II. — L'ERUDITION ET LA SciENCK
Bibliothécaires, grammairiens et critiques. — La fondation du Musée facilita le développement de la Bibliothèque : elle s'accrut si bien sous lei règnes de Soter et de ses successeurs qu'elle comprenait environ 700000 volumes quand elle fut brûlée en 47, après l'entrée de César à Alexandrie, et quelques-uns des plus illustres représentants de la littérature alexandrine présidèrent à ses destinées. Pendant un siècle et demi (285-143) Zénodote, Callimaque, Eratosthène, Apollonios de Rhodes, Aristophane de Bysance, Âristarc/ue se succédèrent dans la charge de bibliothécaire en chef, et plusieurs d'entre eux ne sont pas connus uniquement par des travaux d'érudition littéraire et livresque.
Zénodote, d'Éphèse, donna le premier modèle d'éditions savantes des auteurs classiques : il étudia en particulier les poèmes homériques, dont il s'efforça de publier un texte aussi exact que possible. Callimaque, originaire d'Éphèse comme Zénodote, et poète, composa un immense travail de bibliographie, les Tableaux des écrivains illustres et de leurs œuvres, en 120 livres. Eratosthène, de Cyrène, auteur d'une admirable Géographie scientifique et de recherches solides Sur la chronologie, philosophe, versificateur de talent, se signala dans le domaine de l'érudition par un traité Sur la comédie ancienne.
Après lui, Apollonios de Rhodes ne semble pas avoir profité de son passage à la tète de la Bibliothèque pour publier des travaux de philologie, mais nous parlerons plus loin de son œuvre poétique. Au contraire, Aristophane de Byzance et Aristarque sont de purs érudits et philologues.
Aristophane fut, avec une égale supériorité de méthode et de savoir, grammairien, lexicographe,
348 L'ÀLEXANURINISME.
bibliographe, éditeur de textes. Aristarque, son dis* ciple, originaire de Samothrace, fut surtout un éditeur et un commentateur des poètes classiques : par sa science et son goût, il mérita que son nom devînt synonyme de critique infaillible; les vestiges parvenus jusqu'à nous de son édition et de ses commentaires d'Homère ont été le point de départ des travaux par lesquels la philologie moderne a renouvelé l'étude de Ylliade et de YOdyssée.
La littérature technique et savante. — A l'activité laborieuse des bibliothécaires se rattache celle des techniciens et des savants proprement dits qui sont nombreux dans le monde alexandrin.
Le premier en date, Aristoxène de Tarente, disciple d'Aristote, esprit encyclopédique selon la manière de son maître, et fécond écrivain, s'acquit une réputation spéciale comme théoricien de la rythmique et de la musique.
Euclide, qui vécut à Alexandrie sous Ptolémée Soter, avait composé, entre autres ouvrages, des Éléments de Géométrie qui sont restés la source de cette étude : on croit qu'il y a fait preuve de plus de talent d'exposition que d'invention ; il n'en est pas moins une des célébrités du savoir antique.
Archimède lui est supérieur. Né à Syracuse vers 287, il vécut longtemps à Alexandrie, puis revint dans sa patrie où il mourut tué par un soldat romain lors du siège que cette ville soutint contre Marcellus en 212;! géomètre, arithméticien, ingénieur, fondateur de la' physique moderne, il mit sa science au service de la défense de Syracuse, et il écrivit des traités dont plusieurs sont conservés.
Au siècle suivant, Hipparque, de Nicée en Bithynie, fit à Rhodes la plupart de ses observations astronomiques entre 161 et 126. C'est l'astronome le plus remarquable de l'antiquité ; c'estaussi un mathématicien et un géographe, et, bien que ses ouvrages
soient presque tous perdus, nous connaissons ses principales découvertes : ce n'est pas le lieu de les énumérer, mais le nom d'Hipparque mérite d'être mis dans l'histoire du génie grec sur le même rang que celui d'Archimède.
Caractères généraux de la poésie alexandrine. — Les travaux d'érudition ou de recherche scientifique dans le monde alexandrin influèrent sur la poésie.
Très variée, souvent brillante, elle n'en est pas moins une poésie savante et de décadence. Elle ne jaillit pas en effet du cœur d'une nation par l'organe de poètes nationaux pour s'adresser à tout un peuple : elle n'est que l'œuvre d'individus, très distingués sans doute, mais originaires des points les plus divers du monde hellénique et faciles à détacher de leur patrie; de plus ces individus s'adressent à un public restreint, élite de Grecs réunis à Syracuse ou à Gos, plus souvent à Alexandrie autour des Ptolémées. D y a bien chez eux quelque chose qui les aiderait à produire de grandes œuvres, car, à cette époque d'individualisme, le plus fort des sentiments individuels, l'amour, devient le fond de la poésie ; mais ce sentiment, même lorsqu'il est sincère, est gâté par la peur de la simplicité et par l'esprit mondain, par la recherche d'un art subtil et ingénieux, tout occupé de porter à la perfection les qualités secondaires, et qui devient à lui-même son propre but, en sorte que de tant d'œuvres curieuses une chose est absente, celle qui vivifie tout, l'âme. Les Ptolémées avaient bien pu protéger les lettres et abriter les Muses dans un beau Musée, ils avaient aussi étouffé leur essor et provoqué le mot méchant, mais spirituel et juste, de Timon le philosophe satirique parlant des « char-
liaaBM — Litt gr. 20
350 L'ALEXANDRINISME.
mants oiseaux enfermés par le roi dans la volière de? Muses » (1).
On voit par là que la poésie alexandrine n'offre pas le même intérêt que celle de la période attique. Nous commencerons par mettre en lumière quelques tendances et quelques noms, très brièvement , nous nous arrêterons davantage sur la personne et les Idylles de Théocrite, le seul des poètes alexandrins qui soit tout à fait original, et nous terminerons par une étude des Épigrammes de V Anthologie.
La première génération des beaux esprits. — Voici d'abord l'alexandrinisme pur avec Philétas de Cos et Asclépiade de Samos, beaux esprits très raffinés. Philétas, né vers 340, et l'un des Grecs attirés à Alexandrie par Ptolémée Soter, semble avoir passé à Cos les dernières années de sa vie, entouré de disciples parmi lesquels il faut citer Aratos et Théocrite : ce fut un auteur délicat d'élégies amoureuses et mythologiques ; il reste de son œuvre une cinquantaine de vers. Asclépiade^ son contemporain, auteur de poésies lyriques aujourd'hui perdues et d'épi grammes très fines dont quelques-unes sont conservées, a donné son nom à deux mètres fréquemment employés par Horace, le grand et le petit asclépiade : il n'en était pas l'inventeur, il les avait régularisés et remis à la mode.
Les satiriques et réalistes. — A ces poètes de haute distinction s'opposent les satiriques et réalistes. Tel fut Rhinton, originaire de la Sicile ou de la Grande-Grèce, poète burlesque à la manière de notre Scarron. Il écrivait des « drames comiques » ou « tragédies plaisantes » : ces sortes de parodies et travestissements des œuvres des grands tragiques ne furent pas sans influence sur certaines formes dramatiques
ri) Fragment de Timon conservé par Athénée, I, p. 22, D. — Sur limon, voir t , phausu 301.
de la littérature romaine telles que l'atellane et le mime.
Mais le mieux connu des réalistes est Hé rodas ou Hérondas, dont quelques œuvres découvertes dans les papyrus d'Ég-ypte ont été publiées pour la première fois en 1891 : c'est un contemporain de Théocrite, peut-être originaire comme lui de Syracuse, et l'on ne sait pas s'il a été son modèle ou son imilateur. Il brilla dans un genre sicilien illustré au ve siècle par Sophron (1), dans ces mimes qui, sous une forme dramatique et brève, offrent des tableaux de la vie familière. Sophron écrivait en une sorte de prose rythmée; llérodas écrivit en vers, et il employa avec le dialecte ionien le mètre ïambique scazon (2) Il a du naturel et de l'esprit, de la variété et de la vivacité, mais par son réalisme débordant et souvent grossier il est inférieur à Théocrite, qui déploya dans le même genre beaucoup de linesse et une exquise mesure. Signalons parmi les sept mimes conservés d'IIérodas le Maître (V école y où une mère prie le maître d'école de châtier son fils dont elle dit les mauvais tours.
Le triomphe de la poésie académique : 1* Callimaque. — Les beaux esprits du genre de Philétas eurent des successeurs qui accentuèrent les qualités et les défauts de l'alexandrinisme, personnages académiques et actifs, ardents jusqu'à la vanité la plus implacable, moins inspirés que savants, versificateurs plutôt que poètes, tous célèbres par quelque endroit. Tels sont Callimaque^ mis par Quinlilien au premier rang des auteurs de poèmes élégiaques, Aratos, dont l'œuvre didactique sut plaire à Virgile, Apollonios de Rhodes^ le plus remarquable des poètes épiques de l'âge alexandrin, et l'extravagant Lycophron.
Callimaque (310-235 environ), déjà cité comme bibliothécaire et bibliographe, né à Cyrène, poêle
(1) Sur Sophron, voir plus haut, p. 2t3. [t) Sur ce mètre, voir plus haut, p. 04.
352 L'ALEXANDRINISME.
favori de deux Ptolémées, Philadelphie et Évergète, s'essaya dans tous les genres et dans tous les mètres, mais en cherchant à n'être point un imitateur servile. Chef d'école, et passionné pour la défense de ses idées, il se brouilla avec son disciple Apollonios de Rhodes, coupable de faire renaître la grande épopée héroïque. C'est que Callimaque voulait des poèmes courts : « Un gros livre, disait-il, est un grand mal » (1); il voulait aussi des poèmes finement ciselés, capables de satisfaire le goût le plus difficile.
De son œuvre abondante il ne reste que six Hymnes * dont un en vers élégiaques, des fragments d'une petite épopée, YHécalé, et environ soixante-cinq Épigrammes : l'auteur d'élégies, si vanté par Quintilien, nous échappe donc presque totalement. — Les Hymnes étaient écrits pour des fêtes religieuses à la requête de Philadelphie, morceaux de facture remplis par l'éloge des dieux et par le récit de leurs légendes, merveilles de savoir, de talent et d'esprit, sans aucun alliage de vraie piété. ISHécalé était la réponse à Apollonios de Rhodes, une épopée de 500 vers environ, familière et pittoresque, en l'honneur d'Hécalé, paysanne de l'Attique chez laquelle Thésée avait reçu l'hospitalité au temps de sa lutte contre le taureau de Marathon. Les Épi grammes, vives, spirituelles et variées, comptent parmi' les meilleures que nous ait laissées l'antiquité; voici l'une des plus délicates, l'éloge ému d'un poète ami, Héracleitos d'Halicarnasse :
Quelqu'un m'a dit, ô Héracleitos, que tu avais accompli ta destinée, et cette nouvelle m'a plongé dans les larmes. Que de fois, je m'en souviens, tous les deux, dans la lesché (2), nous avons prolongé nos entretiens jusqu'après le coucher du soleil! Ainsi donc, ô mon cher hôte d'Halicarnasse, depuis longtemps
(1) Méya piSXÎov Tffov ttjj (xt^â^y xaxùi (fragment 359).
(2) Mot grec & peu près intraduisible, qui signifie « salle de réunion et de conversation »,
peut-être tu n'es plus que cendre; mais du moins tes chants purs comme la voix du rossignol vivent, et sur eux le ravisseur de toutes choses, Hadès, ne portera pas la main (1).
2° Aratos. — La science et l'érudition cultivées dans un siècle épris de poésie eurent pour conséquence un renouveau de la poésie didactique. Aratos (315- 240 environ), né à Soles en Cilicie, ami de Théocrite et de Callimaque, et qui vécut beaucoup à la cour du roi de Macédoine Antigone (ïonatas, fut l'initiateur de cette renaissance. Déjà la poésie didactique avait été illustrée par Hésiode, interprète grave et religieux des traditions populaires, puis par des philosophes, Xénophane, Parménide, Empédocle. Mais lorsque Aratos écrivit ses Plié no mi' nés, poème astronomique en deux livres, il ne fit que vulgariser avec élégance et précision la science de son temps, et il se tint en dehors de tout esprit traditionnaliste ou philosophique. On a pu le comparer à Saint-Lambert, le poète des Saisons, tant admiré par La Harpe et aujourd'hui si oublié. Son succès fut immense dans le monde grec et plus tard à Rome, où les Phénomènes furent traduits par Cicéron, puis imités et dépassés par yirgile; mais Virg-ile sut s'émouvoir, tbut en restant exact, là où Aratos n'avait su que versifier, et c'est bien le cas de rappeler ce vers d'André Chénier, qui pourrait servir d'épigraphe à presque tous les chapitres d'une histoire de la poésie alexandrine :
L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.
3* Apollonios de Rhodes. — Chez Apollonios de Rhodes le cœur n'est pas tout à fait absent, quoique le poète mette souvent trop d'art dans les peintures que lui inspire la légende du navire Argx>.
(1) Callimaque, Épigramme 2 (édition WilamuwiU), traduction d'Amédée Ilauvette dans la Revue des Études grecques, t. XX (1907), p. 352. — Parmi le» poèmet perdus de Callimaque, mentionnons La Chevelure de Bérénice, en ▼ers flégiaques, jeu d'esprit, modèle du badinage alexandrin, qui nom est conuue par une traduction latiue de Catulle.
354 L'ALEXANDRINISME.
Né à Alexandrie, élève de Gallimaque, Apollonios composa jeune encore cette épopée des Argonautiques qui lui valut l'inimitié de son maître; de là une querelle très violente, que nous avons déjà indiquée, et qui détermina l'imprudent disciple à se retirer à Rhodes ; très fêté dans cette île, Apollonios en fit sa seconde patrie, et c'est sous le nom d'Apollonios de Rhodes qu'il a toujours été désigné ; il revint plus tard à Alexandrie, où il succéda à Eratosthène dans la direction de la Bibliothèque ; il était né entre 280 et 260, et l'on ne sait au juste quand il mourut. Ses Argonautiques (5835 vers en quatre livres) racontent le voyage du navire Argo: monté par les Argonautes sous les ordres de Jason, le navire part de la Thessalie, et aborde en Colchide où Jason avec le secours de Médée, fille du roi de ce pays, s'empare de la fameuse Toison d'Or; le récit du retour des Argonautes termine le poème.
Cette œuvre s'inspire de l'épopée homérique par le merveilleux, par les combats, par les aventures diverses, et du goût alexandrin par les détails d'une érudition curieuse et par la prédominance de l'esprit sur le sentiment ou du « joli » sur la grandeur. De plus, l'expédition des Argonautes ne se rapportait pas à un dessein national comme la légende de la guerre de Troie ou la légende d'Énée, et ne pouvait intéresser qu'un public savant. Aussi, rien n'aurait assuré à Apollonios une gloire durable s'il n'avait introduit dans son poème un intérêt général en y peignant l'amour de Médée pour Jason. « Au moment de l'arrivée des héros en Colchide et dès qu'intervient le personnage de Médée, dit Sainte-Beuve, on tient le nœud ; l'action se resserre, elle est vive, pressante, à la fois naturelle et merveilleuse, unissant les combinaisons mythologiques et les peintures du cœur humain. Et ce chant III (notez-le) n'est pas un chant de dimension ordinaire; il n'a pas moins
de 1 400 vers ; si l'on y joint les 250 premiers vers du suivant, qui exposent les derniers actes de Médée en Colchide et sa Cuite à bord du vaisseau Argo, on a là une suite de plus de 1600 vers pleins de beautés diverses, animés de feu, de passion et de grâce (1). »
La peinture de l'amour dans l'épopée était une nouveauté qui en élargissait le cadre sans le briser, et L ce travail Apollonios apportait quelque* accents d'émotion sincère et une minutie d'analyse inconnue jusqu'alors en poésie. Il a mérité par là d'inspirer Virg-ile au IVe livre de Y Enéide dans la peinture de l'amour de Didon pour Énée; Virg-ile le dépassa, mais la lutte était plus difficile à l'auteur de Y Enéide que quand il utilisait dans les Géorgiques les Phénomènes d'Aratos.
Le nom d' Apollonios de Rhodes sera donc retenu comme celui d'un écrivain qui, pour une partie de son œuvre, fut plus qu'un homme^de talent, un novateur, presque un grand porte.
4° Lycophron. — Un peu antérieur à Apollonios, Lycophron, né à Chalcis. vécut à Alexandrie dans la première moitié du nr siècle, et tient une place à part dans l'histoire des poètes académiques, mais cette place est loin d'être la meilleure. Très érudit, il s'occupa dans le service de la Bibliothèque de ce qui concernait l'histoire de la comédie et composa un traité en prose sur ce sujet. Poète, il écrivit des tragédies, qui sont perdues, et une œuvre bizarre, YAlcxandra, qui est conservée, couplet tragique en 1474 vers par lequel une esclave rapporte les prophéties d'Alexandra ou Gassandre, la fille de Priam, sur les malheurs de Troie : bourré d'allusions, d'abstractions, de long-ues phrases, ce poème est un chefd'œuvre d'érudition extravag-ante et d'obscurité. L'auteur voulait réag-ir contre l'affaiblissement du style
(I) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. V. p. 365.
3r>6 L'ALEXANDRINISME.
tragique, devenu de plus en plus semblable à celui de la comédie; mais il dépassait la mesure, et presque tous les hellénistes reculent devant la lecture d'un texte aussi laborieux et ennuyeux.