‹ Histoire de la littérature greequeChapitre 100 sur 137 · ARISTOTE ET THÉOPHRASTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE ET THÉOPHRASTE

^•éslM d^Arl0«ole*

Cet écrivain, que nous connaissons si froid, si sec, si rude, si peu facile à entendre , a eu cette singulière fortune qu'en dépit des ravages du temps, nous possédons encore, de ses poésies , quelques échantillons assez beaux pour nous forcer à saluer en lui le premier poète lyrique de son siècle , un vrai fils de Simonide et de Pindare , un poêle qui eût mérité , même à ce seul titre, même en un siècle plus favorisé des Muses, éloges et renom. Les fragments des chants épiques et des élégies d'Aristote sont trop informes ou trop insi^ifiants pour qu'on puisse jager s'il avait marché d'un pied suffisamment ferme dans les voies d'Homère et de Tyrtée. Mais le scolie sur Hermias , qu'on nomme aussi Y Hymne à la Vertu ^ est une des plus pures et des plus sublimes inspirations du génie antique.

« Vertu , objet des travaux de la race mortelle , le plus aoble but que puisse poursuivre notre vie I pour ta beauté , 6 vierge ! mourir même est dans la Grèce un sort envié , et endurer sans fléchir d'accablantes fatigues ; si vive est la passion que tu jettes dans le cœur, si pleins d'immortalité les fruits que tu portes I fruits plus précieux que l'or , qu'un père ou une mère, que le sommeil qui nous repose à la fin du jour. C'est pour toi qu'Hercule , fils de Jupiter , que les fils de Léda ont accompli de pénibles exploits , proclamant , par leurs œuvres , ta puissance souveraine. C'est par amour pour toi qu'Achille et Ajax sont descendus au séjour de Pluton ; c'est pour ta beauté chérie que le nourrisson d'Atame [Hermias] a perdu la lumière du soleil. Aussi est-il glorieux par ses œuvres ; et les Muses le rendront immortel , les Muses, filles de Mnémosyne, qui célébreront en lui l'ami sûr et fidèle , l'observateur des lois de Jupiter hospitalier. »

Les dialogues d'Aristote étaient des ouvrages d'une lecture fort agréable , et égayés de tous les ornements qu'admettait

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ce genre multiple et divers. Un passage de YEudémuSy cité par Plutarque dans la ComakUwn à Apollonius, en fournit une preuve frappante. « 0 toi, le plus grand et le plus fortuné des hommes 1 sache que nous estimons heureux qsui qui sont morts , et que nous regardons comme une impiété de mentir ou de médire sur leur compte ^ maintenant qn^ils sont devenus bien plus parfaits. Cetleopinion est si andenne, que personne n'en connaît ni l'auteur ni la première origine : die est établie parmi nous depuis plusieurs siècles. D'ailleurs, tu sais la maxime qui de tout temps est dans la bonh che de tout le monde. — Quelle est-elle ? — C'est que le phw grand bien est de ne pas naître, et que la mort est préférable à la vie. Les dieux ont souvent confirmé cette maxime par leur témoignage, et particulièrement lorsque Midu^ ayant pris un Silène à la chasse , lui demanda ce cp'il ; avait de meilleur et de plus désirable pour l'homme. D'abord , le Silène refusa de répondre, et garda un silence obstiné. Enfin, Midas ayant mis tout en œuvre pour le forcer à le rompre, il se fit violence, et il proféra ces paroles : «Fils «éphémères d'un dieu terrible et d'une fortune jalouse, « pourquoi me forcer de vous dire ce qu*il vous vaudrait c mieux ignorer t La vie est moins misérable , quand on « ignore les maux qui en sont l'apanage. Les homnws ne « peuvent avoir ce qu'il y a de meilleur, et ils ne sauraient « participer k la nature la plus parfaite. Ce qui vaudrait « mieux pour eux , c'est de n'être pas nés. Le second biea « après celui-là , et le premier entra ceux dont les hommes « sont capables, c'est de mourir de bonne heure. »

VEudémus était , pour ainsi dire , le Phédon d'Aristote. Aristote y établissait, par des arguments k lui, la doctrine de son maître sur la nature de l'âme et sur ses destinées après cette vie. Les autres dialogues étaient, pour la plupart, des traités moraux. Dans quelques-uns aussi Aristote avait £s» cuté , et toujours au sens platonicien , les questions relatives à l'art oratoire. Le GryUtMrp^t «sanpW, était une appréciation sévère de l'enseignement des sophistes, et comme un dernier écho des belles discussions ànGorgias et du /VvCo-

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iitt ifu'Arâtote abajddiMuia dès sa jeunesse la fonn«i du ua, parce* qp!'û désespérait de jamais égabff Platoiié il Be fit pas powr cela divorce avec les Grâces; «I ne quL, à qnairante ans , cultivait encore la poési6> et file lyrique , confterva, assez longtemps après la mort ^n, le goût du beau style et de rélëgance lil(téraire. U obable que la plupart des traités qu*il écrivit sous la didactique , jusqu'à Tépoque où il ouvrit Técole du , étaient aussi remarquables par les agréments de U 1 qu« par la solidité des principes. Sans cela, comment il aurait-il pu parler de Téloquence d'AriiStoie , el se t lai^mâmepour un imitateur de sa manière? L*élûge taie par Quintilien fait allusion aussi à des traités fort tilts de VQrganony de la Métaphysmue , de la Politique ; « Je ne sais si Aristûte est plus distingué ^u pair la ideur de la science, ou par le nombre de ses éeritsi, ou douomr dâ 9(m style, ou par la pénétration de son esprit ^ if y ou par la variété de ses ouvrages. » La iMre à idre sutr le Monde est le seul des écrits d'Aristote où rouve aujourd'hui quelque chose de cette douceur da et le chapitre sixième de cet opuscule prouva que Cicé* ait fondé à vanter Téclat et Tabondanee de la diction itote y et son éloquence même. U n*y a pas beaucoup ts antiques > après ceux de Platon , où Ton ait jamais le Dieu, de la cause motrice et conservatrice du monde» mes plus magnifiques, ni avec de plus frappantes a. Quand môme ce traité serait apocryphe, eomme le it quelques-uns sur des raisons légères, on ne serait ûins en droit d*affirmer qu*Aristote en avait composa iogues. Et c'est probablement d*un de ces traités que n a tiré le nuwceau si vif et si remarquable qu*il cite le part dans soa ouvrage sur la Nature ées Bimc K

fM u, «hiftoe nxmi.

Je dois dire toutefois que , dès avant l'épocpe où Philippe l'appela en Macédoine, Âristote avait déjà entrepris de dobpter la passion de ses contemporains pour les futilités brillantes, et de s'imposer au lecteur par la seule force du raisonnement, par l'attrait unique de la vérité. C'est dans sa retraite de Mitylène, vers 344, qu'il avait composé, dit-on, sa Pditique. La forme de ce traité est d'une sévérité déjà toute scolastique ; mais la nature du sujet force à chaque instant le philosophe, bon gré, mal gré^ à se dérider quelque peu, et à égayer, ou, si l'on veut, à éclairer la discussion par des exemples empruntés à l'histoire, par des esquisses de mœurs ou de caractères. La Politiqvs s'adressait aux hommes d'État et aux penseurs de tous les pays et de toutes les écoles. Mais la plupart des autres grands ouvrages d' Aristote semblent n'avoir été écrits que pour l'usage particulier des disciples du Lycée. Ce sont les résumés des leçons que le philosophe leur faisait deux fois par jour, en se promenant à l'onÂre des arbres. Ce sont ces fameux traités acfoatiques ou acroamatiques, dont le nom même indique la destination spéciale, car le mot àxpoafia signifie leçon, et qui ne furent connus du vulgaire que longtemps après la mort d'Aristote. Tels sont, par excellence, la Physique, la Métaphysique, et les traités de logique qui forment ce qu'on appelle VOrganon. La Rhékh Tique elle-même avait besoin du commentaire du maître. Les seuls initiés y pouvaient trouver plaisir sans trop de labeur. Je ne dis rien de la Poétique , qui n'est qu'un informe lambeau d'un ouvrage perdu, ou que l'ébauche d'un ouvrage inachevé. Ce petit livre, infiniment trop célèbre, est précieux pour les renseignements qu'il fournit à l'histoire; mais il est plein de théories hasardées, et il prouve qu' Aristote s'entendait mieux à composer de beaux vers qu'à définir l'essence de la poésie , ou à régler les lois des genres littéraires. Il suffit, pour sentir toute la fausseté et tout le néant de ce prétendu code, de relire le PJièdre et l'/on. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus étrange , dans les fastes de l'es-

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pril humain, que la fortune de cette Poétique ^ s* imposant au monde dans le temps même où la philosophie d'Aristote perdait toute autorité , et conservant pendant plus de deux siècles son empire, en dépit presque de toute raison. Il est ?rai qu'on ne confrontait guère le texte d'Aristote, et qu'on s'en rapportait aveuglément aux commentateurs. Mais ce qui est aussi étrange pour le moins, c'est que les Heinsius, les d'Aubignac et d'autres aient pu trouver ce qu'ils ont trouvé dans ce texte ; et je tombe de mon haut, quand je vois tout ce qu'ils ont rêvé en cherchant à comprendre la purgation des passions par la terreur et la pitié, et comment tout ce qui est dans l'épopée est dans la tragédie, et comment l'homme est poète parce qu'il a l'instinct de l'imitation à un plus haut degré que le singe. Ce n'est pas leur faute si le génie dé Corneille et de Racine n'a pas été étouffé dans cette prison qu'ils avaient construite, et où n'aurait pu vivre assurément la libre et fière nature des Eschyle, des Sophocle et des Euripide.

On rencontre pourtant çà et là, dans les traités acroamatiques, à travers ce prodigieux dédale de distinctions, de définitions et de syllogismes, des choses un peu plus humaines, et qui rappellent l'Aristote platonicien. Il y en a jusque dans la Méthaphysique. Ainsi, par exemple, les pages admirables où Aristote décrit les caractères de la vraie philosophie, et en particulier ce charmant passage^ : < De même que nous appelons homme libre celui qui s'appartient et qui n'a pas de maître, de même cette science, seule entre toutes les sciences, peut porter le nom de libre. Celle-là seule, en effet, ne dépend que d'elle-même. Aussi pourrait-on à juste titre regarder comme plus qu'humaine la possession d'une telle science. Car la nature de l'homme est esclave par tant de points, que Dieu seul, pour parler comme Simonide, devrait jouir de ce beau privilège. Toutefois, il est indigne de l'homme de ne pas chercher la science à laquelle il peut atteindre. Si les poètes ont raison, si la divinité est capable de jalousie, c'est à l'occasion de la philosophie surtout que

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