LA COMÉDIE NOUVELLE : MÉNANDRE
pour les discours, les sentences et l'expression des sentiments purement humains. Il composa plus de cent comédies qui le firent passer pour le maître de son art. « Il a effacé, disait Quintilien, tous ceux qui ont cultivé le même genre, et l'éclat de sa réputation a fait la nuit autour de la leur. » Son habileté à peindre les mœurs et les sentiments faisait dire au même critique : « Son théâtre, c'est toute l'image de la vie. » Avant Quintilien, César, tout en plaçant Térence « au nombre des plus grands poètes », ne voyait en lui qu'un « demi-Ménandre » et déclarait que son modèle grec avait l'avantage de la « force comique ».
L'œuvre de Ménandre, si vaste et si vantée qu'elle fût, disparut presque entièrement au moyen âge; et les modernes, en dehors des imitations latines de Térence, n'en avaient plus à leur disposition aucune scène, quelques brèves tirades seulement et quelques centaines de vers isolés, cités par les grammairiens, puis quelques débris de dialogues découverts en Egypte à la fin du xixe siècle, lorsqu'en 1905 une nouvelle exhumation de papyrus égyptiens rendit d'un seul coup à la lumière des parties assez étendues et même quelques scènes complètes de quatre comédies (plus de i 300 vers).
Les fragments connus avant 1905 montraient en Ménandre un poète éminent et faisaient regretter la perte de ses œuvres; la découverte de 1005, sans le diminuer ni le grandir. Ta mieux fait connaître. L'invention ne semble pas avoir été son plus grand mérite, car ses sujets, compliqués dans leurs détails, sont peu variés dans le fond, et ses personnages, d'essence médiocre, ne sortent pas de l'ordinaire et du convenu. Mais par une plus vive et plus forte peinture des mœurs et des passions il renouvelle les types que ses prédécesseurs avaient créés ; il a de la justesse et le la drôlerie dans l'observation, et il enlève les
situations avec verve ; il a aussi le dialogue rapide, le style nerveux, la pureté et l'allure spirituelle du langage ; aucun écrivain ne donne à ce point l'impression de la langue parlée.
La meilleure des scènes récemment découverte? est une scène $ Arbitrage dans la comédie qui porte ce nom. Le berger Daos a trouvé dans les bois un enfant abandonné avec quelques bijoux destinés à aider un jour à sa reconnaissance; il Ta recueilli, puis cédé au charbonnier Syriscos. Mais en donnant l'enfant, il a gardé les bijoux. Syriscos l'ayant appris est venu les réclamer : de là, une contestation ; enfin ils s'en remettent à l'arbitrage d'un passant, Smikrinès. Après avoir entendu les parties, l'arbitre donne raison au charbonnier et déclare les bijoux inséparables de l'enfant. Tout cela serait à citer, en particulier les plaidoyers de Daos et de Syriscos, qui montrent que Ménandre avait le don oratoire, et qui justifient cet autre mot de Quintilien : « Je crois que, si on le lisait avec soin, il suffirait à montrer la mise en œuvre de tous nos préceptes. » Il faut nous borner à transcrire le début de la scène, qui du reste donne une idée juste de l'allure vive et dégagée du dialogue chez Ménandre :
Syriskos, montrant à Daos le passant. — Tiens, cet homme, le veux-tu pour arbitre ?
Daos. — Soit. A la bonne fortune.
Syriskos, allant à Smikrinès. — Au nom des dieux, ami, pourrais-tu nous accorder quelques instants?
Smikrinès, rudement. — A vous ? A quel propos *?
Syriskos. — Nous sommes en désaccord sur certaine affaire.
Smikrinès, du même ton. — Eh ! que m'importe, à moi, votre affaire ?
Syriskos. — Nous cherchons un arbitre impartial pour en décider. Si tu n'as pas d'empêchement, juge nôtre différend.
Smikrinès. — Quoi, vauriens, c'est pour plaider que vous vous promenez ici, avec vos casaques de peau !
Syriskos. — Bon, bon ! l'affaire est courte et facile à comprendre. Mon père, fais-nous cette grâce. Ne nous méprise pas,