‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 84 sur 156 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

voulait condamner pour avoir négligé de recueillir 'es morls après la bataille des Arginuses.

Malheureusement, sur la foi de ressemblances trop réelles, la foule des ignorants le confondait avec les sophistes. Comme eux, il s'adressait aux jeunes gens et faisait table rase des études des philosophes antérieurs; comme eux, il prétendait réformer l'ancienne éducation, et déclarait que la connaissance de l'homme est la première de toutes les connaissances. De plus, il était laid et assez original : mal vêtu, non chaussé, la tète découverte et chauve, il parcourait les rues d'Athènes, flânant aux boutiques, causant avec tous, petits et grands, critiquant tout le monde, étonnant aussi tout le monde par le contraste entre la gravité de ses propos et la singularité de son allure.

Aristophane lui porta le premier coup dans sa comédie des Nuées, en le décriant comme le représentant de la sophistique, et même, chose plus mensongère encore, de l'athéisme des anciens physiciens de l'école d'Ionie. Le nombre de ses ennemis augmenta peu à peu, car la démocratie voyait en lui un critique indépendant et redoutable ; l'amitié d'Alcibiade, un des nommes politiques les plus attaqués d'Athènes, augmenta son impopularité. Aussi, après l'expulsion des Trente Tyrans, dont l'un, Critias, avait été son disciple, Mélétos, Anytos et Lycon le citèrent-ils en justice comme coupable de ne pas croire aux dieux reconnus par l'État et de corrompre la jeunesse. Devant ses juges sa défense fut admirable par l'élévation des sentiments, mais maladroite car elle était provocante et hautaine : par une faible majorité il fut condamné à boire la ciguë (300); il subit la mort avec courage, après avoir passé ses derniers moments à entretenir ses disciples de l'immortalité de l'âme.

Sa doctrine. — Nous avons dit qu'entre Socrate •it les sophistes, il y avait des ressemblances exté-

neures; mais que de différences, si nous allons au fond de la vie et de la doctrine 1

Socrate était désintéressé, il ne faisait pas payer ses leçons ; il s'inclinait devant les lois traditionnelles de son pays, il sacrifiait et conseillait à ses amis de sacrifier aux dieux de la cité. Surtout il ne pensait pas que l'apparence ou le caprice du moment fût la mesure de toutes choses; il croyait donc à la science, à la vérité universelle et durable.

Mais, pour lui, l'objet de la science, c'est l'homme intellectuel et moral et non plus l'univers physique, et il professait pour les sciences de la nature un véritable scepticisme : « Connais-toi toi-même » (1) fut sa maxime favorite. Selon lui, l'homme se porte naturellement vers ce qu'il croit être le meilleur ; toute erreur a pour cause l'ignorance^ et nul n'est méchant volontairement. La vertu est donc déterminée par la science, ou, comme il disait, identique à la science, et peut être enseignée avec elle ; la science se confond avec la morale. Le bien et le mal existent par eux-mêmes, par nature, et non, comme le prétendent les sophistes, par convention humaine; la notion même de l'utile et du bonheur est chez lui si pure et si élevée qu'elle 3c confond avec celle de l'honnête et du beau.

On voit par là que Socrate rétablissait sur des bases solides la morale ébranlée par les sophistes. Il faut ajouter que, le premier, il semble avoir posé nettement la distinction de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière, et qu'il croit à l'immortalité de l'âme comme à une conséquence très vraisemblable de la justice divine; pour lui, en effet, il y a un dieu unique, intelligence suprême et raison parfaite, Providence qui gouverne le monde.

Sa méthode. — C'est par la dialectique (art de converser, de discuter) que Socrate enseignait ses

<1) l'vSli a\%\ètt*.

doctrines, et l'un des procédés les plus fréquents de sa dialectique, c'est le genre d'interrogation connu sous le nomd' ironie socratique. Étymologiquementle mot ironie est synonyme de fiction, c'est l'art de jouer un rôle : en présence des sophistes ou d'unejeunesse arrogante, Socrate fait l'ignorant, il demande qu'on l'éclairé, ce qui le conduit à démontrer à ses interlocuteurs qu'ils en savent encore moins que lui. Cette méthode d'interrogation subtile, même quand les conclusions en paraissent négatives, est une arme puissante, car Socrate obtient par elle des définitions de plus en plus précises qui servent au progrès d'une doctrine positive. L'ironie était complétée par la maïeutique ou art d'accoucher les esprits, procédé par lequel Socrate, grâce à une suite d'habiles interrogations, faisait trouver à ses interlocuteurs ce que lui-même avait dans l'esprit, les accouchant de sa propre pensée.

Socrate n'avait rien écrit : c'est d'après les œuvres de ses disciples Xénophon et Platon que les modernes reconstituent la vie et les idées du fondateur de la philosophie spiritualiste.

Xénophon moraliste. — Nous avons étudié, dans lo chapitre précédent, la vie et les ouvrages historiques de Xénophon. îl reste à parler de ses œuvres morales, celles où l'influence de Socrate est le plus visible, influence légère qui n'a point fait de Xénophon un philosophe original, mais un moraliste délicat, plus touché par l'esprit pratique et religieux de son maître que par la profondeur et la nouveauté de ses doctrines.

Les « Mémorables ». — Après la mort de Socrate Xénophon resta fidèle à la mémoire de son maître, et nous devons à cette fidélité l'ouvrage qu'il intitula

les Mémorables, parce qu'il y recueillait les actions et paroles les plus mémorables de Socrate. Tantôt Xénophon raconte, et c'est une narration , tantôt il met en scène Socrate et ses interlocuteurs habituels, sophistes ou jeunes gens, et c'est un dialogue plein des charmes et des finesses de la conversation athénienne. Rien de plus varié que ces « Souvenirs », où, avec un aimable laisser-aller, l'auteur passe en revue les vertus et les talents dont Socrate a parlé ou dont il a donné l'exemple. Socrate est le meilleur et le plus heureux des mortels, et son bonheur est la conséquence de sa vertu : telle est l'idée dominante de cette « morale en action » d'après Socrate. Citons-en les derniers mots, d'une beauté simple mais réelle :

Tous les amis de la vertu qui ont connu Socrate le regrettent encore, parce qu'ils trouvaient auprès de lui les plus grands secours dans la recherche de la vertu. Pour moi, qui l'ai toujours vu tel que je l'ai dépeint, si pieux qu'il n'osait rien entreprendre sans avoir consulté les dieux; si juste qu'il ne fit jamais à personne le plus léger tort, et qu'il rendait, au contraire, un service incomparable a tous ceux qui le fréquentaient ; si tempérant qu'il ne préféra jamais l'agréahlo à l'honnête ; si prudent qu'il ne se trompait jamais dans ses jugements sur le bien et sur le mal, n'ayant besoin de l'avis de personne pour faire cette distinction, mais se suffisant toujours à luimême, capable de définir l'un et l'autre et d'en exposer la nature, aussi habile à juger les hommes qu'à les reprendre de leurs fautes et à les porter au bien : il m'a semblé que tel devait être le meilleur et le plus heureux des mortels. Que ceux qui ne partagent point mon opinion comparent les mœurs des autres hommes à celles de Socrate, et qu'ils jugent (1)!

1/ « Économique ». — L1 Économique est un tableau de la vie des champs et l'image de l'existence de Xénophon dans ce domaine de Scillonte où il passa plus de vingt années avec sa femme et ses deux fils. L'ouvrage est court et sous forme de dialogue.

(1) Mémorables, IV, 8, 11. Trad . A. Croiset, Xénophon, p. lii-liî.

Socrate s'entretient d'abord avec Gritobule, fils de son ami Criton (oh. i-vi). Il lui montre qu'il y a une science de l'économie; Gritobule, qui l'ignore, se trouve pauvre avec une grande fortune, tandis que Socrate est riche avec une faible fortune. Quantité de gens sont comme Gritobule : il faut donc savoir comment on doit gouverner ses affaires. De tous les arts, les plus utiles et les plus nobles, pour celui qui veut briller dans l'État, sont l'art militaire et l'agriculture; c'est en y excellant que Gyrus l'Ancien et Cyrus le Jeune ont acquis la gloire et le bonheur. Gritobule demande alors le moyen de réussir dans l'agriculture, et Socrate lui propose le récit d'une* conversation qu'il eut un jour avec Ischomaque.

La conversation d'Ischornaque et de Socrate occupe la seconde partie de Y Économique (ch. vn-xxi), mais d'abord il ne s'agit point d'agriculture. Pour être bon agriculteur, en effet, le mari doit pouvoir s'en remettre à son épouse des soucis de la maison, la femme doit être une bonne ménagère; et voici Ischomaque qui raconte comment il a fait lui-même l'éducation de sa femme, qu'il avait épousée toute jeune encore et fort ig-norante de ses devoirs. Ischomaque est un homme accompli : il a l'esprit bien équilibré, et il jouit d'une santé vigoureuse ; il est l'homme « beau et bon », c'està-dire, pour les Grecs du ive siècle, l'honnête homme par excellence. Après avoir ainsi tracé le parfait modèle d'un ménage campagnard, Xénophon, continuant à faire parler Ischomaque, nous le montre habile dans le choix, l'éducation, la surveillance des ouvriers de sa ferme. Ischomaque parle enfin de l'agriculture, et il en indique les préceptes les plus importants. Il conclut en montrant qu'il ne suffit pas de connaître la science de l'agriculture, si on ne sait pas la faire appliquer par ses serviteurs ; il faut donc être capable de se faire obéir volontiers, et c'est là le talent suprême.

Telles sont les idées principales de Y Économique, ce livre d'une inspiration si délicate et si honnête, où il faut peut-être voir le chef-d'œuvre de Xénophon. Citons quelques passages des chapitres où l'auteur montre Ischomaque apprenant à sa femme les qualités d'une bonne ménagère :

Dès ce moment, dit-il, cette maison nous est commune... Il

ne s'agit plus maintenant d'examiner lequel de nous deux a apporté plus de bien que l'autre, mais il faut bien songer à cette vérité que le meilleur des deux associés aura le plus apporté au ménage commun...

Une de tes fonctions, qui peut-être ne te plaira pas, sera de veiller sur tes domestiques malades et de travailler à les guérir. — Que dis-tu? reprend la jeune femme, je n'aurai pas d'occupation plus agréable, puisqu'ils me sauront gré de mon dénuement et qu'ils me deviendront ainsi plus attachés. — Enchanté de sa réponse, poursuit Ischomaque, je lui dis : N'est-ce pas par une attention de ce genre que la mère-abeille, dans une ruche, se concilie à tel point l'amour de ses compagnes que, si elle quitte la demeure commune, aucune d'elles ne croit pouvoir y rester (1|?

Rien au monde, dit Ischomaque, n'est aussi beau, aussi utile que l'ordre. Un chœur est une réunion d'hommes. Mais si chacun agit au hasard, il se produit une confusion qui ne présente qu'un spectacle sans charme. Au contraire, quand tous exécutent en mesure les danses et les chants qui leur sont prescrits, rien n'est plus beau à voir, rien n'est plus délicieux à écouter.

Combien c'est encore une belle chose de voir des chaussures même ordinaires rangées avec ordre, des habits môme très simples soigneusement mis à part, des tapis, des vases d airain, des objets de table, et même (les hommes frivoles vont se moquer, mais les esprits graves et. sensés me comprendront) des marmites rangées avec intelligence et avec harmonie. Une disposition intelligente donne à toutes choses beaucoup de grâce. Ces ustensiles ainsi rangés peuvent être comparés à des chœurs (2).

(1) Economique, VII, 12-13et37-38. Trad. A. Croiset, Xénophon, p. 174-175.

(2) Économique, VIII, 3, et 19-20. Trad. A. Croiset, Ibid., p. 171-172. Il suffit de mentionner rapidement deux autres petits traités de Xénophon qui se rattachent aux Mémorables et à l'Économique : Y Apologie de Socrale, plaidoyer du philosophe devant ses juges, œuvre un peu sèche et maigre, dont l'authenticité a même été contestée; le Banquet, récit des conversations tenues par SocraU et autres invités à la suite d'un repas.

L* « Hiéron ». — \ï Hiéron, dialogue sur la tyrannie entre le poète Simonide de Géos et Hiéron, tyran de Syracuse, est encore un traité de morale. Après un tableau de la situation d'un tyran dans le monde, objet pour tous de réprobation et d'horreur, Simonide indique à Hiéron le moyen de sortir de cet état de misère : qu'il fasse de son pouvoir un usage généreux, libéral, avantageux à la cité ! De tyran, qu'il devienne un roi vertueux et sage ! La royauté bienfaisante et idéale que Xénophon se complaît alors à décrire était éloignée des idées athéniennes, mais naturelle dans l'esprit d'un ami de Lacédémone.

La « Cyropédie ». — La Cyropédie ou Éducation de Cyrus est un ouvrage de morale : Xénophon y montre, dans l'enfance et dans l'éducation de son héros, l'origine des vertus qui l'ont illustré, et il raconte ce que fut et ce que fit Cyrus depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Mais ce portrait du souverain asiatique dans la plénitude de son pouvoir « est moins une histoire, disait déjà Gicéron, que la peinture ingénieuse d'un gouvernement accompli » (i), et l'on peut dire, en langage plus moderne, que la Cyropédie est le « roman » de Cyrus, œuvre complexe et pédagogique, où l'auteur enseigne agréablement la morale, l'art militaire, la politique, au moyen d'un mélange d'histoire et de fantaisie. La doctrine morale de Socrate, l'esprit méthodique de Xénophon, les souvenirs de sa chère Lacédémone, son amitié et son admiration pour Cyrus le Jeune, voilà les principes qui ont inspiré la Cyropédie.

Cette œuvre abonde en belles narrations dont quelques-unes sont animées du souffle de l'épopée ; on y lit des scènes épisodiques où se montre la brillante imagination de l'écrivain, comme celle où il raconte les adieux du guerrier Ai>radate et de Penthée, son

(1) Cioiroo, ad Quintum I, lettre I, ch. vin, g Î3 : u Cyrus ille a Xénophon te non ad biatori» fidem scriptus, sed ad effigieui justi imperii. »

Looi.r. — Li IL. gr. iO

épouse, imitation des adieux d'Andromaque et d'Hector au VIe livre de V Iliade ; les discours y sont nombreux, pleins de convenance et de justesse.

Vie de Platon. — Xénophon, tout disciple de Socrate qu'il fût, était à peine un philosophe. Platon, le principal élève du maître, est le chef d'une grande école philosophique.

Né à Athènes en 428, dans une famille de vieille noblesse, Platon connut Socrate à l'âge de vingt ans ; après sa mort, il quitta Athènes par prudence, et se retira à Mégare ; puis, pour satisfaire la curiosité d'un esprit plus ouvert à toutes choses que celui de Socrate, il visita Gyrène, la Grande-Grèce, l'Egypte ; dans ce dernier pays il se lia d'amitié avec quelques pythagoy riciens illustres, Philolaos, Archytas Appelé en Sicile yà la cour de Denys l'Ancien, il déplut au tyran par la y franchise de son langage, et dut quitter Syracuse, i^ Rentré à Athènes en 387, il y enseigna la philosophie. En 368, la mort de Denys l'Ancien lui rouvrit l'entrée de la Sicile : Denys le Jeune paraissait accessible à ses idées sur la constitution des États, à ce rêve d'une république idéale dont les philosophes auraient été les chefs suprêmes. Chassé de Syracuse par une intrigue de cour, il y revint une troisième fois, et, après un troisième échec, rentra à Athènes (361) pour y consacrer ses dernières années à l'enseig-nement. Il mourut en 347.

Doctrine de Platon : l'idéalisme. — Xénophon n'avait fait connaître que le côté pratique et moral de la doctrine de Socrate. Platon s'attache au côté spéculatif : il étend et développe la doctrine, et des principes socratiques il tire toute une métaphysique, c'est-à-dire une philosophie de l'essence même des choses et des réalités suprêmes de la

pensée (i). Quand il fait parler Socrate dans ses admirables Dialogues, c'est le plus souvent sa propre pensée qu'il exprime ; mais ce fait môme prouve qu'il croit sincèrement continuer la propagande et la doctrine interrompues par le tragique événement de 399. Un vif amour du beau et du bien lui inspire la théorie des Idées, premiers principes des choses, réalités suprasensibles, indépendantes des objets, qui leur sont plus ou moins conformes et qui n'existent que par elles, indépendantes des esprits, qui se les représentent d'une manière plus ou moins parfaite.

Le Dieu de Platon est Uldée en qui se résument toutes les perfections : il est le bien, l'intelligence; il n'a pas créé le monde, dont la matière est éternelle, mais il l'a ordonné et organisé par pure bonté, et il le gouverne par sa Providence.

L'âme humaine est une création immédiate de Dieu, et elle a vécu dans le monde supérieur des Idées avant de tomber pour quelques années dans la matière d'un corps auquel elle peut et doit commander. Elle porte avec elle la vie et le mouvement, et elle ne peut mourir : la raison ou l'intelligence, le courage qui la fait s'émouvoir et agir, la sensibilité d'où dérivent les passions, sont ses dill'érentes parties.

Gomme Socrate, Platon enseigne que la vertu est identique à la science : toute faute de l'âme est le résultat d'une ignorance, et nul n'est méchant volontairement. Mais la science, pour Platon, n'est plus seulement, comme pour Socrate, la science de l'homme : c'est encore et surtout la science du monde idéal et du Bien ou de Dieu même, et la vertu est la ressemblance à Dieu.

Enseignement de Platon et caractère- général

(1) Métaphysique lignifie « ce qui vient après la physique » (hitA »4 Tu»i*à) ; . nom fut donné par les disciples d'.Yiistote à l'ouvrage de leur maître qui venait après ses traites de physique, et où ce philosophe étudiait les principes suprêmes des CAOSes el de la pensée.

ce

280 LA PHILOSOPIITE.

< de ses œuvres. — Ces doctrines, Platon les enseigna

en réunissant élèves et amis d'abord dans le gymnase de YAcadgtnie. puis dans une propriété qu'il acheta, voisine du gymnase : on appelait Académie, en souvenir d'un habitant légendaire de l'Attique primitive, un gymnase proche d'Athènes et les jardins qui l'entouraient. La maison du philosophe ne tarda pas à prendre le même nom, par l'effet du voisinage; après la mort de Platon, elle passa bientôt à ses disciples comme un héritage collectif, et de là est venu le nom moderne d'Académie donné soit à des lieux consacrés à diverses études, soit aux compagnies savantes qui s'y rassemblent.

C'est d'après les écrits de Platon que Ton peut juger de la forme de son enseignement : ces écrits, sauf Y Apologie de Socrate, sont des dialogues. Dans tous, sauf un (les Lois), Platon nous .présente Socrate entouré de ses interlocuteurs habituels : quelquefois la discussion est animée et contradictoire, la conversation vive et coupée ; ou bien disciples et adversaires font silence, et Socrate s'abandonne à une exposition dogmatique. Socrate, ici, c'est Platon à l'Académie : il causait, faisait causer, et de temps en temps il gardait la parole.

Les œuvres où Platon marque le souvenir de ces entretiens sont pleines de naturel. La mise en scène y est intimement unie au sujet, et la philosophie y prend un air d'aisance aimable qui n'a d'égal dans aucune langue. Platon est un des maîtres du langage humain : tantôt il parle, comme le peuple, avec une simplicité presque naïve ; tantôt il est ingénieux et poli jusqu'à la plus charmante délicatesse; tantôt, après des prodiges de subtile dialectique, il monte sans effort jusqu'à la poésie la plus magnifique.

Il reste sous le nom de Platon environ quarante, dialogues. Dès l'antiquité on a contesté avec raison

l'authenticité de plusieurs d'entre eux, mais le scepticisme des modernes, en s'étendanl bien plus loin dans cette voie, semble avoir pris dos proportions exagérées. La chronologie, difficile à établir, soulève aussi rJes problèmes délicats dans lesquels nous n'avons pas ?. entrer, mais dont la solution aidera à mieux comprendre le développement du génie de Platon.

Nous ne pouvons pas parler ici de tous les dialogues. Il faut même nous contenter de nommer des chefs-d'œuvre comme le Banquet % le PhMrp, le Théétètfii le Timée ■ quelles que soient leurs beautés, quelque intérêt qu'ils présentent, leur nature spécialement philosophique les écarte d'une histoire élémentaire des lettres grecques. Nous nous bornerons à donner une idée de quelques autres œuvres non moins célèbres.

L' « Apologie », le « Criton », le « Phédon ». — Rien n'est plus connu dans les œuvres de Platon (et rien n'est plus digne de l'être) que Y Apologie, le Criton, le Phédon, qui mettent sous nos yeux les différentes péripéties du procès de Socrate.

h1 Apologie renferme la défense de Socrate contre l'accusation de Mélétos, Anytos, et Lycon, devant le tribunal des héliastes. Il y a là trois discours : Socrate se défend dfâbord contre ceux qui le calomnient depuis longtemps, contre ses accusateurs directs et actuels, contre les propos de la foule ; puis, les juges l'ayant déclaré coupable, il parle sur l'application de la peine ; enfin, condamné à mort, il dit les réflexions que lui suggère la sentence, et voici ce troisième discours, le plus beau de tous :

Pour n'avoir pas eu la patience d'attendre nn peu de temps, Athéniens, vous allez fournir un prétexte à ceur qui voudront diffamer la république ; ils diront que vous avai fait mourir Socrate, cet homme sage ; car, pour aggraver votre honte, ils m'appelleront sage, quoique je ne le sois point. Mais si vous aviez attendu encore un peu de temps, la chose serait, venu» d'elle-même; car voyez mou âge . je suis déjà bien avancé dans

la vie et tout près de la mort. Je ne dis pas cela pour vous tous, mais seulement pour ceux qui m'ont condamné à mort ; c'est à ceux-là que je veux m'adresser encore. Peut-être pensezvous que si j'avais cru devoir tout faire et tout dire pour me ■auver, je n'y serais point parvenu, faute de savoir trouver des paroles capables de persuader. Non, ce ne sont pas lés paroles qui mont manqué, Athéniens, mais l'impudence : je succombe pour n avoir pas voulu vous dire les choses que vous aimez tant à entendre, pour n'avoir pas voulu me lamenter, pleurer, et descendre à toutes les bassesses auxquelles on vous a accoutumés. Mais le péril où j'étais ne m'a point paru une raison de rien faire qui fût indigne d'un homme libre, et maintenant encore je ne me repens pas de m'être ainsi défendu ; j'aime beaucoup mieux mourir après m'être défendu comme je l'ai fait, que^ de devoir la vie à une lâche apologie. Ni devant les tribunaux, ni dans les combats, il n'est permis ni à moi ni à aucun autre d'employer toutes sortes de moyens pour éviter la mort. Tout le monde sait qu'à la guerre il serait très facile de sauver sa vie, en jetant ses armes, et en demandant quartier à ceux qui vous poursuivent; de même, dans tous les dangers, on trouve mille expédients pour éviter la mort, quand on est décidé à tout dire et à tout faire. Eh ! ce n'est pas là ce qui est difficile, Athéniens, que d'éviter la mort; mais il l'est beaucoup d'éviter le crime ; il court plus vite que la mort. C'est pourquoi, vieux et pesant comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, tandis que le plus agile, le crime, s'est attaché à mes accusateurs, qui ont de la vigueur et de la légèreté. Je m'en vais donc subir" la mort à laquelle vous m'avez condamné, et eux l'iniquité et l'infamie à laquelle la vérité les condamne. Pour moi, je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi, tout est pour le mieux (1)

Le Çriton est un dialogue entre Socrate et son ami Cri ton qui veut le décider à s'évader de la prison. Socrate, qui veut obéir aux lois de son pays, refuse de s'évader, et, dans une belle prosopopée, il montre à Griton les lois elles-mêmes qui l'engagent à la soumission :

« Socrate, que vas-tu faire? l'action que tu prépares ne tendelle pas à renverser, autant qu'il est en toi, et nous et 1 État

(1) Apologie, cb. xjiix. Traduction Victor Cousin.

tout entier? car quoi État peut subsister, où les jugements rendus n'ont aucune force et sont foulés aux pieds par les particuliers?.... Socrate, suis les conseils de celles qui t'ont nourri : ne mets ni tes enfants, ni ta ne, ni quelque chose que ce puisse être, au-dessus de la justice, et, quand tu arriveras aux enfers, tu pourras plaider ta cause devant les ju^es que tu y trouveras, car, si tu fais ee qu'on te propose, sache que tu n'amélioreras tes affaires ni dans ce monde ni dans l'autre. I.n subissant ton arrêt, tu meurs victime honorable de l'iniquité non des lois mais des hommes ; mais si tu fuis, si tu repousses sans dignité l'injustice par l'injustice, le mal par le mal, si tu violes le traité qui t'obligeait envers nous, tu mets en péril ceux que tu devais protéger, toi, tes amis, *a patrie et nous. Tu nous auras pour ennemies pendant ta vie, et. quand tu descendras chez les morts, nos sœurs, les lois des enfers, ne t'y feront pas un accueil trop favorable, sachant que tu as fait tous tes efforts pour nous détruire. Ainsi, que Griton n'ait pas •ur toi plus de pouvoir que nous, et ne va pas préférer ses conseils aux nôtres ! »

Je crois entendre ces accents, mon cher Criton, comme ceux que Cybèle inspire croient entendre les flûtes sacrées : le son de ces paroles retentit dans mon âme et me rend insensible à tout autre discours; et sache qu'au moins dans ma disposition présente, tout ce que tu pourras me dire contre sera inutile. Cependant si tu crois pouvoir y réussir, parle.

Criton. — Socrate, je n*ai rien à dire.

Socrate. — Laissons donc cette discussion, mon cher Criton, •t marchons sans rien craindre par où Dieu noua conduit (1).

Le Phédon tiré son nom d'un disciple de Socrate qui rapporte à un ami les derniers entretiens du maître avec ses disciples dans la prison : devant la mort qui approche, Socrate, simple et ferme, a exposé ses idées sur l'immortalité de l'âme et sur la vie future. C'est là le plus dramatique des dialogues de Platon. Il y a en nous un principe intellectuel, distinct du corps, et qui lui survit : telle est la thèse que démontre Socrate dans la première et la plus longue partie de l'ouvrage. Sur la destinée de ce principe apns la mort, Socrate n'avance que des probabilités : il raconte les allégories et les mythes populaires qui

lij CrilQH, cii. xi et xvi-xvu. Traduction Victor Cousin.

traitent ce sujet, et c'est la seconde partie du dialogue. Cependant l'heure arrive où Socrate doit boire la ciguë : il prend la coupe, en verse quelques gouttes pour faire une libation aux dieux, et boit le reste « avec une tranquillité et une douceur merveilleuse ». Il faut citer la fin de cet immortel récit :

Jusque-là., nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes , mais en le voyant boire, et après qu'il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moimême ; car ce n'était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j'allais perdre. Criton, avant moi, n'ayant pu retenir ses larmes, était sorti ; et Apollodore, qui n'avait presque pas cessé de pleurer auparavant, se mit alors à crier, à hurler et à sangloter avec tant de force qu'il n'y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur, excepté Socrate : « Que laites-vous ? ditril, ô mes bons amis ! N'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les femmes, pour éviter des scènes aussi peu convenables? car j'ai toujours ouï dire qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos, et montrez plus de fermeté. »

Ces mots nous firent rougir, et nous retînmes nos pleurs.

Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même temps le même homme qui lui avait donné le poison, s'approcha, et, après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement, et lui demanda s'il le sentait; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes, et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se roidissait ; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. Déjà tout le bas-ventre était glacé. Alors se découvrant, car il était couvert : « Griton, dit-il, et ce furent ses dernières paroles, nous devons un coq à Esculape (1) ; n'oublie pas d'acquitter cette dette. — Gela sera fait, répondit Criton ; mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire. » II ne répondit rien, et un peu de temps après il fit un mouvement convulsif; alors l'homme le découvrit tout à fait : ses regards étaient fixes. Griton, s'en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.

(1) Socrate veut dire par là qu'étant guéri de la vie actuelle il doit une offrande au dieu de la santé.

Voilà quelle fut la fin de notre ami, de l'homme. nou« poilvons le dire, le meilleur des hommes <ie ce temps que nous ayons connus, le plus sage et le plus juste de tous les hommes (1).

Le « Protagoras », le « Gorgias ». — Plusieurs dialogues de Platon attaquaient la doctrine des sophistes : les plus connus sont le Protagoras et le Gorgias.

Le Gorgias est dirigé contre la rhétorique telle qu'elle était représentée par Gorgias do Léontini Pour Gorgias et ses adeptes, la vérité n'est plus Tunique ou le principal objet de l'orateur; l'éloquence se réduit au talent de réussir par la séduction du langage, et toute moralité disparaît devant la loi suprême du succès, Platon réfute ces théories et montre que la rhétorique ne suffit pas à faire un bon citoyen capable de bien administrer les affaires de l'État.

Le Protagoras est d'abord une comédie spirituelle, où la personne, la morale et la méthode de Socrate, d'une part, et des sophistes, d'autre part, sont vivement opposées. Puis on y voit une discussion théorique sur la question de savoir si la vertu peut être enseignée, ce qui était la prétention des sophistes dans leurs pompeuses leçons : Platon montre que les sophistes, qui n'admettent que des connaissances relatives, sont incapables d'enseigner la vertu, qui est une science. Une des plus charmantes pages de ce dialogue est celle où Socrate raconte son arrivée en compagnie d'un disciple chez l'Athénien Callias qui recevait alors sous son toit l'illustre Protagoras. Elle montrera l'art exquis, mélange de naturel, de finesse et d'ironie, avec lequel Platon met en scène les personnages, et la vogue extraordinaire dont pouvait jouir un sophiste en renom :

Arrivés à la porte, nous nous étions arrêtés pour discuter sur un sujet qui nous était venu à l'esprit pendant la route; nous

(1) Phédon, ch. lxvi-lxvii. Traduction Victor Cousin.

voulions en finir et n'entrer qu'après avoir achevé; nous étions donc devant la porte et en train de discuter; enfin, nous tombâmes d'accord. Le portier nous entendait, je pense, et apparemment que l'aflluence des sophistes dans la maison le mettait en colère contre les visiteurs. ï.n effet, quand nous eûmes frappé à la porte, il ouvrit, et à notre vue : « Ah ! dit-il, des sophistes l Mon maître n'a pas le temps. » Et des deux mains il nous avait déjà fermé la porte au nez de toutes ses forces. Nous frappons une seconde fois, et lui, derrière sa porte toujours fermée, nous répond et nous dit : « Messieurs, vous n'avez donc pas entendu ? Il n'a pas le temps. » — « Mais, mon ami, lui dis-je, nous ne demandons pas Callias, et nous ne sommes pas des sophistes : n'aie pas peur. C'est Protagoras que nous demandons et que nous sommes venus voir. Annoncenous donc 1 » Après tout cela, le bonhomme eut encore bier de la peine à nous ouvrir la porte.

Nous n'étions pas plus tôt à l'intérieur, que déjà nous avions rencontré Protagoras : il faisait son tour de promenade sous le portique, et en file se promenaient avec lui, d'un côté Callias fils d'Hipponicos, son frère maternel Paralos fils de Périclès, et Charmide fils de Glaucon ; de l'autre côté, l'autre fils de Périclès, Xanthippe, et Philippidès fils de Philomèlos ; ce dernier est le plus estimé des disciples de Protagoras, il veut connaître le métier, c'est un futur sophiste. Derrière eux. il en venait d'autres qui écoutaient leur conversation. La plupart étaient évidemment de ces étrangers qu'entraîne à sa suite Protagoras de chacune des villes qu'il traverse ; il les charme par sa voix comme Orphée, ils le suivent à la voix, ils sont charmés ! Il y avait aussi quelques gens de notre pays dans le chœur. Et la vue de ce chœur me remplit d'une joie non pareille, tant ils mettaient d'honnêteté à ne jamais se porter en avant dans les jambes de Protagoras. Toutes les fois que le maître se retournait avec ses amis, en bon ordre ces auditeurs se séparaient à droite et à gauche, et chaque fois, faisant démi-tour, se replaçaient par derrière le plus honnêtement du monde (1).

Le « Ménéxène », l1 « Ion ». - Voici maintenant deux dialogues intéressants pour l'histoire el la théorie des belles-lettres, le Ménéxène et Y Ion.

Dans le Ménéxène, une conversation entre Socrate et Ménéxène encadre un pastiche ironique des oraisons funèbres du temps, chargées de toutes les fleurs

(1) Protagoras, cb. vi-vu. Traduction nouvelle.

de la rhétorique, auxquelles se complaisaient Gorgïas et les sophistes ses disciples.

Ulon est dirigé contre les rapsodes, qui savaient Homère par cœur, mais qui n'en comprenaient pas le sens profond :

Socratk. — Salut à Ion. D'où nous viens-tu aujourd'hui ? Kst ce de chez toi, d'Éphèse?

Ion. — Point du tout, Socrate : je viens d'Épidaure et det jeux d'Esculape.

Socratk. — Les Épidauriens ont-ils institué en l'honneur de leur dieu un combat de rapsodes ?

Ion. — Oui, vraiment, et de toutes les autres parties de la musique.

Socratk. — Eh bien, as-tu concouru? et quel a été ton succès?

Ion. — Nous avons remporté le premier prix, Socrate.

Socratk. — J'en suis ravi. Courage, tâchons d'être vainqueur aussi aux Panathénées.

Ion. — Je l'espère bien, s'il plaît à Dieu.

Socratk. — Je vous ai souvent, mon cher, envié votre profession, à vous autres rapsodes. C'est en effet une chose digne d'envie, que ce soit une bienséance de votre état d'être toujours richement vêtus et de vous montrer dans les plus beaux ajustements, et qu'en même temps votre devoir vous oblige à faire une étude continuelle d'une foule d'excellents p tètes et principalement d'Homère, le plus grand, le plus divin de tous, et non seulement d'en apprendre les vers, mais d'en bien pénétrer le sens, car on ne deviendra jamais rapsode si l'on n'a une intelligence parfaite de ce qu'a voulu dire le poète, le rapsode devant être l'interprète de la pensée du poète auprès de ceux qui Pécoutent, fonction qu'il lui est impossible de bien remplii vil ne sait pas ce que le poète a voulu dire. Tout cela est vrai ment digne d'envie (1).

Tel est le début de Y Ion, ironique et gracieux Peu à peu Platon développe celte pensée qu'un poète est toujours inférieur à un philosophe, parce qu'il agit non par science, mais par inspiration. Derrière l'outrecuidance vaniteuse des rapsodes, c'est à la poésie tout entière et à son rôle social que Platon s'attaque dans Y Ion : nous allons retrouver dans la Hépubliyue

(i) Jon, ch. I Traduction Victor Cousin.

28& LA PfilLOSÔPHIË.

la même défiance du grand philosophe à l'égard des poètes.

La « République », les « Lois ». — Deux dialogues de Platon, la République et les Lois, sont des ouvrages très étendus.

Dans la République, l'auteur trace le plan chimérique d'une cité idéale. A cette cité « le législateur a imposé l'idée d'une justice nouvelle, qui n'est point celle de nos sociétés corrompues, sorte de compromis entre la mollesse de nos âmes et la rigueur des éternels principes du vrai. La justice qui préside à cet État nouveau n'admet ni les tendres prédilections de la famille, ni les plaisirs corrupteurs de la propriété, ni les caprices de ces esprits sans vocation, qui passent tour à tour d'une profession à une autre, ni la vanité des âmes médiocres et ambitieuses qui voudraient occuper un rang auquel leur nature ne les appelle pas ; à tous les citoyens elle impose le désintéressement le plus absolu, l'abnégation de sa personne en vue des intérêts communs ; à chacun elle assigne une fonction selon sa force ou sa faiblesse, sans lui permettre d'en jamais sortir (1). » Platon est donc ici ce que nous appelons un « socialiste » ou même un « communiste ». — Naturellement les théories sur l'éducation tiennent une grande place dans un tel ouvrage : en ce genre, rien n'y est plus célèbre que la critique dirigée contre le rôle des poètes nationaux de la Grèce. Platon honore Homère comme un être divin, et il le couvre de fleurs, mais il le bannit de sa république, et il bannit avec lui tous ceux qui, comme lui, donnent des dieux et des héros une idée dangereuse pour les mœurs des jeunes citoyens.

Les Lois nous offrent encore le plan d'une cité imaginaire, mais plus rapprochée de la réalité. Platon y admet la famille, la propriété individuelle. Là aussi

(i) E. Egger, Essai sur l'histoire de la critique chez le* Grecs, 2* édit. p. i4*-l-iJ.

l'éducation tient une place capitale : Platon s'y relâche de sa sévérité pour les poètes, mais il ne les accepte qu'avec beaucoup de restrictions et après censure préalable des magistrats, qui ne laisseront pénétrer dans la cité que des œuvres d'un caractère moral et religieux. Bien que les Lois soient le dernier ouvrage de leur auteur, rien n'y trahit la sénilité. Ce qui fait leur intérêt, « c'est surtout l'imago quelles nous offrent du grand moraliste vieillissant, toujours épris du môme idéal, mais plus tourné vers le détail des observations morales, et pénétré d'une gravité religieuse où la vivacité de l'imagination mêle moins de fantaisie (i) ». De cette élévation morale et religieuse, la page suivante donnera, pensons-nous, une juste idée. Platon vient de dire que l'âme est, après les dieux, ce qu'il y a de plus divin, et que l'homme doit honorer son âme, non par des connaissances, par la richesse, ou par le pouvoir, mais en travaillant à augmenter en elle la vertu, — et il continue ainsi :

Dès l'enfance, tout homme s'imagine qu'il est capable de tout connaître, il croit aussi honorer son âme en lui prodiguant fis louantes, et il s'empresse de la laisser faire ce qui lui plaît; mais moi je soutiens qu'agir ainsi c'est nuire à son âme loin de l'honorer; or il faut, comme je le prétends, lui donner le premier rang après les dieux. L'homme n'honore pas non plus son âme quand il rejette sur autrui chacune de ses fautes et la plupart de ses défauts môme les plus grands : il se figure en vérité qu'il honore son àrne ; mais il s'en faut de beaucoup, car il lui fait tort. Ce n'est pas non plus du tout l'honorer que de la laisser suivre le charme du plaisir malgré l'ordre et l'avis ilu législateur; mais c'est la déshonorer en la remplissant de maux et de remords. Il en est de même lorsque, au lieu de donner fermement tous ses soins aux travaux, craintes, douleurs, chagrins, dont il nous est recommandé de triompher, nous leur cédons ; alors où est l'honneur, puisque nous cédons ? Oui, une telle conduite rend l'âme déshonorée. De même, quand on s'imagine que la vie est le seul et unique bien, on

(I) Alfred Croiset, Hist. de la litt. gr., C IV, 2« éd., p. 301-302. Lgger. — Litt. gr. 17

déshonore encore son àme : oui, quand on s'imagine que tout est mal chez Hadès (l), on cède, on ne résiste pas, on n'enseigne pas à son âme et on ne la convainc pas qu'on ignore au contraire si les dieux qui résident là-bas ne nous réservent pas les plus grands biens (2).

Conclusion sur Platon. — L'influence de Platon fut longue et profonde. Il avait réagi contre cette vie instinctive et naturelle dont l'épopée homérique était pour les Grecs l'exemplaire admiré et la règle docilement suivie ; cet idéal avait abouti à l'individualisme des sophistes où la civilisation grecque trouvait des germes actifs de décadence. Platon apportait non pas seulement à la Grèce, mais, sans qu'il s'en doutât, au monde entier un^jdéal nouveau; il avait développé le spiritualisme de Socrate, épuré la pensée religieuse, élevé l'esprit humain vers l'absolu et le suprasensible, et cela avec un sens tout athénien de la beauté, dans une prose capable de porter très loin sa pensée à travers les siècles et de lui donner une influence égale à celle dont la pensée homérique avait joui jusqu'alors. Bref, Platon avait préparé les voies au christianisme. Il brille encore aujourd'hui comme une vive lumière, il reste une source féconde de pensées fortes et généreuses. #

Vie d'Aristote. — Parmi les disciples de Platon, nul n'est plus célèbre qxïAristote, disciple respectueux mais indépendant, qui, comme lui, fonda dans Athènes une grande école philosophique.

Il naquit en 384 à Stagire, sur la côte macédonienne ; son père Nicomaque était médecin du roi de Macédoine Amyntas. En 367, il arrive à Athènes, et là pendant vingt ans il est l'élève des rhéteurs, puis de

(i) C'est-à-dire dans l'autre monde.

(2) Lois, I. V, cb. i. Traduction nouvelle.

ARISTOTE. w>

Platon. AjJrès quelques voyages, il retourne en Macédoine où Philippe vient d<; lui confier l'éducation de son fils Alexandre; comme plus tard Bossuet et Fénelon, Aristote profila de ce royal préceptorat pour étendre de tons côtés le champ de ses études (342-335). Quand Alexandre, devenu roi, passa en Asie pour entreprendre enquêtes (335), Aristote revint à

Athènes, où il se mit à enseigner. En même temps il restait en relations avec son disciple : Alexandre lui envoyait des paya peu connus de la Haute-Asie les échantillons tic plantes et d'animaux qui lui permirent d'amasser un trésor de faits et d'observaii<ms pour fonder la science de l'histoire naturelle. La réaction antimacédonienne qui suivit la mort d1 Alexandre (323) le força à quitter Athènes; il mourut peu après (322) à Chaïcis, dans l'île d'Eubée, la même année que le grand orateur Démosthêne, né comme lui en 384. Dans cette coïncidence des dates de naissance et de mort chez deux hommes eminents, il y a comme un symbole : Démosthêne luttant pour la liberté des Grecs, c'est le passé avec son patriotisme ardent mais étroit; Aristote voyant toute chose du dehors en savant désintéressé, c'est l'avenir, c'est l'esprit scientifique de la Grèce, qui sera bientôt l'esprit de la civilisation même.

Deux précurseurs d* Aristote : Hippocrate, Démocrite. — Déjà cet esprit scientifique avait apparu dans les œuvres de deux contemporains de Socrate et de Platon, le médecin Hippocrate et le philosophe Démocrite.

Hippocrate, né à Gos, en 460, mort presque centenaire à Larisse en Thessalie, homme d'un génie supérieur, étranger à la rhétorique, mais comparable à Thucydide pour la gravité de la pensée, n'appartient pas seulement à la médecine, mais à l'histoire générale des sciences ; car en prenant pour point de départ l'observation, il a créé une méthode féconde en appli-

cations dans toutes les sciences de la nature. Il reste de lui cinq ou six traités authentiques écrits en dialecte ionien, dont le plus connu a pour titre : Des airs, des eaux et des lieux.

De Démocrite nous n'avons que des fragments. Il avait écrit en dialecte ionien un nombre considérable d'ouvrages constituant toute une encyclopédie philosophique et scientifique. Né à Abdère, vers 460, il voyagea beaucoup pour son instruction et mourut très âgé. Propagateur de la théorie des atomes, corpuscules indivisibles qui sont, pour lui, les premiers principes des choses et que met en mouvement une nécessité aveugle, ii est le dernier et le plus profond de ces physiciens matérialistes dont la sophistique et l'enseignement de Socrate venaient de ruiner Tinfluence. Aussi ne fit-il pas école; mais son œuvre, si étendue dans tous les domaines du savoir humain, prépara celle d'Aristote.

Doctrine d'Aristote : la science. — Le génie d'Aristote est encyclopédique et scientifique : c'est là son caractère le plus frappant. Aristote divise la science en quatre parties : la Logistique, étude des procédés du raisonnement; la Théorétique, étude des êtres considérés en eux-mêmes ; la Pratique, étude des actes au point de vue moral ; la Poétique, étude des actes en tant qu'ils aboutissent à une production artistique. Chaque partie de la science repose sur l'étude des faits, et celle-ci exige la recherche des Causes Platon expliquait les choses par les Idées; Aristote reproche a Platon de négliger ainsi la réalité pour l'abstraction et de traiter l'abstraction comme une réalité. A la science par les Idées il substitue la science parles Causes. Or les causes d'un être, c'està-dire les éléments qui le déterminent, sont au nombre de quatre : la matière dont il est fait, la forme que la matière a prise, le moteur ou cause efficiente qui a mis la matière en mouvement pour la transformer, la

fin ou cause finale que cette transformation a réalisée.

Dieu est "le premier moteur du monde ou de la matière et le principe de son perfectionnement, mais il meut le monde vers le bien sans entrer en contact avec lui : il pense, mais pour lui seul. Le monde a toujours existé, et Dieu, qui ne le connaît pas, n'agit sur lui que par attrait : la nature tend à lui ressembler ; il organise ainsi la matière brute sans le vouloir et sans le savoir. Donc point de création, point de Providence qui veille sur le monde.

L'âme humaine est à la fois le principe interne de ki vie du corps et de ses mouvements et une puissance de sentir et de penser ; parmi les causes qui expliquent un être humain, elle est à la fois la forme et la fin. Mais l'immortalité personnelle ne lui appartient pas, l'âme individuelle périt avec le corps dont elle est la forme et la fin. Pourtant la Raison pure, qui dépasse l'individu, mais à laquelle il participe pendant la vie, constitue quelque chose d'immortel qui survit à tous les individus.

Le bonheur réside pour l'homme dans l'exercice de l'activité qui lui est propre, et la vertu en est la condition principale ; la santé, la fortune en sont les conditions accessoires. La vertu n'est pas l'œuvre de la science seule et sa conséquence nécessaire, comme. le voulaient Socrate et Platon : l'habitude et la volonté libre contribuent à sa formation.

Cette volonté libre ou ,;bre arbitre, Aristote est même le premier philosophe qui l'ait affirmée. Il y a, d'après lui, des événements futurs qui ne sont pas fixés à l'avance, qu'il dépend de la volonté de faire ou de ne pas faire : tout n'est donc pas nécessaire. Avant lui, l'idée de la succession nécessaire des événements régnait comme une croyance indiscutée dans l'opinion vulgaire et surtout parmi les philosophes.

Enseignement d' Aristote et caractère général

de ses œuvres. — Aristote donnait ses leçons au Lycée : on appelait ainsi l'ensemble formé par un des gymnases d'Athènes, dédié à Apollon, et par les belles allées d'arbres qui l'entouraient. Le matin, il réunissait des auditeurs choisis et intimes ; le soir, il s'adressait à un public plus étendu. La philosophie qu'il fonda ainsi fut appelée, après lui, le péripatétisme, du mot grée péripatos, qui signifie promenade et entretien philosophique auquel on se livre en marchant, peutêtre en souvenir des promenades du maître avec ses disciples sous les galeries couvertes ou dans les allées du Lycée.

Les écrits d' Aristote ont été, dès l'antiquité, divisés en deux séries. Les uns, publiés de son vivant pour de nombreux lecteurs, d'une forme soignée et souvent oratoire, livres du -dehors ou exotériques , . étaient de savants recueils de matériaux, aujourd'hui perdus (sauf la Constitution d'Athènes, que nous analysons plus loin), ou des Dialogues philosophiques et littéraires ; nous ne connaissons les Dialogues que par de courts fragments, mais nous savons que Cicéron les admirait beaucoup et qu'ils ont servi de modèle à ses ouvrages philosophiques. Les autres, longtemps oubliés ou perdus, publiés pour la première fois dans leur ensemble à Rome au temps de Cicéron, destinés aux disciples intimes, d'une forme plus négligée, plus abrupte, étaient les livres du dedans ou livres ésotériques (1), et à cette classe appartient la presque totalité des œuvres conservées d" Aristote : ces livres se rattachent d'une manière étroite à son enseignement au Lycée dans les onze ou douze dernières années de sa vie ; ce sont des notes relatives à ses leçons, et rapidement rédigées avant ou après, sans que le maitre ait jamais eu le temps de leur donner la forme définitive d'ouvrages achevés.

(i) On les appelle aussi quelquefois livres acrpamatiguts, c'est-à-dir? destinés aux auditeur" aux véritables disciples.

Aristote n'a ni la grâce ni la magnificence de Platon, et il ne s'étudie pas à bien écrire, du moins dans ses ouvrages ésotériques. Mais il atteint souvent l'éloquence par la précision d'un style austère et nu, vive image d'une pensée profonde ; il frappe l'esprit par des traits nerveux et brillants; et, par cette éloquence qui « se moque de l'éloquence (1) », il est un peu le Pascal de la prose grecque

Il reste d'Aristote environ vingt-cinq ouvrages ou groupes de fragments de longueur très inégale, qui embrassent l'ensemble des connaissances humaines à la tin du ive siècle. Sans insister sur les traités purement philosophiques, tels que les Catégories, les Analytiques, la Métaphysique, ni sur ceux par lesquels l'auteur a fondé la science de l'histoire naturelle, tels que son Histoire des animaux, donnons quelques détails sur les ouvrages qui touchent de plus près aux idées morales et littéraires.

La « Poétique » — La Poétique d'Aristote est fort mutilée. Après une introduction sur la nature et l'origine de la poésie, l'auteur s'étend sur la théorie et l'histoire de la poésie dramatique; il fait quelques remarques de grammaire suivies de* leur application au style poétique ; il parle brièvement de l'épopée, et conclut par une comparaison de l'épopée et de la tragédie. Ce traité, qui n'a ni le charme de Y Art poétique d'Horace, ni la belle ordonnance de Y Art poétique de Boileau, nous choque par la rigueur un peu mesquine «les déductions et par la sécheresse du langage; niais il est plein d'aperçus profonds sur la nature de la poésie et sur son rôle dans la société, plein aussi de remarques ingénieuses sur l'art du style.

La « Rhétorique ». — La Rhétorique est une œuvre de premier ordre. Aux yeux d'Aristote, l'art

(i) Pascal, /'enséea.

ne consiste pas seulement dans les procédés qu'enseignent les rhéteurs; il faut joindre à ces procédés techniques la philosophie morale, la science de l'âme, qui donne à l'orateur le fonds de vérités qu'il devra

mettre en œuvre. Telle était aussi .la théorie de

Platon : Aristote la reprend et la développe d'une manière plus autoritaire et plus didactique.

Le premier livre traite de l'argumentation et du raisonnement oratoire. Le second est une analyse des passions et des mœurs des hommes. Le troisième contient la théorie générale du style et quelques pages sur la disposition des parties du discours.

Pour donner une idée des analyses morales d' Aristote dans cet ouvrage, nous citerons une partie du célèbre chapitre sur la jeunesse :

Les jeunes gens sont passionnés et prompts à faire ce que leur passion désire, mais ils sont changeants, et facilement ils se dégoûtent de leurs désirs; ils désirent une chose avec ardeur et ils y renoncent promptement ; leurs résolutions sont vives mais peu durables, comme la soif et la faim chez un malade. Ils sont emportés, violents dans la colère, et prompts à en suivre l'élan. Ils cèdent aisément à, la colère, car, aimant l'honneur, ils ne supportent pas le dédain et ils s'indignent quand ils se croient maltraités. S'ils aiment l'honneur, ils aiment encore plus la victoire, car la jeunesse est avide de supériorité, et la victoire est une supériorité. L'honneur et la victoire les touchent plus que les richesses : ils sont peu jaloux de richesses, n'ayant pas encore fait l'épreuve de la pauvreté... Ils sont plutôt bons que méchants, n'ayant pas eu souvent le spectacle de la méchanceté. Ils sont confiants, n'ayant pas été souvent trompés. Ils sont disposés à l'espérance, car, comme un vin généreux, une chaleur naturelle les anime ; d'ailleurs ils n'ont pas encore éprouvé beaucoup de mécomptes. Ils vivent presque tout en espérance, car l'espérance regarde l'avenir, et la mémoire le passé, et pour les jeunes gens l'avenir est long, le passé très court; au premier jour de la vie, il n'y a rien dont on ait à. se souvenir, comme il n'y a rien qu'on ne puisse espérer. De là vient aussi qu'ils sont faciles à tromper, parce qu'ils espèrent facilement. Ils sont plus courageux, parce qu'ils sont portés à la colère comme à l'espérance, deux dispositions dont l'une les préserve de la crainte et l'autre leur donne la confiance : en effet, on n'a point peur quand on

ARISTOTL. 297

•st en colère, et c'est quelque chose de rassurant que d'espérer (1).

La « Morale à Nicomaque ». — C'est dans la Morale à Nicomaque, en dix livres, qu'Aristote a laissé l'exposé le plus complet de ses idées sur la morale. Les livres VIII et IX, sur l'amitié, et le Xe, sur la théorie du bonheur, sont les plus connus. Citons d'abord la page où l'auteur explique pourquoi il convient de traiter de l'ami lié dans une Morale :

La suite de ces études nous amène à traiter de l'amitié. L'amitié, en effet, est elle-même vertu ou ne va pas sans vertu. En outre, elle est chose très nécessaire a la vie. Sans amis, nul ne trouverait bon de vivre, eût-il d'ailleurs tous les biens. Riche, investi d'une autorité, maître du pouvoir, on sent plus que personne le besoin d'avoir des amis : à quoi servirait toute cette prospérité, n'y ayant pas de place pour la bienfaisance, laquelle s'exerce surtout et de la façon la plus louable envers les amis? Et puis, comment garder et conserver la prospérité sans amis? Car enfin, plus on a, moins on est en sûreté. Dans la pauvreté et en toutes sortes de disgrâces, on pense qu'il n'y a pas d'autre refuge que les amis. A la jeunesse l'amitié épargne des fautes; à la vieillesse 'lie procure des soins assidus et comme un supplément de force pour remédier à la faiblesse de l'âge ; dans la maturité, elle anime aux belles actions. Eux deux marchant unis (2). Pour concevoir et pour agir, on est plus fort à deux (3).

Voici encore de fines réflexions sur le bienfaiteur et l'obligé :

Des bienfaiteurs à leurs obligés il y a, ce semble, plus d'affec tion que des obligés à leurs bienfaiteurs, et, ce fait paraissan illogique, on en cherche la cause. La plupart voient dani l'obligé un débiteur, et dans le bienfaiteur un créancier: quand on contracte des dettes, disent-ils, les débiteurs souhai tent la mort de leurs créanciers, et les créanciers vont jusqu'à s'intéresser au salut de leurs débiteurs ; de même, les bienfai

(1) Rhétorique, II, 12, 3-9, traduction inédite de E. Egger. Botsuet l'est tnvpiré de cette page dans ton Panégyrique de saint Bernard. (*) Iliade, X, 224.

0) Moral* à Nicomaque, VIII, 1, 1-2, trad. Ollé-Lapruue v Paris. Belin).

teurs désirent le salut de leurs obligés pour recevoir le prix de leurs bienfaits, tandis que les obligés ne se soucient guère de rendre ce qui leur fut donné. La cause est peut-être plus naturelle, et sans rapports avec le cas des créanciers : il n'y a pas d'affection des créanciers pour leurs débiteurs, et les créanciers ne veulent le salut de ceux-ci que pour être remboursés ; les bienfaiteurs, au contraire, aiment et chérissent leurs obligés, même quand ils savent n'en devoir tirer ni dans le présent ni dans l'avenir aucun profit. C'est ce qui arrive également chez les artistes : chacun aime l'œuvre de ses mains plus qu'il n'en serait aimé, si cette œuvre s'animait. Mais c'est surtout chez les poètes que cela arrive le plus : ils ont un attachement extrême poar leurs poésies, et comme une tendresse paternelle. Il en est de même des bienfaiteurs : leurs obligés sont leur ouvrage (i).

La « Politique ». — Pour Aristote, comme pour Platon, il n'y a pas de bonne politique sans vertu, et la morale domestique se continue dans l'organisation des sociétés; aussi sa Politique, en huit livres, estelle la suite de sa Morale, C'est un ouvrage pratique, résultat de longues études sur les constitutions des peuples de la Grèce, où l'on ne trouve rien des chimères et des idées communistes de Platon, mais où Ton regrette de voir un grand esprit parler de l'esclavage comme d'une des nécessités de la vie sociale. Ses prédilections sont pour une république tempérée, où la fortune, le mérite et la liberté se modèrent mutuellement.

La « Constitution d'Athènes ». — Aristote avait réuni sous le titre de Constitutions une suite d'études où il décrivait les institutions politiques de cent cinquante-huit États grecs ou barbares : c'étaient les matériaux de sa Politique et une mine d'informations précises dont la perte ne saurait être trop regrettée ; seule la Constitution d'Athènes nous a été conservée (2). Après une partie historique sur les révolutions

(1) Morale à Nieotnaque, IX, 7, i-4, traduction nouvelle.

(2) Retrouvée dans un manuscrit de provenance égyptienne, la Constitu tion d'Athènes a été publiée pour la première fois à Londres en 1891.

et constitutions successives d'Athènes, l'auteur décrit le système de gouvernement démocratique tel qu'il le voyait pratiquer sous le règne d'Alexandre le Grand. C'est une œuvre de vulgarisation, d'une facture soignée, pleine de détails précieux et vivants, et qui rentrait dans la catégorie des écrits exotériquM*

Conclusion sur Aristote. — Malgré la brièveté des analyses qui précèdent, nous en avons assez dit pour donnerune idée du génie encyclopédiqued'Aristote. C'est ce caractère qui a le plus contribué à la fortune de ses œuvres. Il faut y ajouter son dogmatisme impérieux, fondé sur une incontestable supériorité d'esprit et de savoir Les autres causes de son influence demanderaient des développements historiques et philosophiques qui ne sont pas du domaine de ce livre. Mais il faut dire que les commentaires ^Alexandre d* Aphrodisiàs (me s. ap. J.-C), de Simplioiui (vie s.), et de beaucoup d'autres, répandirent sa doctrine dans le monde gréco-romain, et que par eux il devint comme le précepteur de l'intelligence humaine. Au moyen âge il domina dans toutes les écoles du monde : les Arabes et d'autres peuples orientaux l'étudièrent; et l'Europe adoptant tout ce qui dans ses idées était conciliable avec la foi, appliqua sa méthode à l'étude du dogme chrétien. Il règne encore sur certaines parties de la philosophie, telles que la Logique ; môme dans la théorie et la pratique des belles-lettres, les modernes doivent compter avec sa science et son autorité.

Un disciple d'Aristote : Théophraste. — On ne peut quitter Aristote sans nommer Théophraste d'Érèse dans l'île de Lesbos (372-287), le plus célèbre de ses disciples et son successeur dans la direction de l'école péripatéticienne. Il s'appelait de son vrai nom Tyrtamos, mais Aristote lui donna le surnom de Théophraste qui prévalut tout de suite et qui exprimait le caractère divin de son langage. Il écrivait en

effet fort bien, mais d'un style plus poli qu'éclatant. Esprit encyclopédique comme son maître, il composa de nombreux ouvrages.

Les trop courts fragments qui restent de son Traite des Lois révèlent un jurisconsulte dé premier ordre. Gomme introduction à l'étude dogmatique de la physique, il avait écrit les Opinions des physiciens, traité souvent cité par les anciens, et dont il nous reste tout un chapitre; c'est la première tentative d'une histoire de la philosophie et le plus remarquable ouvrage de ce genre qu'ait laissé l'antiquité. Nous avons encore son Histoire des plantes, en neuf livres, œuvre essentiellement descriptive, et le traité plus philosophique Sur les causes des plantes, en six livres, par lesquels il a créé la science de la botanique.

Quant aux Caractères, qui semblent des fragmenté détachés d'un grand ouvrage difficile à définir, c'est une suite de petites peintures de mœurs. Ces peintures sont curieuses, mais d'un tour un peu monotone, et l'auteur n'y étudie qu'une faible partie de la morale générale, les défauts universels les plus répandus. En les traduisant dans notre langue, La Bruyère les a popularisées, et elles lui ont inspiré l'idée de ses Caractères, bien autrement intéressants par l'étendue de l'observation et par la variété du style.

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