‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 77 sur 156 · MÉNANDRE · texte numérisé non relu

MÉNANDRE

au nom des dieux. Vois-tu bien, en toute chose il faut que la justice l'emporte partout. Celui que le hasard met dans le cas d'y contribuer pour sa part doit accepter ce rôle. C'est l'intérêt commun de tous les hommes,

Daos, à part. — Il ne parla pas mal, mon adversaire. Pourquoi lui ai-je donné une part de ma trouvaille?

Smikrinès, s' adoucissant. — Au moins, dis-moi, promettezvous d'accepter ma sentence?

Sybisïos. — Absolument

Smikrinès. — Eh bien, je vous écoute. Après tout, pourquoi pas? (à Daos) : Toi qui ne dis rien, parle le premier.

Daos, à l'arbitre. — 11 faut que je reprenne les choses d'un peu haut, avant ce qui s'est passé entre nous, afin que l'affaire »oit bien claire pour toi. Dans les taillis, près d'ici, je gardais mes bêtes, il y a environ trente jours, tout seul, quand j'aperçus à terre un enfant abandonné, tout petit, avec un collier et d'autres objets de parure...

Syiuskos, interrompant brusquement. — Oui, voilà justement fi propos de quoi on se dispute.

Daos. — Ah 1 il ne me laisse pas parler!

Smikrinès, à Syriskos. — Toi, si tu ne tiens pas ta langue pendant qu'il parle, je te caresserai le dos avec ce bâton.

Daos. — Oh ! Très bien 1

Smikrinès, à Daos. — Et toi, continue (1).

Les nouveaux fragments de Ménandre ne doivent point faire oublier ceux dont il fallait se contenter jusqu'à ces dernières années, car là aussi il y avait des pages ou des lignes charmantes parmi lesquelles nous placerons ce cri de joie si simple et si gracieux d'un homme longtemps éloigné de son pays et qui vient d'y débarquer :

Salut, 6 terre bien-aimée 1 Depuis si longtemps que je ne t'ai vue, avec quelle joie je te retrouve! Ce salut, je ne le donnerai! pas à une terre quelconque ; je le donne à ce petit coin qui est à moi, quand je le revois ; car c'est lui qui me nourrit, et, pour moi, il est dieu (2).

Cette grâce dans l'expression des sentiments permettait à Ménandre de donner un tour aimable et

(1) Traduction de Maurice Croiset, lecture faite à la séance publiqu* ?jaiiuelle de l'Académie des Inscriptions et Belles- lettres, 1907.

(î) Kragm. 13 Kock, trad. A. et M. Croiset, HUt. de la littér. gr., t. 111, f éd.. ]f. 627.

neuf au développement des idées morales et philosophiques les plus communes, par exemple dans cette satire de la noblesse :

Ah ! ma mère, si tu m'aimes, ne me parle pas à tout propos de notre noblesse 1 Ceux à qui la nature n'a donné aucun mérite personnel, voilà ceux qui se réfugient au milieu de leurs titres de noblesse, et alors ils comptent combien ils ont eu d'ancêtres mais ils n'ont rien de plus, et, d'ailleurs, dis-moi', y at-il un homme qui n'ait pas d'aïeux? Sans aïeux, comment donc existerait-on ? Ceux qui ne peuvent nommer leurs aïeux parce qu'on a changé de patrie, ou faute d'amis qui leur en rappellent le souvenir, sont-ils pour cela moins nobles que ceux qui peuvent les nommer? L'homme qu'un bon naturel porte à la yertu, fût-il nègre, ô ma mère, est toujours noble (1).

Enfin Ménandre, poète philosophe, abonde en sentences, dont quelques-unes doivent être rappelées :

Entre amis, tout est commun. — Les pays où la vie est dure

ont les hommes courageux. — La fortune en son cours a de

prompts changements. — Celui que les dieux aiment meurt

jeune. — Les mauvaises compagnies corrompent les bonnes

mœurs (2).

Ménandre fut donc un très grand poète : les Latins ne l'ont pas égalé ; seul notre Molière Ta surpassé en élevant son art plus haut que la comédie de mœurs, en créant la comédie de caractère.

RÉSUMÉ

Après la tragédie, c'est dans la comédie que brille le plus le génie poétique des Grecs de la période athénienne. Épicharme en Sicile, Aristophane et Ménandre à Athènes, dominent l'histoire de ce genre littéraire.

(1) Fragm. 533, Kock, trad. nouvelle.

(2) Fragm. 9, 63, 94,M25, 218, Kock, trad. nouvelle. Le dernier de ces fragments, passé proverLe, est cité par saint Paul (I. Cor., xv, 33).

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