‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 79 sur 156 · COMÉDIE ANCIENNE (SUITE) .* ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

COMÉDIE ANCIENNE (SUITE) .* ARISTOPHANE

Aristophane (445-380), le plus illustre des poètes de la comédie ancienne, est aussi le seul poète comique de la Grèce que nous puissions juger autrement que par des fragments (onze comédies Conservai

Poète de génie, écrivain merveilleux, esprit fnri'e et toupie, plein d'une verve inépuisable, il débute par ia

satire militante (les Chevaliers, contre Cléon ; les Nuées, contre les sophistes etSocrate, etc.) ; puis la satire devient moins âpre et la fantaisie domine (les Oiseaux, tableau d'une cité idéale ; les Grenouilles, sur Euripide et son influence morale) ; enfin il écrit des pièces un peu indécises et de tendance sociale (le Ploutos, sur la richesse et la pauvreté), qui acheminent la comédie vers une forme différente par la réduction du rôle du chœur et vers un esprit nouveau par le caractère plus général des sujets traités.

11 a plus d'idées que de doctrine, et il n'a pas écrit de « pièces à thèse ». C'est surtout un pur attique, c'est-àdire un esprit modéré et fidèle aux traditions de la patrie, puis un libre poète, c'est-à-dire un homme qui prend son bien, l'élément comique, partout où il le trouve, particulièrement prompt à saisir et à montrer, avec le grossissement nécessaire au théâtre, les côtés ridicules ou dangereux des choses à la mode, des hommes du jour, et de leurs systèmes.

Eupolis est le seul des poètes comiques ses contemporains dont une histoire sommaire ait à retenir le nom.

COMÉDIE MOYENNE ET NOUVELLE OU COMÉDIE ATTIQUE DU IVe SIÈCLE.

Au iv« siècle, la comédie attique se transforme complètement.

La comédie moyenne prépare la comédie de mœurs en traitant, mais d'une manière superficielle et trop convenue, des sujets pris dans la vie commune: en outre, elle rejette progressivement tous les éléments lyriques de la comédie ancienne. Ses meilleurs poètes furent Antiphane et Alexis.

Avec la comédie nouvelle, la comédie de mœurs est définitivement constituée . les types et le comique de convention font place à la vérité, à l'image de la vie, à l'étude des passions. Elle est illustrée par Philémon, et surtout par

Mônandre (340-292 environ), poète à la fois gracieux el profond, qui serait légal de Molière s'il avait créé audessus de la comédie de mœurs la comédie de caractère-

LECTURES RECOMMANDÉES

Sur l'ensemble du chapitre : A. et M. Croiskt. Histoire de la littérature grecque, t. III; Jacques Denis, La Comédie grecque, 2 vol., 4886.

Sur la Comédie sicilienne et Épicharme : Jules Girard, Épicharme, dans ses Études sur la poésie grecque.

Sur Aristophane : Gouat, Aristophane et l'ancienne comédie attique, 1889 , Maurice Croiset, Aristophane et les partis à Athènes, l'J06 (ouvrage étudié par Am. Hauvette dans un article du Journal des Savants, 1907); Emile Deschanbl, Études sur Aristophane, 1892; Paul BIazon, Essai sur la composition des comédies d'Aristophane, 1904 (ouvrage étudié par Mauricb Croiset dans un article du Journal des Savants, 1905).

Sur Ménandre : Ch. Benoit, Essai historique ei littéraire sur la comédie de Ménandre, 1854 ; Guillaume Guizot, Ménandre, étude historique et littéraire sur la comédie et la société grecques, 1855, Maurice Croiset. deux articles dans le Journal des Savants, oct. et déc. 1907 : Ph.-E. LbgraVD, articles de la Revue des Etudes anciennes, t. IX (1907) et t. X (1908); Henri Wkil, Remarques sur les nouveaux fragments de Ménandre, article du Journal des Savants, février 1908.

TEXTES A CONSULTER

Épicharme et Sophron : leurs fragments sont au t. I, fascicule 1, des Comicorum graecorum fragmenta de G. Kaibel, Weidinann, 1899 ; on trouve aussi les fragments d'Épicharme au t. I. des Fragmenta philosophorum graecorum de Mullach, Bibliothèque Didot, 1860.

Aristophane. — Éditions complètes . la plus récente est celle de Von Leeuwkn, Leyde, 18^-1906, à laquelle l'auteur a ajouté en 1908 des Prolegomena ad Aristophanem ; éditions antérieures de G. Dindorf, 1830-1839, de Dindorf et Longueville dans 1* Bibliothèque Didot, 1838, de Blaydes, 1886 et suiv. — Édition* de Morceaux choisis ou Extraits, par Paul Girard, Delà-

grave, 1883, par L. Bodin et P. Mazon, Hachette, 1902. — Éditions spéciales des Acharnient et des Chevaliers par Ribbeck, 1867, des Nuées par Teuffel, 4866, de la Paix par P. Mazon, Hachette, 1904. — Éditions des Scolies anciennes sur Aristophane, par Dindorf au t. IV de son édition complète, par Fr. Dûbner, dans la Bibliothèque Didot, par Ruthkword, 2 vol. Londres, Macmillan, 1896.

Ménandre. — On trouvera les anciens fragments à la suite de l'Aristophane de la Bibliothèque Didot; de nouveaux fragments ont été publiés par Jules Nicole {Le Laboureur de Ménandre, Baie et Genève, 1898) et surtout par Gustave Lefebvre (Fragments d'un manuscrit de Ménandre, Le Caire, 1907); L. Bodin et P. Mazon ont ajouté, en 1908, des Extraits de Ménandre à. leur édition ^'Extraits d'Aristophane

Fragments de tous les comiques grecs : éditions de Botmf dans la Bibliothèque Didot, 1855, et de Kock, 1880-1888.

CHAPITKK III

LH1STOIHK.

I. Introduction. — La prose attique au v« et ad iW siècle. — Caractère nouveau de l'histoire chez les Attiques.

II. Thucydide. — Vie de Thucydide. — Le choix du sujet : utilité pratique. — Méthode de recherche — Méthode d'expo sition. — La composition. — Le style.

III. Xénopbon. — Caractère général des œuvres de Xéoophon ; sa vie. — L'Anabase. — Les Helléniques .

IV. Historibns du IVe sièclb uors de l'Attiqub. — Ctésias et Philistos. — Éphore et Théopompe.

La prose attique au V* et au IV* siècle. — Nous avons étudié la poésie attique dans ses formes essentielles, la tragédie et la comédie. La prose suivit de près les premières manifestations de la poésie. Au langage naïf et comme incomplet d'Hérodote en succède alors un autre plus ferme, plus vif et plus fin, manié par des auteurs qui s'attachent surtout aux questions politiques, morales, sociales, telles que les leur présente la vie dans la cité grecque et en particulier dans la cité athénienne. Ces auteurs n'ont point la large curiosité des Ioniens ; mais ils apportent à leurs recherches, plus restreintes en étendue, une force, une précision, une profondeur qui, en s'alliant à leurs qualités de style, produisent des œuvres de premier ordre. Cette période brillante de la prose

grecque commence vers l'an 420 et s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre.

Des trois formes de la prose attique, éloquence, histoire, philosophie, l'histoire donne la première une œuvré capitale, avec Thucydide, à là fin du ve siècle; aussi commencerons-nous par elle cette série d'études. Nous parlerons ensuite des philosophes, dont le plus brillant, Platon, meurt en 347, puis des orateurs, les derniers venus si l'on ne regarde que leurs chefsd'œuvre, mais dont les théories et les premiers essais avaient contribué à donner à la prose attique une impulsion décisive.

Caractère nouveau de l'histoire chez les Attiques — Les origines de l'histoire chez les logographes d'Asie Mineure et même chez Hérodote d'Halicarnasse ne nous ont montré que l'enfance de l'art et de la critique. Il restait à créer l'histoire savante : ce fut l'œuvre des historiens attiques, de Thucydide plus que tout autre.

Vie de Thucydide. — Thucydide naquit en Attique un peu avant 460. Il était d'une excellente famille, et parent de Cimon, le célèbre homme d'État fils de Miltiade Une grande fortune patrimoniale, maintenue, sinon augmentée, par l'exploitation des mines d'or de Scapté-Hylé en Thrace, lui assura l'indépendance nécessaire à ses travaux. Jeune encore, il connut l'œuvre d'Hérodote, puis il subit l'influence du philosophe Anaxagore, du rhéteur Antiphon, et de tous ces esprits supérieurs qui fondaient autour de Périclès la suprématie intellectuelle d'Athènes. Stratège en 424, et chargé de surveiller la côte de Thrace, il ne put empêcher le Lacédémonien Brasidas de surprendre Amphipolis : l'exil fut pour lui la conséquence de cet échec, et pendant vingt ans il resta absent de

TflUCYDIDB. 253

sa patrie. Il est probable que dès cette époque il avait commencé à écrire Y Histoire de la guerre du Péloponnèse, à laquelle il ne donna la forme définitive, qu'après son retour à Athènes. La fin de sa vie est obscure ; il mourut entre 400 et 395.

Le choix du sujet • utilité pratique. — Thucydide est le premier historien grec qui aborde franche ment l'étude de la réalité contemporaine. Il déclare dès le début que la guerre du Péloponnèse est l'événement le plus important de l'histoire grecque. A nos yeux, cette guerre est pour le monde hellénique le commencement de la décadence, tandis que la victoire des Grecs sur les Perses a sauvé l'Europe de la barbarie. Mais Thucydide voit que la guerre du Péloponnèse a mis en jeu bien plus d'efforts et de passions : pour le philosophe, pour l'homme d'État, elle est donc plus attachante et elle offre plus de leçons. « C'est ici, nous dit-il de son livre, une œuvre d'un profit solide et durable (i) plutôt qu'un morceau d'apparat en vue d'une audition de quelques instants (2). »

Méthode de recherche. — Pour qu'une œuvre d'histoire soit d'un « profit solide et durable », il faut qu'elle s'appuie sur des faits contrôlés et qu'elle en montre l'exacte liaison. Thucydide s'applique a réaliser cet idéal, en suivant les règles d'une critique scientifique. Il tâche de voir les choses par lui-même ; quand il ne les a pas vues, il s'informe longuement et à grand'peine ; il contrôle les récits qu'on lui apporte, môme ceux des témoins oculaires; il aime les documents authentiques, et quelquefois il les transcrit. Pour montrer la liaison des faits, il fixe leur date avec précision, et il s'enquiert de leurs causes maté-

U) Tel est le hds exact des mots xt9[|i* l< du', expression dont on a trop souvent donné une traduction erronée en la rendant par les mots « un monument durable ».

(2) Thucydide, 1, 81, 4. - Les manascriu et les éditions divisent l/Iistoiro de Thucydide eu huit livres.

Eau*. — Litt. gr. 1S>

rielles et morales (état des finances, de l'armée ou de la flotte dans une cité, état d'âme des grands hommes, des cités, des peuples).

11 résulte de tout cela une histoire instructive, philosophique, dégagée des récits merveilleux auxquels se complaît Hérodote, et telle qu'on pouvait l'attendre d'un historien qu'animait au plus haut degré la passion du vrai. Cependant Thucydide ne cherche pas à dissimuler ses sympathies (Périclès, Brasidas) et ses antipathies (Cléon), mais il donne toujours l'impression qu'elles procèdent d'un jugement réfléchi, sincère, conduit par une raison impérieuse et sereine. C'est pour laisser parler cette haute raison qu'il s'efface derrière ses récits, s'en remettant au lecteur du soin de dégager les leçons qu'ils contiennent.

Méthode d'exposition. — Si Thucydide est un savant, c'est aussi un Attique du ve siècle, et par conséquent un artiste.

A première vue on peut se demander si, dans les récits proprement dits, il ne sacrifie pas trop l'art à la science : il suit les événements pas à pas, de saison en saison, avec une inflexible rigueur; c'est une perpétuelle division par étés et par hivers; l'été dure huit mois, l'hiver quatre mois, et, pendant chacune de ces périodes, il promène le lecteur sur les différents théâtres de la guerre, arrêtant chacun de ses récits au moment où les événements atteignent la limite d'une saison. Toutefois dans ce cadre uniforme il se meut, quand on y regarde de près, avec une remarquable habileté. Les récits importants, même morcelés pour le besoin de la chronologie (affaire de Pylos-Sphactérie, campagnes de Brasidas en Thrace), sont composés avec un art très savant qui leur donne leur physionomie originale.

Mais où Thucydide se montre le plus un grand écrivain, c'est lorsqu'il ramasse dans un portrait, dans un tableau général et vivant, les traits significatifs

d'un spectacle complexe. C'est là une innovation de son génie, celle où son art se manifeste avec le plus d'éclat.

Les discours de politique pure étaient peu nombreux chez Hérodote; ils sont fréquents chez Thucydide. En Grèce, au ve siècle, tout était préparé par des délibérations, et la parole décidait du tout : retrancher de l'histoire les discours, c'eût été ne donner qu'une image inexacte de la vie du peuple grec. Mais Thucydide est trop un homme de son temps et de son pays, il est trop poète, trop artiste pour reproduire les discours authentiques. « Il m'était difficile, dit-il, d'en reproduire le texte avec une exactitude littérale, soit que je les eusse moi-même entendus, soit que j'en fusse informé par d'autres : j'ai fait dire à chaque orateur, en chaque circonstance, ce qui me semblait le plus en situation, en me tenant le plus près possible de la pensée générale qui avait réellement inspiré ses discours (1). » 11 y a donc dans les harang-ues de Thucydide une part de divination jointe à une grande part de vérité : ce ne sont point de vains exercices d'école, mais des œuvres sérieuses et profondément réfléchies. C'est par elles que les faits sont analysés, reçoivent leur sig-uificalion, et suggèrent ainsi de véritables leçons de politique ou de stratégie.

La composition. — Le plan de Thucydide estfon simple. Dans sa préface, d'une importance capitale, il justifie le choix de son sujet par une comparaison avec l'histoire antérieure de la Grèce, et il indique les règles essentielles de sa critique. Puis il étudie les causes de la g-uerre et en raconte les événements selon la méthode que nous avons résumée plus haut. Si le récit s'arrête à l'année 4ii, c'est que Thucydide est mort avant d'avoir pu achever son œuvre ; même inachevée, elle porte les marques d'un dessein

(1) Thucydide, 1, 22, 1, ç»u *> traduit y*' *Ur«d GreiMt. Aotict sur J àw cydidc, p. 74.

1tto L'HISTOIRE.

bien arrêté, les digressions y sont rares, et Ton peut dire quelle va droit à son but.

Chaque morceau pris à part est, comme l'ensemble, un modèle de composition : là, rien de lâche ni de flottant comme chez Hérodote, mais un tissu fort et serré, où pas un détail n'est inutile, où le pathétique se dissimule derrière les faits sans étalage de sensibilité : c'est par l'émotion contenue, par la sobriété expressive, que les tableaux ou les récits ont le caractère dramatique que nous admirons encore aujourd'hui. Jugeons-les directement par quelques citations, en commençant par le tableau de la politique de Périclès et des fautes des Athéniens après sa mort :

Tout le temps que Périclès fut à la tête de l'État pendant la paix, il gouverna avec modération : il sut le garder contre les périls, et, sous cette direction, Athènes devint très grande... Puissant par sa considération et par son intelligence, et à. l'abri de tout soupçon de vénalité, Périclès maintenait la foule libéralement; il la menait, au lieu d'être mené par elle, parce que, ne devant pas son pouvoir à des moyens illégitimes, il ne la flattait pas dans ses discours, mais pouvait, grâce à son autorité, la contredire même avec force. Quand il voyait les Athéniens se livrer à une confiance déplacée et insolente, il les maîtrisait par sa parole et les frappait de crainte ; cédaient- ils à des frayeurs insensées, il relevait leur courage et les ramenait à la confiance. Il y avait donc à Athènes, de nom, la démocratie, de fait, l'autorité suprême du premier des citoyens. Mais les hommes qui vinrent après lui, plus égaux entre eux et désirant tous le premier rang, se mirent à abandonner les affaires aux caprices du peuple. De là vinrent beaucoup de fautes en raison de la grandeur d'Athènes et de l'étendue de sa domination; et la principale fut l'expédition de Sicile, où il y eut à blâmer, moins encore la folie d'une entreprise commencée contre des ennemis mal jugés, que la conduite de ceux qui, après l'avoir fait décider, ne s'occupèrent pas de venir en aide à leurs concitoyens en campagne, mais, tout entiers à leurs querelles particulières au sujet de la prééminence dans l'État, énervèrent les opérations de cette guerre lointaine, et, dans Athènes, commencèrent à se déchirer entre eux (1).

(1) Thucydide, II, 65, 5 et 8-U. Trad. Jules Girard, Estai sur lhv ydide, ». 117 et suit.

Après le tableau, la narration. Mycalesse, petite ville de Béotie, est mise à sac par des Thraces mercenaires qu'Athènes avait renvoyés faute d'argent, et qui rentraient chez eux en faisant le plus de mal possible aux ennemis d'Athènes :

Diitréphès se cacha pendant la nuit près du temple d'Hermès et attendit (ce temple est éloigné de Mycalesse de seize stades exactement) ; au point du jour il était déjà devant la ville, qui n'est pas grande, et il s'en empare, étant tombé sur des gens qui ne se gardaient point, et qui ne s'attendaient pas que jamais on pût, en venant â>\ la mer, s'avancer si loin pour les attaquer. En outre, la muraille était faible et môme ruinée en quelques endroits; ailleurs, elle manquait d'élévation, et avec cela, les habitants, qui ne redoutaient rien, avaient laissé les portes ouvertes.

Se jetant dans Mycalesse, les Thraces saccagent les maisons et les temples, et ils tuent les habitants sans égard ni pour la vieillesse ni pour la jeunesse : loin de là, ils mettent à mort successivement tous ceux qu'ils rencontrent, enfants, femmes, et même bêtes de somme, et tous les êtres vivants qu'ils aperçoivent. C'est que le peuple de Thrace, semblable en cela aux peuples barbares les plus sanguinaires, aime surtout à répandre le sang dès qu'il n'a rien à craindre. Dans cette circonstance, le trouble fut d'ailleurs extrême, et le carnage s'offrait sous toutes ses formes. Allant jusqu'à se ruer sur une immense école d'enfants qui était dans cette ville, et où les enfants venaient justement d'entrer, les Thraces les massacrèrent tous. Et pour un désastre qui tombe sur une ville entière, celui-là, égal en gravité aux plus grands, fut plus que tout autre imprévu et terrible (1).

Citons encore cette belle page, qui tient de la narration et du tableau* où Thucydide montre la retraite de l'armée athénienne en Sicile :

Après cela, Nicias et Démosthène jugetfnt les préparatifs suffisants, l'armée se met en marche, le surlendemain du combat naval. Terrible chose, non seulement au point de vue des affaires générales, car, dans cette retraite, ils n'avaient même plus un vaisseau, et, déchus de leurs espérances, ils voyaient que leur propre péril était aussi celui de la république, mais encore pour chacun en particulier, car, à la sortie du camp, il

(1) Thucydide, Vil, 29, 3-5. Traductiou nouvel!*.

te passait pour les yeux et pour l'âme de chacun de» Rcènes

douloureuses. Gomme les morts demeuraient sans sépulture, celui qui voyait quelqu'un des siens couché à terre, tombait dans une affliction mêlée d'effroi ; et quant aux blessés et aux malades, qu'on abandonnait vivants encore, plus malheureux euxmêmes, ils étaient pour les vivants un spectacle plus affligeant que les morts. Suppliant et pleurant, ils mettaient les autres dans l'embarras, leur demandant de les emmener, et appelant chacun à grands cris, s'ils apercevaient quelque parent ou ami, puis, au moment où leurs camarades se mettaient en route, s'accrochant à eux et les suivant de près tant qu'ils pouvaient, et enfin, quand le cœur et la force leur manquaient, restant en arrière, non sans gémir et invoquer les dieux d'une voix affaiblie: aussi tout le camp, plein de larmes, et par suite dans l'embarras, ne s'ébranlait qu'avec peine; et pourtant, c'était un pays ennemi que l!on quittait, on y avait déjà souffert des maux que des larmes ne suffisaient pas à pleurer, et l'avenir obscur était encore gros de souffrances 1 L'abattement et l'humiliation tout ensemble les accablaient. Ils avaient vraiment l'air, dans leur fuite, des habitants d'une ville qui vient d'être prise d'assaut, et même d'une grande ville, car, à tout compter, il n'y avait pas là moins de quarante mille hommes en marche. Sur ce nombre, alors que tous et chacun prenaient ce qu'ils pouvaient d'objets utiles, les hoplites et les cavaliers, contre l'ordinaire, portaient eux-mêmes leurs vivres avec leurs armes, les uns faute de valets, les autres par défiance, car le plus grand nombre des valets avaient déserté depuis longtemps ou tout récemment. Mais ces vivres même étaient insuffisants: il n'y avait plus deblédansle camp. En outre, le reste de leurs souffrances et cette égalité de misères qui en d'auires circonstances aurait produit au moins l'allégement qu'on éprouve à ne pas souffrir seul, tout cela cette fois leur paraissait bien difficile à supporter, surtout lorsqu'ils se rappelaient tant d'éclat et d'arrogance aboutissant à une telle fin, à une telle humiliation. C'était la plus grande catastrophe qui eût jamais affligé une armée grecque : eux qui étaient venus en Sicile pour asservir les autres, ils s'en allaient avec la crainte de subir le même sort ; eux qui étaient partis d'Athènes au milieu des vœux et des chants d'allégresse, ils s'ébranlaient maintenant avec des présages tout contraires; ils ne s'avançaient plus sur leurs vaisseaux, mais à pied, et mettaient leur confiance non plus dans leurs marins, mais dans leurs hoplites. Voilà le malheur auquel il leur fallait pourtant se résigner à cause de la grandeur du péril encore suspendu sur leur tête (1).

<4) Thucydide, Vil, 76 Traduction nouvelle.

De tels morceaux sont aussi éloquents que dramatiques, et c'est par les mômes qualités que se recommandent les harangues : les questions y sont nettement posées, les discussions bien conduites, les péroraisons courtes et logiques. Qu'on en juge par les vives et brèves paroles de lïphore Sthénélaïdas, dans l'assemblée secrète des Spartiates :

« Je n'entends rien aux longs discours des Athéniens. Ils se ■ont beaucoup loués eux-mêmes, mais nulle part ils n'ont prouvé qu'ils ne font pas de tort à nos alliés et au l'éloponm *>e. Or, si, après s'être bien conduits autrefois contre les Mèdes, ils se conduisent mal aujourd'hui envers nous, ils méritent une double punition pour être devenus mauvais, de bons qu'ils étaient. Nous, nous sommes aujourd'hui ce. que nous étions alors, et, si nous sommes sages, nous ne laisserons pas opprimer nos alliés et nous ne parlerons pas de marcher à leur secours dans l'avenir : car c'est maintenant et non pas dans l'avenir qu'ils souffrent. D'autres ont beaucoup d'argent, de navires et de chevaux. Nous avons, nous, de bons alliés qu'il ne i'aut pas livrer aux athéniens, ni défendre par des discussions et par des paroles, quand ce n'est pas seulement en paroles qu'ils sont maltraités, mais qu'il faut secourir en toute hâte et de toutes nos forces. Et que personne ne prétende nous prouver qu'il convient de délibérer longtemps I Votez donc, Lacédémoniens. d'une manière digne de Sparte, votez la guerre ; ne laissez pas les Athéniens aecrotU'e leur puissance, ne trahissons pas nos alliés, et, avec l'aide des dieux, marchons contre les agresseurs (1)1» »

Le style. — Le style enfin est tout à fait original. Pour former le langage de la philosophie politique, Thucydide a repris des mots anciens et il en a créé de nouveaux. A la rhétorique naissante, il doit le goût des antithèses et des contrastes : c'est là le caractère principal de ses périodes, encore assez courtes, mais plus fermes que celles d'Hérodote. Dans l'ensemble, ce style est le plus précis, le plus nerveux que nous ait laissé l'antiquité grecque. « Chez lui, dit Gicéron, la pensée est tellement abondante, qu'il présente

(i) Thucydide, I, 86. Traduction Jules Girard, Essai sur Thucydide, p. ;•

presque autant d'idées que de mots; il y a tant de justesse et de précision dans son style, qu'on ne sait si l'expression ajoute à la pensée, ou si c'est de la pensée qu'elle tire son éclat (1). » Thucydide n'atteint pas sans effort cette précision géométrique : de là, des constructions heurtées, des hardiesses grammaticales, quelque chose de tourmenté qui rend le livre difficile à lire couramment ; mais une fois qu'on a pénétré les secrets de cette langue, elle captive et ravit l'admiration.

Caractère général des œuvres de Xénophon; Sa vie. — Thucydide avait porté l'histoire à une hauteur où elle ne pouvait se maintenir : pour l'art et pour la science, Xénophon lui est bien inférieur. Attique par la naissance et par ses qualités d'excellent écrivain, mais grand admirateur des institutions de Lacédémone, Xénophon partage les talents de son heureuse nature entre divers ouvrages d'histoire et de morale. Son style aimable et doux, clair et accessible à tous, est l'image de son âme honnête et moyenne ; son caractère, ferme et modeste, le tient à égale distance du héros et de l'égoïste. Disciple de Socrate, il n'est qu'effleuré par sa philosophie : dans la vie privée, dans les périls de la vie militaire, dans les grandes affaires politiques, historien ou homme d'action, il est d'une piété scrupuleuse, étroite, et pleine des superstitions que combattait l'enseignement socratique.

Il naquit vers 430, dans une famille riche, et il se lia de bonne heure avec Socrate; après la prise d'Athènes et le renversement des Trente, le triomphe de la démocratie, en ruinant ses espérances d'aristo-

(i) Cicéron, De oratore, II. 13, 56 Traduction Gaillard.

crate, le pousse à mener la vie d'aventures. Il se rend alors, malgré le conseil contraire de Socrate, à la cour de Gyrus le Jeune. Ce prince, frère du nouveau roi de Perse, Artaxerxès, réunissait un corps de mercenaires grecs et préparait une expédition pour détrôner son frère. Xénophon prend part à l'expédition des Dix-Mille et à la retraite qui en est la suite (401-399). Puis il se met au-service du roi de Sparte, Agésilas, et assiste dans les rangs de son armée à la bataille de Coronée (394), livrée contre la coalition thébaine, où les troupes athéniennes étaient jointes à celles de Thèbes. Exilé par les Athéniens, il s'attache de plus en plus à la fortune d'Agésilas et reçoit des Spartiates un vaste domaine à Scillonte, près d'Olympie, où il mène jusqu'en 370 une vie de grand seigneur, occupée par la chasse, l'équitation, et la composition de presque toutes ses œuvres. Il finit par se réconcilier avec Athènes, mais il passa ses dernières années à Corinthe, où il mourut vers 355.

Nous n'avons maintenant à étudier que ses écrits historiques; nous retrouverons dans un autre chapitre le disciple de Socrate et le moraliste.

L'« Anabase». — L'Anabase, récit de l'expédition et de la retraite des Dix-Mille, appartient plutôt au genre des mémoires militaires qu'à celui de l'histoire proprement dite. La première partie, qui donne son nom à l'ouvrage [Kurou anabasis, marche de Gyrus vers le haut pays), montre les mercenaires grecs à la solde de Gyrus le Jeune, partant de Sardes en Lydie et arrivant à Cunaxa, près de Babylone ; là, ils livrent contre les troupes d'Artaxerxès une grande bataille où ils sont vainqueurs, mais où Cyrus est tué ; bientôt après, une trahison les prive de leurs généraux. Xénophon, qui ne suivait l'armée qu'en curieux, est alors nommé commandant de l'arrière-garde ; sans avoir le titre et les honneurs de général en chef, il s'impose à tous par la supériorité de son esprit et par

son infatigable activité pendant la périlleuse retraite des Grecs jusqu'aux rivages du Pont-Euxin, et c'est l'histoire détaillée de cette retraite qui remplit la deuxième partie de YAnabase.

Ces mémoires d'un soldat ont l'élégante correction des Commentaires de César et la bonne humeur des Commentaires de notre Montluc. L'homme s'y est peint tout entier avec son dévouement sans bornes, sa science militaire, son éloquence persuasive; peut-être même a-t-il mis quelque complaisance dans cette peinture et trop cédé au désir de ne se point laisser oublier. La page suivante peut donner une idée du genre des récits de YAnabase, également éloignés des longueurs d'Hérodote et de la concision de Thucydide, pleins de vie et de mouvement, mais où le réalisme garde une parfaite mesure, et par là vraiment attiques :

Les Grecs marchaient le plus vite possible. Mais les ennemis postés sur la hauteur s'étaient aperçus de leur marche vers le sommet, et aussitôt eux aussi s'étaient élancés vers le sommet pour le leur disputer. Alors s'élève un grand cri de l'armée grecque où les chefs exhortaient leurs hommes, et un grand cri des gens de Tissapherne qui exhortaient aussi leurs hommes. Xénophon, se portant à cheval sur le flanc de sa troupe, l'encourageait de la voix : « Soldats, aujourd'hui c'est pour revoirla Grèce, croyez-le bien, que vous luttez; aujourd'hui c'est pour vos femmes et vos enfants; aujourd'hui travaillez encore un peu, et vous n'aurez plus à combattre pendant tout le reste de la marche. » Alors Sotéridas de Sicyone dit : « La partie n'est pas égale, Xénophon : tu fais la route à cheval, moi je peine rudement à porter mon bouclier. » L'autre l'entend, saute à bas de son cheval, le pousse hors du rang, lui arrache son bouclier, et marche le plus vite possible avec ce poids; or il portait déjà une cuirasse de cavalier: c'était accablant. Cependant, grâce à cet encouragement, lavant-garde avançait un peu, et l'arrière garde arrivait, la suivant avec peine. Alors les autres soldats frappent Sotéridas. lui lancent des pierres, l'injurierut jusqu'à ce qu'ils l'aient forcé à reprendre son bouclier et a marcher. Xénophon remonte, et, tant que le chemin est praticable, il reste à cheval; puis quand il devient

impraticable, il quitte son cheval et se hâte à pied. Enfin on arrive au sommet avant les ennemis (1).

Les «Helléniques». — Si TAnabase est surtout un recueil de souvenirs, un livre de Mémoires, les Helléniques de Xénophon sont vraiment un ouvrage historique. Cet exposé de l'histoire grecque s'étend depuis la tyrannie des Quatre-Cents à Athènes (411), jusqu'à labataille de Manlinée (302) qui marque la (in de la puissance de la Grèce, désormais trop alfaiblie par les querelles intérieures pour résister efficacement aux prochaines tentatives de Philippe de Macédoine : c'est donc la continuation et l'achèvement, puis le prolongement de l'Histoire de Thucydide. Mais entre les deux œuvres il y a des différences. Les Helléniques sont une composition inégale et capricieuse : point de plan arrêté, point de méthode. Ici, brièveté excessive (2) ou silence absolu sur des événements de premier ordre. Là, longs développements, sans nécessité, mais non pas toujours sans raison : on saisit, en effet, chez Xénophon, la préoccupation de louer Lacédémone au détriment d'Athènes et de Thèbes. D'ailleurs, sincérité absolue, même lorsqu'il est le moins impartial. Voilà pour le fond; quant à la forme, bien qu'inférieure à celle de VA nabase, elle est souvent nette, élégante, el simple (3).

(1) Anabase,\\\, 4, 44-49. Traduction nouvelle.

(ï) La prise d'Athènes par Lys.mdie n'inspire à l'auteur que quelques lignes sèches et indifférentes : « Lvsandre entra dans le Pirée; les bannis revinrent avec lui, et les murs furent démolis au son des flûtes, au milieu d'une grande joie, car on regardait ce jour comme l'aurore de la liberté grecque. » (Helléniques, II, 2, 23, cité et traduit par A. Croiset, Xénophon, p. 199.)

(3) On a, sous le nom de Xénophon, plusieurs petits traités moins importants, sur des sujets historiques : la République de Lacédémone, tableau plus idéal que complètement exact des institutions de la Tille qui fut si chère a Xénophon; \ Agésilas, panégyrique du célèbre roi; les Revenus, étude sur les finances athéniennes. Nommons encore les trois traités techniques intitulés : Sur Péquitation, le Commandant de ravalerie, le Chasseur (1 authenticité de ce dernier est discutable), documents précieux pour l'étude de la vie militaire et privée chez le* (jrecs des v* et iv* siècles. Quant a l'écrit intitulé République des Athéniens et inséré dans la collection des oeuvres de Xénophon, c'est Utilement qu'il a été attrihué à cet auteur; il a probablement été composé ▼ers 424 à Athènes par un théoricien politique, parLi^n de l'oligarchie.

264 x L'HISTOIRE.

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