II. — Les précurseurs de Démosthenb
Antiphon. — Entre l'enflure sonore de Gorgias et l'éloquence pleine et concise de Démosthène, dans ce développement qui mit près d'un siècle à s'accomplir, Antiphon marque les premiers progrès.
Antiphon, né vers 480, fut le principal agent de la conjuration oligarchique des Quatre-Cents qui, en 411, renversa momentanément la démocratie ; dès que le parti populaire eut repris le pouvoir, il fut accusé de haute trahison et condamné à mort. Nous n'avons plus que quelques fragments du plaidoyer qu'il prononça devant ses juges, et que Thucydide déclare la défense la plus parfaite qui ait été jusqu'à ce jour entendue dans une cause capitale (1). Mais nous le jugeons par quinze discours sur des causes de meurtre : trois d'entre eux semblent avoir été débités devant un tribunal ; les autres, exercices d'école, simples esquisses sur des causes fictives, forment trois groupes de quatre discours ou télralogies, chaque groupe contenant l'accusation, la défense, une réplique du demandeur, une autre du défendeur, \ntiphon est donc à la fois orateur et rhéteur ; il donne l'exemple et il enseigne. Rien de frivole ni de proprement sophistique dans les idées, de la justesse et de la précision dans les termes, peu d'élégance, et même une certaine raideur, voilà ce qui caractérise son éloquence. Par le style, il ressemble à Thucydide, et il a pu avoir de l'influence sur lui ; mais entre l'un et l'autre il y a toute la différence qui sépare un homme de talent d'un homme de génie.
Andocide. — Andocide, né vers 440 dans une f&-
(i) Thucydide, VIII, 68.
ANT1PH0N, ANDOCIDE, LYSlAS. 313
mille de la vieille noblesse de PAttique, impliqué en 415 dans le fameux procès de la mutilation des Hermès et de la profanation des mystères d'Eleusis, ne fut orateur que par occasion, jamais rhéteur ni logographe; il parla peu et seulement pour défendre ses intérêts. Il reste de lui deux ou peut-êtiv trois discours authentiques : celui qu'il prononça en 400, Sur les Mystères, répond à l'accusation d'un de ses ennemis qui saisissait un prétexte pour évoquer les souvenirs du passé; la défense d'Andocide était habile, et il fut acquitté. Son éloquence est plus colorée et plus vivante que celle d'Antiphon; l'effort y est moindre, et l'usage a assoupli la langue.
Lysias. y- Avec Lysias, l'éloquence touche près» jue à"sa~~pêrTéction. Né à Athènes, de parents syracusains, vers 440, il partit à quinze ans pour la Sicile, où il entendit les leçons de Tisias ; il revint à Athènes vers 412 et s'y fixa pour le reste de sa vie, mais il n'y obtint pas le droit de cité et dut se contenter de Yisotéliex situation intermédiaire entre celles du citoyen et du métèque ou simple étrangerdomicilié. Il mourut en 378, après avoir été pendant plus de vingt ans le logographe attitré de la démocratie.
Logographe: ce mot résume l'éloquence de Lysias. Nul plus que lui ne sait composer des discours pour toute sorte de personnes et sur les sujets les plus variés. Peintre de mœurs, il s'adapte à toutes les situations, il joue tous les rôles, et toutes ses peintures sont fidèles et vivantes. Le triomphe de son art, c'est qu'il garde les apparences d'une simplicité familière et naïve : on croirait entendre un simple particulier, un homme étranger à l'art, sans habitude des tribunaux et des assemblées, un bon et timide bourgeois qui se décide avec peine à prendre la parole. Son style est pur et juste, clair et concis; il évite l'emphase et les figures, il ne vise pas à l'ampleur de le, forme, il garde une exquise mesure dans £uukh. — Lit!, gr. i3
Temploi des périodes : de là résultent une harmonie et une élégance naturelle, avec une grâce particulière qui est le caractère distinctif de cet orateur. Par ces qualités de goût, de finesse et de netteté, Lysias est un des modèles de l'atticisme.
Il reste de lui trente-quatre discours ou parties de discours ; toutes les formes de la parole publique sont représentées dans son œuvre qui est, après l'œuvre de Démosthène, ce qu'il y a de plus intéressant et de plus varié dans la collection des orateurs attiques. Mais de ces discours, les plus vivants et les plus nombreux sont les discours judiciaires, et nul parmi ceux-là n'est aussi connu que le Contre Ératosthène, prononcé dans une circonstance mémorable. Après la prise d'Athènes par Lysandre, pendant que Lysias s'était réfugié à Mégère, les Trente avaient pillé ses biens et fait périr son frère Polémarque; de retour a Athènes, après la chute des Trente, il cita en justice Ératosthène par qui Polémarque avait été jeté en prison. Jusque-là, il n'avait guère d'autre réputation que celle d'un sophiste élégant; mais, en soutenant lui-même sa demande devant le tribunal, il se révéla grand orateur, et il eut gain de cause. Voici la page où il raconte les attentats des tyrans contre Polémarque et le pillage des biens de sa famille ; on ne peut tracer avec plus de simplicité un tableau plus dramatique :
Arrivé chez Archénès (au Pirée), je l'envoie à la ville prendre des nouvelles de mon frère: il revient me dire qu 'Ératosthène l'arencontré dans la rue et l'a fait mettre en p.'ison. A cette nouvelle, je m'embarquai dès la nuit suivante pour Mégare. Cependant les Trente avaient ordonné à Polémarque — c'était leur ordre habituel — de boire la cigué, sans lui dire la cause de sa mort: tant s'en faut qu'il ait été jugé et qu'il ait pu se défendre! Et lorsque le corps fut sorti de la prison, bien que nous eussions trois maisons, ils ne permirent pas que le convoi partit de l'une d'elles, et ils louèrent une cabane pour l'y exposer. Notre garderobe était bien fournie, et ils n'en donnèrent rien, malgré notre