LES DIVERS GENRES D'ÉLOQUENCB
public, ne siégeaient pas tous le même jour, et les jurés désignés par le sort pour chaque jour étaient partagés entre plusieurs tribunaux.
Il n'y avait pas d'avocats parlant pour des clients, et le plaideur défendait lui-même ses intérêts; il pouvait toutefois se faire assister d'un parent ou d'un ami, le synègore ou co-parleur, qui complétait et confirmait ses dires; le discours de ce dernier, ou deutérologiei c'est-à-dire second discours, devenait souvent le plus important, le plaideur se bornant à poser ses conclusions en quelques mots.
Le temps était mesuré aux orateurs par l'eau s'écoulant goutte à goutte de la clepsydre, et il variait selon l'importance des causes ; pendant les coin parutions de témoins ou les lectures de documents, faites par le greffier, on arrêtait la clepsydre.
Les logographes. — Les progrès de l'art ne tardèrent pas à rendre gênante et même injuste la loi qui obligeait le plaideur à soutenir lui-même sa cause. En effet, lorsque des plaideurs formés à l'école des sophistes eurent apporté dans la lutte une tactique plus savante, les chances ne furent plus égales pour tous, et il fallut tourner la loi par un subterfuge.
Le plaideur, ou même son assistant, s'adressa donc désormais, quand il se défia de ses forces, à un logographe ou fabricant de discours, également versé dans la connaissance du droit et de la rhétorique. Les logographes écrivaient des discours que leurs clients apprenaient par cœur et récitaient devant les juges; ils bornaient presque toujours l'emploi de leur talent au genre judiciaire, car les hommes politiques étaient tous, plus ou moins, des orateurs expérimentés qui n'avaient pas besoin de leurs services. Les logographes vivaient de leur éloquence, mais ils gagnaient souvent plus de richesse que de consi- ■!(' ration au milieu de cette démocratie ombrageuse qui craignait d'être trompée par les artifices de la parole.
L'éloquence d'apparat. — Un troisième genre, le genre d'apparat, avait aussi son rôle dans la vie publique des Athéniens. C'est à lui qu'il faut rattacher les discours prononcés dans les panégyries ou assemblées solennelles et dans les fêtes; l'oraison funèbre collective des citoyens morts à la guerre, harangue officielle confiée par le Sénat à un orateur en renom, est une de ses formes les plus anciennes
Périclès. — L'influence de la rhétorique ne se produisit qu'au temps de la guerre du Péloponnèse ; mais, avant la rhétorique, l'art de bien parler se développait dans Athènes par le talent naturel des hommes d'État. De ceux-ci, aucun ne fut plus éloquent que Périclès : disciple d'Anaxagore, il transporta dans l'éloquence la hauteur de pensées dont son maître avait donné l'exemple ; il n'a rien écrit, mais nous l'apprécions par les témoignages de l'antiquité. Thucydide a reconstitué plusieurs de ses discours, entre autres l'oraison funèbre des soldats athéniens tués dans la première année de la guerre du Péloponnèse, et Eupolis nous dit « qu'un don de persuader résidait sur ses lèvres », et que « seul entre les orateurs, il laissait l'aiguillon dans l'âme de ses auditeurs (1) ».
La rhétorique et les sophistes; Gorgias. — L'éloquence d'un Périclès était très réfléchie ; mais, n'étant pas écrite, elle n'entra point dans la littérature. C'est le développement de la rhétorique des sophistes qui amena les orateurs à faire une étude plus savante de leur art et à écrire leurs discours.
La rhétorique des sophistes trouva son origine en Sicile, lorsqu'à Syracuse, après l'établissement de la démocratie (465), Corax et son disciple Tisias écrivirent chacun sur l'éloquence un traité technique, une technè.
(i) Eupolis, fragm. 94. Kock. Voir plus haut, p. 140.
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Après eux, Gorgiasde Léontini, élève d'Empédocle pour la philosophie et de Tisias pour la rhétorique, est le fondateur de l'éloquence savante. Deux ans après la mort de Périclès, en 427, chargé par les habitants de Léon Uni d'une mission politique, il émerveille les Athéniens par sa parole, et il introduit à Athènes le goût de la rhétorique. Encouragé par ce succès, Gorgias fit en Grèce de fréquents séjours, soit à Athènes, soit en d'autres villes : il allait, somptueusement reçu et chèrement payé par ceux qui sollicitaient ses leçons, tantôt causant et discutant avec ses élèves, tantôt prononçant devant une assemblée nombreuse des discours d'apparat, pauvres d'idées et de sentiments, mais riches en tours poétiques et figurés, en antithèses harmonieuses et puériles. Les fragments authentiques de Gorg-ias sont en petit nombre : le plus curieux est un morceau d'Oraison funèbre, simple exercice d'école, qui donne une idée très nette de ce que pouvait être au v* siècle le vide et prétentieux langage des rhéteurs.
Il faut ajouter que Gorgias est un sophiste, et qu'il appliquait à l'éloquence le scepticisme des sophistes. Dès lors l'éloquence doit être étudiée en vue du triomphe de la cause que l'on défend, et non pour elle-même, car par elle-même elle n'est rien; l'utile passe avant le vrai, la fin justifie les moyens ; la dialectique la plus subtile, celle qui permet d'improviser sans préparation et de soutenir le pour et le contre surtout sujet, est la meilleure; et le comble de l'art est de faire triompher la cause injuste sur la cause juste. Telle est la théorie philosophique et morale de l'éloquence pour les sophistes; tous ou presque tous ont été des rhéteurs et ont suivi ces principes mais nul ne les a appliqués avec plus de suite et d'éclat que Gorgias. Malgré ses défauts, il a rendu à la prose attique un grand service : il a montré à quelle noblesse soutenue cette prose pouvait aspirer, il a
ouvert le chemin où se sont engagés après lui tous les prosateurs jusqu'à la fin du ive siècle.