime.
Abandonnée par Jason qui veut épouser la fille du roi de Gorinthe, Médée se laisse aller aux transports de la douleur. Le roi de Gorinthe, craignant qu'elle ne médite quelque coup imprévu, ordonne qu'elle parte avec ses deux enfants, mais elle obtient un jour de délai qui lui suffira pour se venger. A Jason qui essaie de se justifier elle répond par des mépris et des menaces, et elle envoie à sa rivale une robe et une couronne d'or imprégnées d'un poison violent.
Puis elle veut égorger les enfants de Jason qui sont aussi les siens; elle se consolera de leur mort en voyant la douleur de leur père. Mais la tendresse de la mère et le ressentiment de l'épouse se livrent en son âme un terrible combat. C'est ici le triomphe
(1) Alceste, 1100-1101 et 1110-1120.
d'Euripide : il rend vraisemblable le mélange de sentiments opposés, et, joignant la pitié à la terreur, il nous amène à plaindre Médée, mais il ne l'excuse pas. 11 montre à quels crimes la passion peut conduire : c'est la morale de sa tragédie.
Bientôt un Messager annonce la mort de la fille du roi de Gorinthe ; le roi, qui a voulu la secourir, a péri lui-même atteint par le mystérieux poison. Voyant que sa vengeance réussit, Médée se décide à tuer ses enfants ; elle les entraîne au palais, elle les égorge, on entend leurs cris. Puis elle paraît dans les airs sur un char attelé de dragons ailés; elle se rit de la douleur de Jason, et part pour Athènes où le roi Egée lui a offert un asile.
Rappelons la pièce par laquelle Corneille, en 1035, essaya sur ce sujet les forces de sa muse ; malgré la fierté de son langage, il reste loin d'Euripide, et il avait surtout sous les yeux la Médée de Sénèque, déclamatoire et froide. Il a fait de Médée, terrible par ses enchantements plus que par ses passions, une magicienne ou une sorcière, et son Jason est affadi par des allures de soupirant que les précieuses ont instruit dans l'art de la galanterie.
2* Légendes de la Guerre de Troie et des Retours.
Les « Troyennes ». — Les Troyennes (415) sont moins un drame qu'une suite de tableaux auxquels préside la lugubre figure d'Hécube.
Le héraut Talthybios annonce à Hécube la décision des chefs sur les plus illustres Troyennes ; Gassandre prédit le châtiment des rois grecs et dit adieu à sa mère pour suivre sa destinée près d'Agamemnon.
Alors paraît Andromaque : elle apprend à Hécube la mort de sa fille Poiyxène sacrifiée sur le tombeau d'Achille; Talthybios vient lui ravif Astyanax dont Ulysse a réclamé ia mort.
L'arrivée d'Hélène, que les Grecs ont rendue ï. Ménélas, et qu'il emmène à Argos, donne lieu à un débat entre Hécube et Hélène : c'est une scène asseï froide.
Mais le poète nous émeut de nouveau quand Talthybios apporte le cadavre d'Astyanax sur le bouclier d'Hector ; puis on entend un grand fracas, c'est la citadelle de Pergame qui s'écroule ; Hécube s'éloigne soutenue par les soldats d'Ulysse près duquel elle doit achever sa triste vie.
« Héeube ». — La veuve de Priam est le principal personnage de V Hécube . elle fait l'unité de cette pièce dans laquelle Euripide nous peint en deux tableaux les passions de son amour maternel.
L'ombre d'Achille retient la flotte par des vents contraires sur le rivage de laGhersonèse de Thrace en attendant qu'on lui ait immolé sa captive Polyxène, que le poète, dans les Troyennes, faisait mourir au pied des murailles de Troie. C'est aussi en Thrace que Priam et Hécube ont envoyé leur fils Polydore, avec un trésor considérable, chez le roi du pays, leur hôte et allié ; mais ce roi, l'avide Polymestor, a égorgé Polydore et jeté son cadavre à la mer. Le fantôme du prince réclame la sépulture et annonce dans le prologue les deux drames qui se dérouleront sur la scène : Polyxène va mourir, Polydore sera vengé
Le premier drame montre la douleur d'Hécube apprenant que Polyxène va lui être ravie, la rigueur d'Ulysse qui vient chercher la victime, la résignation de Polyxène, le récit de sa mort.
Le second drame est horrible. Une esclave a vu flotter le cadavre de Polydore et l'apporte à sa maîtresse. Alors Hécube ne pense plus qu'à se venger : elle devine que Polymestor est le meurtrier, et elle l'attire avec ses enfants dans la tente des Troyennes qui les égorgent et lui crèvent les yeux.
« Andromaque ». — Deux traits forment le carac-
tfre d'Andromaque : épouse et mère, telle Font représentée llomère, Virgile et Racine. De ces deux traits, Euripide, dans son Andromaque, n'a gTière montré que le second, et même ce n'est plus Astyanax qui nous intéresse. Néoptolème, le fils d'Achille, a épousé la veuve d'Hector, et il en a un fils, Molossos; puis il a abandonné la mère et l'enfant pour épouser Hermione, fille de Ménélas. La jalousie d'Hermione, qui s'attaque à Andromaque et à Molossos, voilà le sujet du drame ; en l'absence de Néoptolème, qui consulte l'oracle de Delphes, cette jalousie veut aller jusqu'au meurtre ; Ménélas seconde les projets de sa fille, mais ils sont déjoués par Pelée.
La pièce est finie : Euripide en recommence une autre sans lien avec la première. Hermione craint la colère de Néoptolème et se laisse emmener par Oreste, k qui jadis elle avait été promise; à peine sont-ils partis qu'un messager raconte que Néoptolème vient de périr à Del plies dans un guet-apens organisé par Oreste. Enfin Thétis annonce à Pelée qu'Andromaque épousera en Épire Hélénos, fils de Priam : c'est la tradition suivie par Virgile au IIIe livre de Y Enéide.
Ce drame incohérent avait pour les Athéniens un intérêt que nous n'y trouvons plus : il respire la haine patriotique contre le Péloponnèse représenté par Hermione, Ménélas et Oreste.
« Hélène ». — Ufïélène, jouée en 412, est une sorte de tragi-comédie, et une apologie romanesque de la femme de Ménélas, d'après une légende qui n'avait été suivie que par Stésichore. Euripide montre Hélène en Egypte où elle a été transportée par Hermès : elle n'est jamais allée à Troie, elle est restée fidèle à Ménélas, et Paris n'avait emmené que le fantôme de la véritable Hélène. Ménélas, revenant de Troie, est jeté par la tempête sur la côte d'Egypte; il retrouve là son épouse et repart avec elle pour Sparte.
Le m Cyclope ». — Le IX" livre de ['Odyssée a
inspiré à Euripide le sujet du Cyclope : le triomphe de l'intelligence et de la ruse sur la force brutale, représenté par la victoire d'Ulysse sur le Cyclope, telle est la leçon morale que le poète a voulu donner dans cette pièce courte et spirituelle, qui est le seul drame satyrique du théâtre grec que nous possédions en entier.
Silène et les Satyres ses fils devenus les esclaves du Cyclope, à la vue d'Ulysse qui débarque avec ses compagnons, lui apprennent quels dangers le menacent. Ulysse leur demande des vivres. Mais lorsque Silène apporte les provisions dérobées dans l'antre, le Cyclope s'aperçoit du larcin. Silène rejette la faute sur les étrangers, et le Cyclope déclare qu'il mangera ces voleurs. Ulysse le supplie dans une belle prière à laquelje il ne répond que par une profession d'impiété. Ulysse, obligé d'entrer dans la caverne, ne tarde pas à en sortir : deux de ses compagnons ont été dévorés, mais il a enivré le Cyclope, et il conseille au chœur de l'aider à se venger en enfonçant dans l'œil unique du monstre un pieu dont la pointe aura été rougie au feu. Quand le Cyclope, tout chancelant, sort de la caverne, Ulysse achève de troubler ses sens par le vin, et rentre avec lui. Bientôt on entend les cris du Cyclope : les compagnons d'Ulysse ont enfoncé le pieu dans son œil, il sort en tâtant les rochers pour saisir Ulysse et ses compagnons, qui, se hâtant de fuir, s'embarquent enfin, heureux d'être délivrés d'un maître insupportable.
3° Les malheurs db la famille d'Agamemnon.
« Iphigénie à, Aulis ». — Iphigénie à Aulis* Tune des dernières pièces d'Euripide, est aussi son chef-d'œuvre. Laissant le poète prendre le pas sur le philosophe, \ il idéalise l'Iphigénie traditionnelle jusque-là victime conduite de force à l'autel, mainte-
nant vierge sublime qui, tout en regrettant la vie, marche librement à la mort pour le salut de la Grèce.! tAu camp des Grecs et près de leur Hotte, à Aulis, Agamemnon confie son trouble à l'un de ses serviteurs, le Vieillard : le devin Calchas exigeant, pour obtenir des dieux un vent favorable, qif Iphigénie soit immolée à Artémis « qui règne sur cette contrée », il a mandé à Glytemnestre d'amener sa fille en lui donnant le faux prétexte d'un mariage avec Achille ; les Grecs ignorent cette ruse, connue seulement d'Ulysse et de Ménélas; mais le roi des rois a été pris de remords, et il envoie à son épouse un contre-ordre que le Vieillard va porter. V
Le chœur des femmes de Chalcis, venues en curieuses, raconte le spectacle que présente l'armée des Grecs ; puis le Vieillard reparaît traîné par Ménélas qui l'a rencontré sur la route d'Argos, et qui lui arrache sa lettre. Le Vieillard appelle Agamemnon, et il s'ensuit entre les deux frères une violente querelle à laquelle un Messager met lin eu annonçant l'arrivée d'iphigénie, de Glytemnestre et du « petit Oreste ». Alors Ménélas, soudainement ému, tend la main à son frère et demande la grâce d'iphigénie. Mais il est trop tard, répond Agamemnon : Ulysse etGalchas ameuteraient l'armée et arracheraient la victime à son père.
Le chœur chante la puissance de l'amour; Iphigénie et sa mère avec Oreste descendent de leur char et rencontrent Agamemnon. Ici se place un dialogue que Timitation de Racine, malgré sa supériorité, ne saurait faire oublier :
Iphigénie. — 0 mon père, je suit heureuse de te revoir aprè* un si long temps t
Aguiemnon. — Ton père aussi, ma fille: ce que tu dis est vrai de nous deux.
Iphigkme. — Salut 1 tu as bien l'ait de m'appeler auprès de toi, 6 mou pèrel
Agamemnon. — Ai-je bien fait, ou non ? je l'ignore, mon enfant.
Iphigénie. — Quel regard soucieux pour un père heureux de me voir !
Agamemnon. — Bien des soins préoccupent un roi, un chef d'armée.
Iphigénie. — Sois maintenant tout à moi, ne te laisse pas aller à d'autres pensées.
Agamemnon. —Mais, c'est près de toi, de toi seule, que je suis en ce moment, et non ailleurs.
Iphigénie. — Allons 1 déride ton front: épanouis un tendre regard.
Agamemnon. — Vois, je me réjouis autant que je puis me réjouir à ta vue, ô ma fille I
Iphigénie. — Et cependant des larmes s'échappent de tes yeux.
Agamemnon. — C'est qu'une longue absence va nous séparer.
Iphigénie. — Je ne sais pas ce que tu veux dire, et pourtant je le sais, 6 mon père bien-aimé !
Agamemnon. — Tes paroles pleines de sens ajoutent encore à mon attendrissement.
Iphigénie. — Eh bien, j'en dirai d'insensées, si je puis t'égayer ainsi.
Agamemnon. — Ahl je n'ai plus la force de me taire : c'est bien.
Iphigénie. — Reste, ô mon père, dans ta demeure, auprès de tes enfants.
Agamemnon. — Je le voudrais ; mais je ne puis le vouloir, et c'est ce qui m'afflige,
Iphigénie. — Périssent les combats et les maux que nous cause Ménélas l
Agamemnon. — Ils feront d'abord d'autres victimes, et c'est là ce qui me tue.
Iphigénie. — Comme tu es resté longtemps loin de nous dans le golfe d'Aulis 1
Agamemnon. — Un obstacle m'y retient encore, et empêche le départ de l'armée.
Iphigénie. — Où dit-on que se trouve le pays des Phrygiens, ô mon père?
Agamemnon. — Où n'aurait jamais dû habiter Paris, le fils de Priarn !
Iphigénie. — Tu pars donc pour un long voyage, ô mon père, «t tu me laisses ?
Agamemnon. — Toi aussi, ma fille, tu vas faire comme ton père.
Iphigénie. — Ahl s'il tétait permis de m'emmener, et à moi de te suivre, sur ton navire!
Agamemnon. — Il te reste aussi à faire une traversée, où tu te souviendras de ton père.
Iphigénie. — Naviguerai-je avec ma mère, ou ferai-je seule le voyage ?
Agamemnon. — Seule, séparée de ton père et de ta mère.
Iphigénie. — Tu vas peut-être m'ètablir dans une autre maison, ô mon père ?
Agamemnon. — Laissons cela : ce sont des choses que doivent ignorer les jeunes tilles.
Iphigénie. — Reviens-nous vite, ô mon père, du pays des Phrygiens, après le succès «le ta lointaine entrepri
Agamemnon. — J'ai d'abord ici un sacrilice à accomplir.
Iphigénie. — Eh bien, laisse-nous, à côté de toi, en voir ce qu'il est permis.
Agamemnon. — Tu verras tout : tu seras près de l'eau lustrale.
Iphigénie. — Formerons-nous des chœurs de danse autour de l'autel, ô mon père ?
Agamemnon. — Combien tu es plus heureuse que moi de ne rien savoir! mais rentre dans la tente: il ne convient pas que des jeunes filles se laissent ainsi voir. Donne-moi d'abord un amer baiser, donne-moi ta main, puisque tu vas rester longtemps éloignée de ton père. O poitrine, ô joues, ô blonde chevelure! combien la ville des Phrygiens, combien Hélène vou» est funeste! Je m'arrête : car, en te caressant, je sens aussitôt mes yeux se mouiller de pleurs. Va donc (1).
Restée seule avec Agamemnon, pressée par lui de retourner à Argos et de le laisser s'occuper du mariage, Clytemnestre déclare que sa place est auprès d'Iphigénie et qu'elle ne la quittera pas.
Après un chant du chœur sur les malheurs futurs de Troie, l'arrivée d'Achille, qui vient se plaindre de l'inaction de l'armée, fournit une nouvelle situation dramatique : il s'étonne de voir Clytemnestre sortir de la tente d'Agamemnon; il est encore plus étonné en apprenant par elle qu'il doit éppuspr Iphigénie, Mais tout s'explique, car le Vieillard leur dévoile l'horrible secret ; aussitôt la malheureuse mère supplie Achille de la défendre. Il accepte, non par amour pp\ir Iphigénie, mais parce que le roi l'a outragé en
(i| phigénit à Aulis. fi»0-o8f.
faisant tout sans le prévenir; il serait même heureux que Glytemnestre pût se passer de son intervention en essayant de ramener elle-même Agamemnon à de meilleurs sentiments. Le fils de Pelée n'est donc pas dans cette pièce le bouillant héros de Y Iliade\ par sa prudente modération il semble plutôt un élève de Socrate et d'Euripide.
Après que le chœur a chanté les noces de Thétis et de Pelée et plaint le sort d'Iphigénie, Glytemnestre accable Agamemnon de reproches et laisse pressentir ses projets de vengeance. Mais c'est sur Iphigénie que se porte l'intérêt de la scène, car elle adresse à son père une éloquente prière :
Iphigénie. — Si j'avais, ô mon père, la voix d'Orphée, pour gagner les cœurs en chantant, pour me faire suivre des rocher» et attendrir par mes paroles qui je voudrais, c'est à ce moyen que j'aurais recours. Mais, pour toute science, je t'apporte mes larmes : c'est tout ce que je puis. Le rameau de suppliante que je dépose à tes pieds, c'est moi-même, c'est le faible corps que celle-ci a mis au monde pour toi. Ne me fais pas mourir avant le temps : la lumière est si douce ! ne me force pas de voir les ténèbres souterraines. Je suis la première qui t'aie appelé père, que tu aies appelée ta fille ; la première, assise avec abandon sur tes genoux, je t'ai donné et j'ai reçu de toi de tendres caresses. Et tu me disais alors : « Te verrai-je, ma fille, heureuse au foyer d'un époux, vivre et briller dans un rang digne de moi? » Et je te répondais, suspendue à ton cou, pressant ta barbe, que ma main touche encore : « Et moi, que ferai-je pour toi? pourrai-je offrir à ta vieillesse, ô mon père, la douce hospitalité de ma maison, et te rendre les peines, les tendres soins que t'a cofités mon enfance? » J'ai gardé le souvenir de ces paroles ; mais toi, tu les as oubliées, et tu veux me faire mourir. Oh 1 non, par Pélops, par Atrée ton père, par cette mère qui m'a jadis enfantée dans la douleur, et qui, pour la deuxièmefois aujourd'hui, souftre pour moi la même, torture î Suis-je pour quelque chose dans les noces de Paris et d'Hélène? Et parce que ce Paris est venu en Grèce, faut-il donc que je meure, ô mon père ? Tourne les yeux vers moi : donne-moi un regard et un baiser, pour que j'emporte au moins ce souvenir de toi en mourant, si tu ne te laisses pas fléchir par mes prières. Et toi, mon frère, tu n'es encore qu'un faible soutien pour ceux qui t'aiment ; pleure cependant avec moi, et supplie notre père
de ne pas faire mourir ta sœur: les petits enfant9 eux-mêmes ont quelque sentiment de nos misères. Vois comme, sans parler, il t'implore, ô mon père. Eh bien, épàrgne-moi ; pitié pour ma vie ! Oui, par ce menton que je touche, nous t'en supplions, nous deux que t» aimes, lui, petit oiseau encore, et moi déjà grande. Je résume ma prière en ce seul mot, plus fort que tout ce qu'on pourrait dire : la lumière est bien douce à voir, la nuit souterraine ne l'est pas. Insensé qui souhaite de mourir ! Mieux vaut une misérable vie qu'une mort glorieuse (1).
I Agamemnon restant inflexible, Iphigénie se lamente dans une belle monodie (2). Soudain Achille revient : toute l'armée, dit-il, demande le sacrifice, et il a failli périrenvoulantdéfendrela victime. Alors lajeune fille déclare qu'elle veut mourir pour le salut de la Grèce, et nous admirons d'autant plus son héroïsme que nous avons été plus touchés de sa faiblesse : Achille luimême, si calme jusque-là, en est ému : « Fille d'Agamemnon, les dieux auraient fait mon bonheur si je t'avais eue pour femme. » — « Étranger, répond Iphigénie, je ne veux pas que tu meures pour moi et que tu ôtes la vie à personne. Laisse-moi sauver la Grèce si je puis. » Elle console sa mère, et part en disant adieu à la « douce lumière » (3).
Un chant du chœur sur le sacrifice précède l'arrivée du Messager : Iphigénie n'a faibli ni devant son père tout en larmes, ni devant Achille qui versait l'eau lustrale; mais soudain Artémis l'a fait disparaître, et l'on n'a vu devant l'autel qu'une biche palpitante et qui versait des flots de sang*.
Le Messager. — ... Pour moi, j'étais là, et je te le dis, parce que je l'ai vu : ta fille sûrement s'est envolée au séjour des dieux. Calme donc ta douleur et tes ressentiments contre ton époux. C'est quand les mortels s'y attendent le moins que les dieux leur manifestent leur volonté, et sauvent ceux qu'il* aiment : ce jour a vu ta fille morte et vivante (4).
(i) Iphigénie d A^lis, 1211-1252.
(2) Sur la monodie, voir pins haut, p. 181.
(3) Iphiçjtuie d Aulis, l±u5-14<*, 1419-1421, et 150»».
(4) Ibid., 1607 1612.
Dès lors le drame est dénoué : Clytemnestre reste /incrédule et fière ; Agamemnon lui dit adieu, et part, accompagné par les vœux du chœur.
« Electre ». — Voici encore, avec V Electre d'Euripide, l'histoire du meurtre d'Égisthe et de Clytemnestre. Eschyle mettait en égale lumière ce qu'il y a de légitime et ce qu'il y a d'horrible dans l'acte d'Oreste; Sophocle montrait dans la vengeance l'accomplissement d'un devoir. Euripide, admirant chez Eschyle les passages qui peignent le crime dans toute son horreur, et n'empruntant à Sophocle que l'idée de réserver le premier rôle à Electre, insiste sur le caractère odieux de la légende et rend Electre aussi cruelle que possible. Il ramène même ce sujet grandiose aux proportions d'un drame vulgaire, voulant montrer par là son goût pour la démocratie : il suppose donc qu'Égisthe a marié Electre, fille de roi, à un pauvre laboureur; l'action se passe loin du palais des Atrides, à la campagne, et Clytemnestre sera égorgée dans une chaumière.
Presque dès le début se manifeste la haine d'Electre contre sa mère. Oreste a reconnu sa sœur en l'entendant déplorer sa destinée ; il s'est fait passer pour un ami d'Oreste chargé d'apporter des nouvelles; et déjà, sans que l'oracle d'Apollon lui ait été révélé, Electre est prête à accomplir le crime. Le Laboureur offre l'hospitalité à Oreste : il est pour Euripide l'honnête homme de la pièce, car Oreste fait son éloge dans une tirade sur la noblesse du cœur, qui ne tient ni à la naissance, ni à la richesse.
Après avoir ainsi réclamé contre le privilège des races aristocratiques, Euripide fait entrer Oreste dans la maison du Laboureur, et celui-ci va chercher dans les champs un Vieillard, ancien serviteur d'Agamemnon, qui se réjouira d'apprendre des nouvelles d'Oreste. Le Vieillard arrive; chemin faisant, il a vu sur le tombeau du feu roi les boucles de cheveux
çu'Oreste vient d'y déposer. Ici une parodie des Choéphores montre à quel point l'esprit de critique a péi.élré le théâtre d'Euripide :
Le Vieillard. — ... Surpris, 0 ma fille, je me suis demandé qui avait osé s'approcher du tombeau: ce ne pouvait être un habitant d'Argos ; serait-ce ton frère, venu en secret pour honorer lu misérable tombeau de son père? Regarde ces cheveux, compare-les aux tiens, et vois si la boucle coupée est de la même couleur : ceux qui ont reçu le Bang du même père ont d'ordinaire bien des traits de ressemblance.
Electre. — Vieillard, tu montres là peu de bon sens, si tu crois que mon frère, brave connue il est. eût caché son retour dans ce pays par crainte d'Égisthe. Et puis, comment nos cheveux se resscmbler.iient-ils ? Les siens sont les cheveux d'un homme, ils se sont fortifiés aux nobles exercices de la palestre; les miens sont des cheveux de femme, amollis par le peigne. Non, c'est impossible. D'ailleurs, vieillard, bien des personnes peuvent avoir les mêmes cheveux sans être nées du même sang. Ce doit être ou bien quelque étranger qui, ému de pitié à la vue de ce tombeau, y a coupé une boucle de sa chevelure, ou un homme de ce pays, venu en cachette pendant la nuit.
Le Vieillard. — Suis du moins sa trace, observe l'empreinte de sa chaussure, et vois si elle s'adapte à ton pied, mon enfant.
Electre. —Gomment ses pas auraient-ils laissé leur empreinte «or un sol rocailleux? Et, quand pela sciait, les pieds d'un homme et ceux d'une femme, fussent-ils frère et sœur, ne pourraient être semblables : celui de l'homme est plus grand (1).
Oreste sort de la maison de son hôte ; le Vieillard et Electre le reconnaissent dans une scène assez ordinaire, et sans tarder ils s'occupent de tuer Égisthe qui est justement dans le voisinage. Bientôt on entend des cris, Kgisthe n'est plus, et Electre insulte son cadavre. On aperçoit alors dans le lointain Clytemnestre mandée par le. Vieillard sous le prétexte d'une cérémonie religieuse. Oreste tremble à la pensée de Fégorger (jamais l'Oreste d'Eschyle n'a eu si peur), et Electre combat son émotion.
Oreste. — Que faire? Égorgerons nous notre mère? Electre. — Est-ce que par hasard, à sa vue, tu te sens prit 4e piti»4 ?
|lj Liecin ôi6 -r
Oreste. — Hélas ! comment tuer celle qui m'a nourri, qui m'a enfanté?
Électret. — Comme elle a tué ton père et le mien.
Oreste. — Apollon, quel oracle insensé tu m'as fait entendre...
Electre. — Si Apollon est insensé, qui donc est sage?
Oreste. — ...quand tu m'as ordonné le plus abominable de» crimes, le meurtre de ma mère !
Electre. — Que crains-tu, puisque tu venges ton père ?
Oreste. — J'avais les mains pures : je vais être accusé de parricide.
Electre. — Mais, si tu ne venges pas ton père, tu seras impie.
Oreste. — Poursuivi par le courroux de ma mère, j'expierai sa mort.
Electre. — C'est un dieu qui te punira, si tu refuses à ton père la vengeance qui lui est due.
Oreste. — N'est-ce pas un mauvais génie, sous les traits d'un dieu, qui m'a donné cet ordre ?
Electre. — Un mauvais génie assis sur le trépied sacré ? Non, je ne le pense pas.
Oreste — Je ne puis croire qu'un tel oracle soit juste.
Electre. — Ne va pas faiblir et tomber dans la lâcheté. Pourquoi ne lui tendrais-tu pas le même piège qui t'a servi à surprendre Égisthe son mari, et à le tuer?
Oreste. — J'entre ; mais ce que j'entreprends est terrible, terrible ce que je vais faire ; si telle est la volonté des dieux, qu'il en soit ainsi! Ah! la cruelle, la pénible lutte (1)!
Oreste obéit donc à un dieu, puisque telle est la légende, mais un parricide commis par Tordre d'un dieu, c'est chose absurde, et jamais le « philosophe de la scène » n'a été en contradiction plus complète avec son sujet; de là, dans la page que l'on vient de lire et dans la bouche même d'Oreste, cette critique incisive qui fait d'Apollon un dieu fou et injuste.
Clytemnestre arrive sans connaître le meurtre d'Égisthe et la venue d'Oreste ; Electre affecte l'innocence et le respect, pour attirer sa mère dans le piège qu'elle lui a préparé; elle la suit dans la chaumière; et là, de même qu'elle avait combattu l'hésitation d'Oreste avant cette scène, c'est elle qui va guider
<i) Electre, 967-987.
sa main mal assurée. Gomment reconnaître la noble vierge de Sophocle dans cetlr passion barbare? Et maintenant que le coup est fait, <iue vont devenir 'es deux assassins, Oreste, plus malheureux que coupable, Electre qui semble mériter une mort immédiate? Les dieux vont nous rapprendre.
Mais les Dioscures, Castor et Poilu k, frères de Clycemnestre, n'apparaissent que pour donner un dénouement de comédie. Entre Oreste leur neveu, et Apollon ieur maître, ils sont embarrassés pour prononcer, et ils se tirent d'alïaire par' une subtilité :
Les Dioscures. — Fils d'Agametnnon... nous avons vu le meurtre de ta mère, notre sœur. Son châtiment est juste; mais t<>n action ne l'est pas. et Apollon, oui, Apollon, — niais il est mon souverain, je me tais; s'il est sage, son oracle a manqué de sagesse. Il faut se résigner à ce qui est accompli (1).
Et puis, cruelle ironie des choses ! justice absurde de tous ces dieux de l'Olympe, Electre épousera Pylade et le suivra en Phocide; elle quittera Argos, ce sera son seul châtiment. Quelques instants de répit sont accordés à Oreste (il les mérite bien), et aprôs tant de scènes horribles nous savons gré à Euripide de ne pas nous montrer ses fureurs; bref, Oreste est prévenu que les Érinnyes vont le poursuivre, mais qu'il sera absous par l'Aréopage, comme dans les Euniénides, dont les Dioscures, qui savent leur théâtre, nous font une charmante analyse; puis il achèvera heureusement sa vie en Arcadie où il donnera son nom aune ville. Les cadavres ne sont pas oubliés : Égisthe sera enseveli par les Argiens, Glytemnestre par Ménélas et par Hélène. Enfin le Laboureur sera convenablement pourvu par Pylade. De la sorte tout le monde est content, même les morts, et ainsi finit cette pièce, plus curieuse que belle, où se sont, accusées jusqu'à l'excès les tendances de l'esprit d'Euripide, où
(i) Electre, 1238 et 124.'. 1248.
402 LA TftAGÉDlE.
le penseur n'a pas craint de faire tort à l'auteur tragique pour critiquer les dieux, les héros et les poètes. h Élective n'est pas une tragédie : sous la forme dramatique ce n'est qu'une spirituelle protestation et un ingénieux pamphlet.
« Or este ». — Dans Y Electre, Euripide transformait les Choéphores ; il transforme encore plus les Euménides dans YOreste (408), qui a pour sujet le jugement d'Oreste parricide par le peuple d'Argos.
Remarquons-le tout de suite : Apollon, Athèna n'apparaissent point, et c'est aux hommes seuls qu'Oreste et Electre sa complice rendent compte du crime, En outre, ce sont des femmes d'Argos, amies d'Electre, jet non plus les Érinnyes, qui forment le chœur; les Érinnyes ne sont ici que des fantômes engendrés par les remords d'Oreste, par le trouble qui dérange son esprit et qui épuise son corps. Oreste en effet, au début de la pièce, est un malade étendu sur un lit, et sa sœur calme son imagination en délire. Quand il retrouve un peu de lucidité, il renvoie Electre, elle-même épuisée de fatigue, prendre du repos dans le palais. Puis devant Ménélas, dont il espère l'assistance contre le jugement du peuple d'Argos, il revient à la raison, et il a honte de son parricide. « Quelle maladie te consume? » lui demande Ménélas, et il répond : « La conscience : j'ai le sentiment de l'atrocité de mon action (1). » Avec Euripide la mythologie d'Eschyle se transforme donc en psychologie.
Ménélas a pitié d'Oreste. Mais le père de Glytemnestre, Tyndare, est décidé à appuyer l'accusation. Oreste a beau lui alléguer l'oracle d'Apollon, il proteste contre l'assassinat : le fils devait poursuivre sa mère en justice, non la tuer. Tyndare se retire, et Ménélas, après une courte hésitation, renonce &
<i) Oreste, 395 et 396
défendre le criminel et le quitte. Presque aussitôt arrive le fidèle Pylade; les deux amis délibèrent, et, sans prévenir Electre, ils partent pour rassemblée du peuple où Oreste plaidera lui-même sa cause. Electre reparaît trop tard pour retenir Oreste, et un Messager ne tarde pas à fui annoncer que les Argiens l'ont condamnée avec son frère à se donner la mort avant la fin du jour, curieux récit où, sous prétexte de décrire rassemblée d'Argos, Euripide trace le tableau d'une séance de rassemblée populaire d'Athènes.
Après les lamentations d'Electre (monodie), Pylade revient de l'assemblée avec Oreste; il veut partager le sort des condamnés. Mais auparavant tous trois, pour punir Ménélas de sa lâcheté, veulent tuer Hélène sa femme et Hermione sa fille. Leur attentat va se consommer, et l'on a entendu les cris d'Hélène, quand un de ses esclaves, un Phrygien, auquel Euripide donne les allures d'un poltron de comédie, s'échappe du palais et nous apprend la disparition miraculeuse d'Hélène; Oreste rejoint le fugitif qui implore et obtient sa vie en protestant de son dévouement non plus pour Hélène, mais pour Oreste. Arrive Ménélas : Oreste le menace, il va tuer Hermione si Ménélas ne se résout pas à demander à l'assemblée d'Argos le retrait du jugement. Ménélas appelle au secours , et la situation parait inextricable. Tout à coup Apollon vient dicter ses ordres et dénouer la pièce. Il annonce qu'Hélène est au ciel à côté de Castor et Polluxses frères, et que Ménélas ira régner sur Sparte : « c'est la dot que te laisse cette épouse ». Il ajoute que Pylade doit épouser Electre ; quant à Oreste, il épousera cette Hermione qu'il allait tuer, et il régnera avec elle sur les Argiens, après avoir passé une année d'exil en Arcadie, et s'être rendu à Athènes pour y être jugé :
De là tu iras dcns la ville des Athéniens, où tu seras cité eu justice par lot >roiâ Euménides, pour rouvre corn i» Le du
meurtre de ta mère : les dieux seront tes juges sur la colline d'Ares, où ils rendront leur sentence sacrée ; ils te donneront la victoire (1).
Et c'est ainsi, en cinq vers, qu'Euripide rappelle la légende qui avait inspiré le génie d'Eschyle. En ne lui donnant que ce rapide souvenir à la fin d'un long drame où il avait renouvelé le sujet et l'esprit des Euménides, Euripide marquait le but de son œuvre : comme Y Electre, YOreste est une œuvre de critique et une protestation.
« lphigénie en Tauride ». — Après avoir sauvé lphigénie, Artémis l'a établie en Tauride prêtresse de son culte barbare : la fille d'Agamemnon lui immole tout Grec qui aborde sur ces rivages. Bien des années ont passé, quand Oreste débarque en Tauride avec Pylade : ni l'un ni l'autre ne connaissent la présence et le rôle d'Iphigénie en cette contrée, mais Apollon lui a promis l'apaisement de ses fureurs s'il apportait en Grèce la statue d' Artémis. La reconnaissance du frère et de la sœur, puis leur évasion, tel est le sujet de Ylphigénie en Tauride, représentée quelques années avant Ylphigénie à Aulis.
La première partie de la pièce est la plus émouvante, lphigénie a pitié des deux étrangers. Oreste refuse de se nommer, il est né à Argos et mourra inconnu. Elle dit qu' Argos est aussi sa patrie ; elle apprend les malheurs de sa famille, s'assure qu'elle passe pour morte et qu'Oreste est vivant. Dès lors^ elle veut envoyer à ses amis d' Argos un message que portera l'un des étrangers, tandis qu'elle immolera l'autre à la déesse. Ce message suscite entre Oreste et Pylade un célèbre combat de générosité : Oreste ordonne à Pylade de lui survivre, car il se doit à Electre son épouse. lphigénie donne donc la lettre à Pylade, ils échangent des serments :|il pro-
(i) Oreste, 1648-1652.
fcURIPÎDÊ. 205
met de porter la lettre, elle promet de le renvoyer sain et sauf. Cependant Pylade fait une réserve pour le cas où la lettre se perdrait dans un naufrage :
Iphioknie. — Eh bien I sais-tu ce que je vais faire? On ne réussit (ju à force de précautions. Je vais te dire de vive voix, pour que tu 1»; répètes à m'es .unis, tout ce qui est écrit dans ces tablettes. Ainsi je n'aurai plus rien à craindre : si ma lettre arrive saine et sauve, elle se chargera elle-même, en son muet langage, de dire ce qu'elle contient : si elle disparaît dans tes flots, en sauvant ta v\e, tu sauveras mon message.
Pylade. — Tu as bien parle dans ton intérêt comme dans le mien. Apprends-moi donc à qui dans Argos je dois porter cette lettre, et ce qu'il me faudra dire de ta part.
Iphigénie. — Dis à Oreste, fils d'A-amemmon : « Celle qui t'envoie ce message est Iphigénie, immolée à Aulis, et vivante encore, bien que pour vous elle ne le soit plus. »
Oreste. — Où est-elle? Morte, elle a donc pu revenir?
Iphigénib. — C'est elle que tu vois; mais ne me fais pas perdre la suite de mes paroles : « Ramène-moi à Argos, ô mon lnre! Avant que je meure, arrache-moi de cette terre barbare, au culte sanglant de la déesse, au funeste honneur qu'elle m'impose de lui immoler les étrangers. »
Oreste. — Pylade, que dire? où sommes-nous donc?
Iphigénie. — « Sinon, je serai pour ton foyer une cause de malédiction, Oreste ! » Entends encore une fois ce nom, pour bien le retenir.
Oreste. — 0 dieux!
Iphigénie. — Pourquoi invoques-tu les dieux en ce qui n« touche que moi?
Oreste. — Rien : poursuis ; ma pensée était ailleurs.
Iphigénie. — Il t'interrogera, et peut-être viendra-t-il un moment où il pourra te croire : explique-lui que la divine Arti mis, pour me sauver, a mis à ma pJace une biche qu'a immolée mon père, en croyant me frapper de la pointe de son glaive , et que la déesse m'a transportée en ce pays. Tel est mon message, voilà ce qui est écrit sur ces tablettes.
Pylade. — Ah ! qu'il est facile à tenir, le serment que tu as exigé de moi l et quel heureux serment tu as prononcé toimême 1 Il ne me faudra pas longtemps, pour accomplir ce que j'ai juré de faire. Tiens, Oreste, je t'apporte cette lettre, je te la remets de la part de ta sœur.
Oreste. — Je la prends : mais sans la déplier, je veux goûter d'abord un autre plaisir que celui de la lire. O ma sœur chérie 1 surpris par les événements merveilleux que je viens d'ap.
Eggm. — Litt. gr 12
prendre, c'est à peine si je puis croire à mon bonheur : qu'importe? donne-moi la joie de te serrer dans mes bras (1).
Iphigénie hésite à reconnaître son frère : il lui rappelle mille souvenirs du pays d'Argos.
0 frère chéri! s'écrie-t-elle enfin, quel autre nom te donner? car tu es ce que j'ai de plus cher au monde. Je te retrouve donc, ô mon Oreste, loin du sol natal, loin d'Argos, ô toi que j'aime t — Et moi, répond Oreste, je retrouve une sœur que l'on croit morte. Des pleurs sans amertume, des pleurs de joie mouillent tes paupières comme les miennes (2).
L'expansion de leur joie ne saurait être longue. Il faut enlever la statue d'Artémis, échapper à Thoas le roi de la Tauride, et retourner à Argos : cette partie de la pièce est moins pathétique. Iphigénie rencontre le roi au moment où elle emporte la statue : elle le trompe par un conte habilement inventé. Peu après, un Messager annonce la fuite des prisonniers et de la prêtresse. Thoas s'apprête à les poursuivre, quand Athèna paraît et lui ordonne de les laisser partir.
U Iphigénie en Tauride de Goethe (1786; mérite ici un souvenir. C'est un beau poème, plus inspiré peut-être de l'art plastique des Grecs que de leur tragédie, une sorte de dialogue philosophique où les personnages passionnés d'Euripide deviennent des moralistes et des psychologues qui s'observent et s'étudient.
4# Fables thébaines.
Les « Bacchantes ». — Les Bacchantes, représentées la même année que Y Iphigénie à Aulis, sont une pièce bien conduite, qui abonde en scènes saisissantes, et où le chœur, loin d'avoir comme d'ordinaire un rôle effacé, se distingue à la fois par l'éclat de ses
(1) Iphigénie en Tauride, 789 797.
(2) Ibid., 827-833.
EURtriDE. 20!
chants et par l'intérêt inusité qu'il prend à l'action. Le sujet de cette action, c'est la résistance de Penthée, roi de T hèbes, à l'établissement du culte de Dionysos et son châtiment. Sous nette fable Euripide a peint le conflit de la raison humaine et de l'exaltation religieuse; mais, contrairement à son habitude, il est entré avec souplesse dans l'esprit de la légende et dans le mysticisme dont Je culte de Dionysos était si pénétré, et il a puise largement à la source de beautés originales «pie lui oll'rait ce culte passionné. Toutefois, l'esprit critique reparaissant dans les Bacchantes en plusieurs endroits, il ne faut point y voir l'indice d'une conversion. Sonate, qui ne croyait pas aux dieux, prenait part aux sacrifices : de même, ici, le poète philosophe remplit un des devoirs extérieurs du culte de la cité. Voici d'ailleurs une brève analyst de cette tragédie.
Dionysos vient révéler à Thèbes sa divinité. Déjà les Théhaines ne le croyant pas fils de Zeus, il les a toutes frappées de délire et il en a entraîné plusieurs sur le Cithéron où elles sont désormais semblables à ces femmes du cortège du dieu, les Bacchantes, venues d'Asie avec lui, qui forment le chœur et donnent leur nom à la pièce. Gadmos, fondateur de Thèbes, honore le dieu; mais son petit-fils, le roi Penthée, qui est déjà l'héritier de son pouvoir, ne comprend rien à la folie qui agite les Thébaines, et il fait emprisonner Dionysos comme imposteur. Alors Dionysos lance la foudre sur le palais, brise ses liens, frappe Penthée de folie et l'entraîne vers le Cithéron où il le fera mettre à mort par les Bacchantes. Un Messager raconte cette mort: il dit comment, dans son délire, Agave, fille de Gadmos et mère de Penthée, n'a pas reconnu son fils et lui a donné le premier coup. Cadmoa revient avec les restes de Penthée, le délire d'Agave se dissipe et elle apprend la vérité. Dionysos apparaît alors ; il donne la morale du drame en procla
mant que le supplice de Penthée est le châtiment de l'impiété qui a méconnu sa puissance divine, et il déclare que Cadmos et Agave devront se séparer et vivre chacun dans l'exil.
Les « Phéniciennes ». — Les Phéniciennes tirent leur nom du chœur des jeunes filles de Phénicie retenues à Thèbes par le siège de la ville en allant au temple de Delphes : c'est de cette tragédie que Racine a tiré sa première œuvre dramatique, la Thébaïde ou les Frères ennemis.
La lutte et la mort d'Étéocle et de Polynice, tel est le sujet des Phéniciennes ; mais il ne faut point y chercher le souffle guerrier des Sept contre Thèbes, et l'on y trouve même une allusion ironique à la scène où le Messager faisait des Sept chefs une longue et terrible peinture :
Je cours aux sept portes de la ville, dit Étéocle à Créon, pour y placer nos chefs, comme tu me le conseilles, en nombre égal aux chefs argiens. J'ai mieux à faire que de les nommer l'un après l'autre, lorsque l'ennemi campe au milieu même de nos remparts (1).
Les Phéniciennes sont en outre un drame compliqué, où deux tragédies parallèles se concentrent autour du personnage de Polynice, tantôt se mêlant et tantôt se séparant pour arriver ensemble au dénouement. Polynice appartient à la famille royale de Thèbes, et en même temps il est le chef des ennemis de Thèbes, les Argiens; d'un côté la discorde dans cette famille, et de l'autre la guerre entre Thèbes et Argos, tels sont les deux sujets des Phéniciennes. Pour remplir son cadre, le poète imagine le dévouement de Ménœcée, fils de Créon ; il suppose que Jocaste ne s'est pas tuée en apprenant les crimes d'OEdipe, et qu'OEdipe lui-même vit retiré
(1) Phénùiennt$, 748-752. Voir plus haut, p. 144.
dans le palais de Thèbes; enfin il ne craint pas, par des imitations d'Homère et de Sophocle, de nuire à l'originalité de son drame. Il y a là de belles scènes; mais, à tout prendre, c'est une œuvre confuse, qui fait plus d'honneur à l'habileté d'Euripide qu'à son génie.
« Héraclès furieux », — L1 Héraclès furieux réunit deux actions formant contraste.
Héraclès, descendu aux enfers pour en ramener Cerbère, n'est pas revenu et passe pour mort : il a laissé à Thèbes son vieux père Amphitryon, sa femme Mégara, fille du roi Gréon, et ses trois fils ; un usurpateur, Lycos, va les mettre tous à mort, quand Héraclès revient, tue Lycos et les délivre. C'est la première action, et voici la^seconde.
Hèra trouble alors les sens d'Héraclès : il va tuer sa femme et ses enfants. LaFureur, autre Cassandre (1), prophétise ce meurtre; on entend des cris, le Messager par son récit met le comble à l'émotion. Mais Héraclès recouvre la raison (c'est la meilleure scène de la pièce), et il ne veut pas survivre à sa honte. Thésée, qui arrivait pour défendre Thèbes contre l'usurpateur, l'ait comprendre au héros que le suicide serait indigne de son courage : il trouvera asile et honneur dans Athènes. Héraclès part pour sa nouvelle patrie, appuyé sur le bras de Thésée.
Héraclès assurerait l'unité de cette tragédie s'il en était le protagoniste comme Hécube dans la pièce qui porte son nom ; mais tout en étant au fond le personnage le plus important, il n'a en réalité qu'un rôle secondaire, il paraît peu, et aucun des autres personnages, même Amphitryon son père, qui est le plus souvent en scène, ne captive l'attention. De plus, la pièce contient trop de péripéties, trop de merveilleux • et la seconde action, véritable sujet distinct, est trop
(i) V«ur plus haut, 'I . US et 149
inattendue. Bref, l'Héraclès furieux est une pièce inégale dont la faiblesse de composition n'est pas rachetée, comme dans d'autres drames d'Euripide, par l'éminente beauté de quelques scènes.
5° Fables attiques.
Les « Héraclides ». — Le départ d'Héraclès pour Athènes à la fin de Y Héraclès furieux nous amène aux pièces d'Euripide inspirées par les légendes attiques, transition d'autant pLus naturelle que l'une de ces pièces, les Héraclides, fait suite par le sujet à YHéraclès furieux.
Le héros n'est point resté à Athènes : il a repris sa vie aventureuse, il a épousé Déjanire, il est mort sur le bûcher de l'OEta. Mais les enfants qu'il a eus de Déjanire, poursuivis par Eurysthée, roi d'Argos, trouvent un asile en Attique, à Marathon. La protection qu'Athènes leur accorde, tel est le sujet des Héraclides. La pièce est évidemment dirigée contre les Argiens, et écrite sans doute à un moment où ils avaient rompu l'alliance athénienne : le. poète ies intimide en leur montrant le fils de Thésée, Dèmophon, livrant bataille aux Argiens plutôt que de trahir ses hôtes. Mais un oracle ne lui promet la victoire que s'il immole à Perséphone (Proserpine) une vierge née d'un père illustre : Macarie, fille aînée d'Héraclès, se dévoue pour le salut de tous. L'armée de Dèmophon est alors victorieuse, Eurysthée est fait prisonnier; Alcmène, la mère d'Héraclès, demande la mort du roi d'Argos et finit par l'obtenir.
Les rôles de Macarie et d' Alcmène donnent lieu à des scènes touchantes, mais on cherche en vain dans cette, pièce un personnage de premier plan qui s'impose à l'intérêt du spectateur; elle contient aussi trop de discours, les caractères y sont faiblement tracés, et, somme toute, elle est peu dramatique.
Les « Suppliantes ». — Les Suppliantes sont encore une pièce en l'honneur d'Athènes protectrice des malheureux : on y assiste à la lutte soutenue par 7 nésée pour rendre les derniers honneurs aux généraux argiens tombés sous les murs de Thèbes. Les mères des généraux, qui, avec leurs suivantes, forment le chœur, Adrasie, roi d'Argos, yEthra, mèrede Thésée, ont, par leurs supplications, décidé le roi d'Athènes à réclamer les morts, quand un héraut demande au nom du roi de Thèbes le départ d'Adraste et des Suppliantes. Thésée répond qu'il les protégera et accepte la guerre. Après un chant du chœur le poète montre les Athéniens victorieux et les funérailles des chefs argiens. Là se place, rompant la monotonie d'une tragédie trop abondante en discours et un peu froide, l'épisode d'Évadné, qui, malgré les prières de son vieux père Iphis, se jette sur le bûcher de Capanée, l'un des chefs et son époux. La pièce se termine par la promesse d'une alliance entre Argos et Athènes, dont Athèna dicte les conditions.
Le culte des morts ne joue dans tout cela qu'un rôle secondaire, et les Suppliantes sont un drame politique, écrit vers 420 pour célébrer et fortifier l'alliance récente d'Argos avec Athènes dont les institutions sont louées à chaque instant : Thésée ne doit son autorité qu'à sa sagesse et à sa justice, c'est un Périclès qui donne des avis, mais non des ordres ; la scène où il reçoit le héraut de Thèbes est une dispute sur les avantages de la démocratie et de la monarchie, et il y parle de l'amour de la liberté comme un philosophe.
« Hippolyte ». — Dans Hippoïyte (428), qui servit
de modèle à Racine pour sa Phèdre, nous trouvons
encore le personnage de Thésée; mais le roi d'Athè-
y devient moins sympathique, tant il est cruel
envers son (ils innocent.
Hippolyte, Gis de Thésée et d'une amazone, a voué
sa jeunesse au culte d'Artémis la vierge chasseresse; il dédaigne Aphrodite la déesse de l'amour, et celle-ci dans le prologue expose son plan de vengeance. La vengeance d'Aphrodite est le sujet même de la pièce, à laquelle le poète a justement donné le nom d'Hippolyte, son principal personnage. Phèdre, la nouvelle femme de Thésée, consumée de passion pour Hippolyte et voulant le punir de son indifférence, l'accuse en mourant de forfaits épouvantables. Thésée, en dépit des protestations de son fils, le maudit, lui ordonne de s'exiler, et remet à Poséidon le soin d'une plus terrible punition. Le jeune homme est à peine parti pour l'exil que ses chevaux, effrayés à la vue d'un monstre marin, s'emportent; il tombe de son char, il est affreusement déchiré. Alors Artémis éclaire l'esprit de Thésée, et il reconnaît l'innocence d'Hippolyte qui revient expirer sur la scène en pardonnant à son père.
Il y a dans cette tragédie des beautés de premier ordre. « Le rôle d'Hippolyte a été loué à bon droit pour sa fierté un peu sauvage, pour sa grâce ingénue et pour sa noblesse. Celui de Phèdre, bien qu'au second rang, est admirable par la force de la passion, par la rêverie poétique, par la contradiction secrète d'un cœur qui veut et ne veut pas (1). »
C'est surtout dans la scène finale, « d'un pathétique admirable » (2), qu'Euripide a porté jusqu'au sublime le rôle d'Hippolyte :
Hippolyte. — Ah ! sur mes yeux déjà se répandent les ténèbres : prends-moi, père, et soutiens mon corps f Thésée. — Hélas î enfant, que fais-tu de ton malheureux père? Hippolyte. — Je meurs, et déjà je vois les portes des Enfers. Thésée. — Et tu laisses mon âme souillée d'un crime? Hippolyte. — Non certes, puisque je t'absous de ma mort Thésée. — Quoi! Tu me renvoies absous du sang versé 9
U) A. et M. Croiset, Uist. de la littèr. gr., t. III, 2» éd., p. 300. (2) Patin, Tragiques grecs, Euripide, t. I, p. 68.
Hippolytk. — La vierge aux flèches redoutables m'en est témoin.
Thésée. — 0 très cher fils, comme tu te montres généreux envers ton père !
Hippolytb. — Demande aux dieux des (ils qui me ressemblent.
Thésée. — 0 cœur plein de piété et de vertu !
Hippolyte. — Il ne bat déjà plus. Adieu, encore adieu, père!
Thésée. — Ne m'abandonne donc pas, enfant, et reprends tes forces.
Hippolyte. — Je ne peux plus les reprendre, car je meun, père : cache mon visage, et bien vite, sous ces voiles.
Thésée. — 0 terre illustre d'Athènes et de Pallas, de quel homme tu vas être privée! Malheureux que je suis! Ah! Cypris (1), je me souviendrai longtemps de ta vengeance.
Le coryphée. — Il est commun à tous les citoyens, le deuil de ce malheur inattendu. Il fera couler bien des larmes, car les grands hommes sont pleures et laissent un long souvenir (2)!
Chez Racine, Phèdre est le personnage principal: elle ne meurt pas de sa passion, et c'est OEnone, sa nourrice, qui lance contre Hippolyte la calomnie dont il sera victime. Phèdre même vient à la fin justifier Hippolyte, déclarer la vérité, et se punir en s'empoisonnant. Racine a cru devoir aussi corrig-er la farouche vertu d'Hippolyte par son amour pour Aricie, car, nous dit-il, « j'avais remarqué dans les anciens qu'on reprochait à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection, ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait plus d'indignation que de pitié (3) ».
« Ion ». — Une dernière pièce inspirée à Euripide par les lég-endes attiques, ïlon, est une tragédie romanesque avec un dénouement heureux : souvent gracieuse, mais imparfaite dans l'ensemble, elle est inférieure à Y Hippolyte et aux autres chefs-d'œuvre d'Euripide.
(i) Autre nom d'Aphrodite.
(?) llippolytr, H44-146Ô. Les deux derniers vers paraissent une allusion à fériclès, qui venait de mourir (4-9).
(S) Racine, préface de Phèdre.
2i'f LA TRAGÉDIE.
Le jeune Ion, qui se croit orphelin, est fils d'Apollon et de Creuse, «fille du roi d'Athènes Érechthée : transporté à Delphes après sa naissance, il y a été élevé, il est uh des desservants du temple d'Apollon. Après différentes péripéties, il apprend quels sont ses parents et retrouve sa mère qui le croyait mort depuis longtemps. Athèna lui annonce sa gloire future : il régnera sur le trône d'Érechthée, et donnera son nom à Tlonie.
Racine a mêlé à l'inspiration des livres saints dans son A thalie le souvenir de quelques gracieux passages de lYon, et les rôles de Joas et d'Athalie doivent plus d'un trait à la pièce d'Euripide.