‹ Histoire de la littérature greequeChapitre 99 sur 137 · I . Xénophon, Ànahase, Urre m, chapitre i · texte numérisé non relu

I . Xénophon, Ànahase, Urre m, chapitre i

ÉCOLE DB SOGRATE. — VIE DE PLATON. — GÉNIE DRAMATIQUE DE PLATON. — LS PHÉDON. — DIALOGUES CONTRE LES SOPHISTES. — LE BANQUET. — LA RÉPUBLIQUE ET LES LOIS. — DIVERSITÉ INFINIE DB l'ŒUVRB DB PLATON. — STYLE DE PLATON.

ifeole de ••enite* .

Socrate avait vu affluer autour de lui , de toutes les contrées de la Grèce, de tous les pays habiles par les Grecs, des jeunes gens avides de s'instruire, ou des hommes que ne satisfaisaient ni les systèmes des philosophes spéculatifs, ni les brillantes et immorales inepties des sophistes. La plupart des disciples de Socrate se bornèrent à cultiver la sagesse àla façon de leur maître, et ne furent que de purs socratiques. D'autres, plus ambitieux, prirent des directions particulières ; et, tout en restant fidèles à la méthode de Socrate, ils fondèrent des écoles originales, qui ne furent ni sans influence ni sans gloire. Presque tous, socratiques ou chefs d'école, avaient laissé des écrits ; et presque tous étaient estimés , chez les anciens , pour leur talent littéraire : ainsi Criton , l'homme honnête et dévoué; ainsi le Thébain Simmias; ainsi Glaucon d'Athènes; ainsi le cordonnier Simon; ainsi Eschine le philosophe, Cébès, Aristippe, Euclide de Mégare, etc. Mais les ouvrages de ces écrivains ont péri; et ceux qu'on publie quelquefois sous le nom d'Eschine, de Simon, de Cébès, sont d'une telle médiocrité qu'ils ne méritent guère de nous arrêter un seul instant. Ce sont des ébauches de dialogues, plutôt que des dialogues véritables; non pas de ces ébauches où resplendit déjà l'empreinte divine du génie, mais des choses sans vie, sans éclat, sans caractère, et aussi peu dignes de leurs auteurs prétendus que de ce grand Platon aux œuvres de qui on les joint d'ordinaire. Le moins mauvais de tous ces écrits, le Taileau de Cébès, où la destinée humaine est symboliquement figurée , n'est même point de Cébès le

Thébaiiiy disciple de Socrate, mais d*uii autre Cëbès, philosophe stoïcien, et d'une époque par conséquent beaucoup plus récente.

Nous pouvons nous consoler de ne pas posséder tous les monuments littéraires de Técole de Socrate. Je dis nous qui cherchons ici le beau, la perfection de l'art, l'inspiration, et non pas les systèmes philosophiques , ni la filiation des doo trines. N'avons-nous pas Xénophon et ses ouvrages? N'avons-nous pas surtout Platon, et aussi complet, peu s'en faut, aussi rayonnant de beauté que l'eurent jamais les Grecs eux-mêmes? Et Platon , à lui seul , pour parler ici à la façon d'Homère , combien n'en vaut-il pas d'autres ?

Platon naquit à Athènes en 430 ou en 429. Ariston , son père, un des citoyens les plus considérables de la ville, passait pour être issu du roi Codrus ; et sa mère , Périctione, descendait du législateur Selon. On dit qu'il porta d'abord le nom d'Aristoclès, et qu'on lui donna ensuite celui de Platon, qui signifie large ^ à cause de sa constitution forte et robuste. Il excellait, dans sa jeunesse, aux exercices du corps, autant qu'à ceux de l'esprit. U s'appliqua longtemps avec ardeur à la musique, à la poésie, et même à la peinture. Quelques-uns veulent qu'il ait songé , dès l'ftge de vingt ans, à se livrer à la philosophie. Suivant les témoignages les plus certains, il avait déjà vingt-sept ans, quand il entendit pour la première fois Socrate. U se préparait alors à disputer le prix de la tragédie aux fêtes de Bacchus. Sa vocation se décida ce jour-là même; et l'art dramatique perdit le seul homme peut-être capable de relever la tragédie de sa décadence. Il brûla ses pièces , comme il avait déjàbrdlé , diton , des essais épiques , après les avoir comparés aux poèmes d'Homère. Il s'adonna désormais tout entier à la philosophie.

Socrate mourut en 399. Platon ne l'eut donc que trois ans pour son guide. Mais ces trois ans furent admirablement employés; et Socrate put lire déjà quelques-uns des chefiBd'œuvre de son disciple* On prétend que le Phèdre lui arra-

oclamation : c Que de choses ce jeune homme me à quoi je n'ai jamais pensé! » Ces choses étaient, au-dessus des méditations habituelles de Socrate, pas contraires à Fesprit de ses doctrines. Si est vraie , il faut voir dans les paroles de So- )ression d*un étonnement naturel » en présence de ptions sublimes et de cet enthousiasme poétique, ent l'expression du moindre blftme. L'affection que imoigna à Platon jusqu'à son dernier jour, est la l'il n'y eut jamais entre eux l'ombre d'un nuage, était digne, par la noblesse de son caractère, de d'un tel maître. U fit des efforts surhumains pour vie à Socrate. U essaya de ,1e défendre jusque dans Se du peuple; mais on ne le laissa pas achever son Poursuivi lui-même par la haine des fanatiques, iiait d*autres victimes, il fut forcé de quitter Athèretira d'abord à Hégare, auprès de son ami Euis il se mit à voyager. U visita l'Italie, la Libye, il alla entendre tous les philosoplbes de quelque i perpétuaient, dans diverses contrées, les tradi- ^arménide, d'Heraclite, de Pythagore. A trois reférentes, il se rendit en Sicile. Denys l'Ancien, et mys le Jeune, après l'avoir accueilli avec empresle le purent souffrir ni l'un ni l'autre, dès qu'il se ;é k eux avec toute sa franchise : il fut victime de e et de la cruauté de Denys l'Ancien , qui le fit imme esclave ; et il dut se soustraire par la fuite de la colère de Denys le Jeune, revint enfin se fixer dans sa patrie, et il ouvrit, jardins d'Académus, cette école fameuse qui fut, Dgtemps , une pépinière d'hommes vertueux et de penseurs. U ne quitta l'Académie qu'à la mort ; et, roir enseigné quarante années, il la laissa £k>rispeusippe, son disciple et son neveu. U prolongea delà de quatre-vingts ans, jusqu'en 348, sans avoir u encore de sa vigueur d'esprit ni de son génie, était ocupé à mettre la dernière main à un de ses ttvre , les dialogues des Lois.

Platon était rhomme le plus sayant de son siècle; ets^ écrits ne sont pas moins étonnants peut-être par la variété des connaissances qu'ils supposent, que par la hauteur des idées et la nouveauté des aperçus. Mais ce qui doit nous occuper ici , ce n'est point le philosophe dont la tête puissante a enfanté ce système où se concilient, dans une harmonie merveilleuse , l'esprit pratique de Socrate et Tesprit spéenlatif des anciens philosophes; où se retrouve tout ce que le génie avait découvert déjà des secrets de la nature divine ei de la nature humaine, mais animé, vivifié par des conceptions à la fois plus idéales et plus réelles ; ce système enfis que des erreurs de détail , dea paradoxes, des défauts graves, n'empêchent pas d'être, Mans son ensemble, le plus profond, le plus parfait et le plus vrai de tous les systèmes. Parlons | donc du prosateur, de l'homme éloquent, de l'artiste, du poète , car nul ne fut jamais plus poète que Platon.

dénie drMMadqve de Matoa*

Les puvrages modernes qu'on nomme des dialogues philosophiques ne sont, pour la plupart, qu'une série de propositions et d'arguments contradictoires, thèses, objections et réponses. Les personnages qui sont censés disputer ensemble ne sont pas des êtres vivants, quelque nom qu'ils portent d'ailleurs, mais des abstractions, de simples chiffres; et plusieurs même les donnent bien comme tels, car ils les appellent Philalèthe, Pamphile, un Chrétien, un Chinois, etc., ou, plus simplement, et avec plus de vérité encore. A, B, C. Fénelon et Malebranche eux-mêmes, malgré leur génie, ne sont jamais sortis des errements vulgaires; et, s'ils ont dérobé quelque chose à Platon, ce n'est pas l'art de créer ou de reproduire de vrais personnages. Les dialogues de Platon n'ont rien de commun avec leurs prétendus dialogues. Ce sont des compositions dramatiques dans toute la force du terme , ayant leur cadre bien dessiné, leur nœud, leurs péripéties et leur dénoû* ment. Même dans les dialogues où Platon s'est plus préoccupé de la pensée que de la forme , dans ceux qui sont par

cellence des œuvres philosophiques , dans le Parménide^ dans le Timée^ jamais Platon n'a manqué aux conditions essentielles du genre ; et les hommes qu'il y met aux prises sont bien réellement des hommes, et ceux-là même dont ils portent les noms : Socrate, Parménide, Zenon, Timée, Critias , et les autres. Si la conversation n'est pas vraie , elle est vraisemblable; si ces hommes n'ont pas parlé ainsi, ils ont pu parler ainsi; enfin, si Platon a élevé à une sorte d'idéal leurs caractères, leurs pensées, leur langage , il ne.leur arien ftté de leur vie, de ce qui les rend reconnaissables, intéressants même, en dehors des doctrines que chacun d*eux représente. Mais c'est surtout dans les dialogues où le philosophe traite des sujets à la portée de tous qu'il a déployé, avec un art incomparable, toutes les ressources de ce génie dramatique que la nature lui avait si richement départi.

lie PhédoB.

Soerate , à la fin du Banquet , force Aristophane et Agathon à reconnaître qu'il appartient au même homme d'être à la fois poète tragique et poète comique. On dirait que Platon» en contredisant ainsi les opinions reçues, songeait à ce qu'il sentait en lui-même. Il y a en efifet chez lui cette double veine, ce double talent, qu'il prêtait indistinctement à tous les auteurs dramatiques. Le Phédoriy par exemple, est une tragédie, que je ne crains pas de mettre en parallèle, pour la conduite et même pour l'intérêt, avec les plus belles œuvres du théâtre antique. Est-il exposition plus saisissante que la scène où les amis de Socrate entrent dans la prison? Le condamné vient d'être débarrassé de ses fers; Xanthippe, sa femme, est assise auprès de lui, tenant un de ses enfants dans ses bras , et poussant des lamentations. Socrate, qui doit périr ce jour-là, mais qui n'est déjà plus aux pensées de la terre, se tourne du côté de Criton : « Criton, dit-il, qu'on reconduise cette femme chez elle. » II se met ensuite à converser avec ses amis de sujets et d'autres; et il les engage dans cet entretien suprême, qui ne finit qu'à l'arrivée du serviteur des Onze. Est-il spectacle plus sublitsi^ (^<^ &%

voir cet homme juste, ce sage méconnu , ce grand dtojeaQ^ j qui va mourir, et mourir par le crime de ses concitoyeni, non pas seulement résigné à son sort , mais travaillant à {2k^^/ passer, dans des cœurs qui ne veulent pas être consolés^ ^^ quelque chose de cette sérénilé, de ce calme, de cette jÀ grave et douce, qui lui est comme un avant-goût de la m future, et qui la leur démontre plus vivement encore que les plus vives raisons? Est-il dénoûment tragique plustûuchao( que le tableau des derniers instants de Socrate? Et queM impression profonde n'emporte-t-on pas, après que Phédoal 8*est écrié : « Telle fut, Ëchécrate, la fin de notre and, le rhomme, nous pouvons bien dire le meilleur que noosj ayons jamais connu, le plus sage et le plus juste deti hommes. »

BteUigwMi eoaire les aoplilgttwt

Les dialogues contre les sophistes sont au contraire des comédies complètes, où le héros de la vertu n'est plus que ce faux ignorant dont j'ai essayé ailleurs de dépeindre la physionomie, ce bonhomme aux questions naïves, ce redresseur obstiné des discussions, ce maître de l'ironie, cet adversaire courtois et impitoyable, ce triomphateur plein de modestie et de bon goût. Quant aux sophistes, Platon ne leur a rien 6té ni de leur esprit, ni de leur adresse, ni de leur faconde; il leur a ajouté plutôt des talents, comme il a prêté k Socrate quelque chose de luimême. Ce sont bien là les sophistes tels qu'ils ont dft être pour pouvoir si longtemps captiver les âmes irréfléchies. Ce '^ sont bien laces hommes spirituels et éloquents que les jeunes ^ gens, comme dit Platon lui-même, portaient en triomphe P sur leurs têtes. Et chacun d'eux a non-seulement les doc- ^ trines qui lui étaient propres, mais les tours qu'il affection- :^ nait, mais les ornements accoutumés de son style, mais sa diction même. Non pas que Platon se soit amusé à faire des pastiches : il n'a retenu des fleurs sophistiques que celles dont le bon goût pouvait le moins s'offenser; mais elles sont encore d'un parfum assez décidé, pour que nul ne puisse contester leur provenance. D'ailleurs, Gorgias ne ressemble I^

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i £^^^ ^ Protagoras, ni Protagoras à Hippias, ni Hippias aux ^Jfcirtres. Autant de sophistes, autant d'hommes , autant de ^^pes divers. Ils n'ont de conmiun entre eux que l'esprit ^^^^erreur, et que leur échec dans la lutte contre Socrate. Je ^toe trompe : il n'en est pas un seul qu'on soit tenté de rplaindre; car ils sont fort plaisants , mais , comme ce per- ^ iBoimage de notre théâtre , sans se douter de l'être; et c'est ^5^^^ ce qui les rend plus plaisants encore. Le Gorgias, où So- £. erate défait successiTement Gorgias , Polus et GalUclës , à è p^ propos de la rhétorique; le Protagoras, où, à propos de la ^ ^ gestion si la vertu peut s'enseigner, il défait Protagoras, *^ Bippias et Prodicus, sont les plus admirables des dialogues ^^ comiques de Platon.

lie Banquet*

Mais c'est dans les dialogues simplement gais ou sérieux, g^ dans ceux où les personnages sont des amis passant quelques ^ instants de loisir à deviser ensemble , que se trouvent les i;^ (Barreè les plus étonnantes de Platon , sinon comme poète dramatique , au moins comme écrivain, comme homme éloquent, comme poète inspiré. Encore le Banquet l'emporte-til même sur le Gorgias et le Protagoras par la vive peinture des caractères, comme il l'emporte sur tous les autres dialogues de Platon par le mouvement, par la variété infinie, parla progression continue, par cette harmonie formée de * tous les tons imaginables , par ce style composé de tous les I styles, où Ton passe sans effort du comique, du plaisant et I du grotesque même, au sublime le plus élevé qu'ait jamais atteint l'intelligence humaine. Il s'agit , entre les convives d'Agathon, de définir et de louer l'amour. Phèdre, Pausanias , £ryximaque , Aristophane et Agathon font paraître successivement l'amour sous divers aspects, chacun selon ses idées, selon son tempérament, selon son caractère. Socrate, sommé de parler à son tour, raconte une conversation qu'il avait eue jadis avec une femme de Mantinée, nommée Diotime : artifice fort simple, et qui met Platon à l'aise ; car il a pu (ainsi faire passer sans invraisemblance, par la boudie de Socrate, toutes les idées qu'il lui plaisait, et

même des idées auxquelles le fils de Sophroniscus n*aTait .^ certes songé de sa vie, et exhaler tout le souffle lyrique! ~^ de son âme. Voici la conclusion du discours de la pré- i.^^ tendue femme de Hantinée : «Le droit chemin de l'amour, |.~ qu*on y marche de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever à la beauté suprême , en passant successivement, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle. Ainsi, d*uD seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations , des belles occupations aux belles sciences. Enfin, de science en science, on parvient à la science par excellence, qui n'est autre chose que la science du beau suprême... Supposons un homme qui contemplerait la beauté pure , simple, sans mélange , non chargée de chairs ni de couleurs humaines , ni de toutes les autres vanités périssables, la beauté divine, en un mot, la beauté une et absolue. Penses-tu que celui serait une vie misérable, d'avoir les regards tournés de ce côté, de contempler, de posséder un tel objet? Ne crois-tu pas, au contraire, quecet homme, qui perçoit le beau par l'organe auquel le beau est perceptible, sera seul capable, ici-bas, d'engendrer, non pas des fantômes de vertu, puisqu'il ne s'attache pas à des fantômes, mais des vertus véritables , car c'est à la vérité qu'il s'attache? Qr, c'est à celui qui enfante et nourrit la véritable vertu, qu'il appartient d'être aimé de Dieu; et, si quelque homme mérite d'être immortel, c'est lui entre tous. »

La fin du dialogue est consacrée presque tout entière au panégyrique de Socrate, au tableau de sa vie comme homme, comme citoyen, comme soldat, comme instituteur de la jeunesse. Rien ne saurait donner l'idée de cette admirable apologie, aussi piquante et originale dans la forme, que satisfaisante et complète au fond. C'est Alcibiade qui s'est chargé de tracer le portrait de son maître. Il vient d'entrer dans la salle du festin , avec quelques joyeux compagnons , dans l'équipage d'un homme qui a déjà fait bombance. Il est ivre; et il débite , avec la verve et la vérité du vin , tout ce qu'il sait de Socrate, tout ce qu'il a vu de lui, tout ce qu'il a contre lui sur le cœur. Je ne puis mieux faire que de citer quel-

îs traits du début de sa bouffonne et sérieuse harangue. fe soutiens que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes on voit exposés dans les ateliers des statuaires , et que artistes représentent avec des pipeaux ou une flûte à la in : séparez les deux pièces dont ces Silènes se composent, vous verrez dedans la figure sainte de quelque divinité, soutiens ensuite qu'il ressemble au satyre Marsyas. Quant extérieur, toi-même, Socrate, tu ne pourrais contester :actitude de mes comparaisons; et, quant au reste, elles sont pas moins justes : en voici la preuve. Es-tu , oui ou 1, un railleur effronté? Si tu le nies, je produirai des teins. N*es4u pas aussi un joueur de flûte , et bien plus rveilleux que Marsyas? Il charmait les hommes par la issance des sons que sa bouche tirait des instruments... seule différence qu'il y ait entre toi et lui, c'est que, sans truments, et simplement avec tes discours, tu produis mêmes effets. » Suit le tableau des prestiges de cet homme in , et le récit de ses relations avec Alcibiade à Athèi, à l'expédition militaire de Potidée, et à la déroute de lium. Puis le harangueur revient à sa première idée, et il npare non plus Socrate, mais les discours de Socrate, aux ènes qui s'ouvrent. « Malgré le désir qu'on a d*entendre rler Socrate, ce qu'il dit parait, au premier abord, parfainent grotesque. Les mots et les expressions qui revêtent érieurement sa pensée sont comme la peau d'un outrageux ;yre. Il vous parle d'ânes bâtés, de forgerons, de cordon* îrs, de corroyeurs ; et on le voit disant toujours les mêmes oses dans les mêmes termes : de sorte qu'il n'est pas gnorant ni de sot qui ne soit prêt à se moquer de ses paes. Mais , qu'on ouvre ses discours, qu'on pénètre à l'inieur, et l'on trouvera d'abord qu'eux seuls ont du sens, suite qu'ils sont tout divins, qu'ils renferment en foule de ntes images de vertu, et presque tous les principes, je me mpe, tous les principes où doit fixer ses regards quicone aspire à devenir homme de bien. » Il est impossible, oy conviendra» de caractériser d'une manière plus frappante l'éloquence populaire de Socrate, et la tendance tout à la s pratique et élevée de ses doctrines.

398 GHÀ^ITRfi XXX.

lllépRÉMl««e et !«• IMiu

Les dialogues cpii forment les dix livres de )a MpuèKfve et lesdouse livres des Lois sont essentiellement expositi&et didactiques : ils ne pouvaient donc avoir touti» ces qualités dramatiques que nous admirons dans la plupart 4les^autre8. Mais oe désavantage y est bien compenesé parla richesse des dëiwlappements oratoires. C'est là aussi que Platon s*est donné ses coudées franches, et qu*il a été le plus complète» isent lui-même. Ce ne sont plus seutement les conversations de Socrate, plus ou moins idéalisées : ce sont, peu s'en faut, lesleçons de Platon dans l'Académie. Socrate est encore le principal interlocuteur de la République; mais, tout en con* aervant sa physionomie connue, il s'est transformé jusqu'à un certain point, et ses discours ont pris , en général , une ampleur et une majesté inaccoutumées. Mais, dans les loû, il n'est pas même question de Socrate. L'étranger athénien qui a le premier rôle, c'est Platon lui-même , avec toute la grarvité, toute la grâce noble, toute la majestueuse sérénité de son caractère. Aussi ces deux grandes compositions sont-elles remplies de morceaux magnifiques , et d'un ordre un peu différent, par la forme au moins, de tout ce qu'on rencontre dans les autres dialogues. La Bépubliqiie particulièrement, qvePldton a portée à toute la perfection oîi il la voulait laisser, est comme une sorte de musée, où les yeux sont charmés de tous Cotés par de merveilleux tableaux. Je n'ai détacherai qu'un seul, mais le plus extraordinaire peut-^ètre, celui que les Pères de l'Église ont si souvent rappelé, et qui semble comme une prophétie du christianisme. C'est le portrait idéal du méchant et de l'homme de bien.

« Il faut d'abord que Thomme injuste se conduise comme font les artistes habiles. Ainsi, un bon pilote, un bon médecin, voit clairement jusqu'où son art peut aller, ce qui est possible ou impossible : il tente l'un, il abandonne l'autre; puis, s'il a fait par hasard quelque faute, il sait adroitement la réparer. Il faut de même que l'homme injuste conduise ses injustices avec assea d'adresse pour n'être pas découvert,

Auisqu'îl doit être injuste par excellence; et celni qui se baisse surprendre en défaut doit passer pour malhabile. Car d*m}UBtice suprême, c'eet de paraître juste sans l'être. Bonlums donc à l'homme parfaitement injuste l'injustice parfaite : Be lui ôtons rien de ses ressources. Permettons-lui , fout en commettant les plus grands crimes, de se faire la réputation du plus juste des hommes ; s'il vient par hasard à broncher, qu'il sache se relever aussitôt ; qu'il soit assez éloquent pour persuader son innocence k ses juges, si j amais on l'accuse de quelqu'un de ces crimes; assez courageux et assez puissant par lui-même, par les amis qu'il (s'est faits, par la richefise «|u'il a «acquise, )pour emporter de force ce qu'il ne pourra obtenir que par la force.

« En présence de cet homme ainsi doué, plaçons , par le discours, l'homme juste, c'est-à-dire un homme simple, généreux, et qui veut, selon l'expression d'Eschyle, non pohtt paraître vertueux, mais l'être. Il faut donc lui ravir la répataûon d'honnête homme ; car , s'il passe pour tel , ce renom lui vaudra honneurs et récompenses; et l'on ne distinguera plus s'il est vertueux par amour de la justice même ou seulement des honneurs et des biens qu'il en tire. Ennn mol, dépouillons-*le de tout hormis de la justice, et faisonsen l'opposé complet de notre méchant : que, sans commettre d'injustice, il passe pour le plus scélérat des hommes, afin que sa vertu soit mise à l'épreuve. Que rien ne le fasse fléchir, ni l'infamie, ni les mauvais traitements ; mais qu'il demeure inébranlable jusqu'à la mort, ayant toute sa vie le renom d'homme injuste, et juste pourtant. Voilà donc deux hommes parvenus au degré suprême, l'un de la justice, l'autre de l'injustice : jugez maintenant lequel est le plus heureux. » Un peu plus loin, Platon complète ainsi le dernier portrait : « Ce juste, tel que je l'ai dépeint, on le fouettera, on le mettra à la torture, on le chargera de chaînes , on lui brûlera les deux yeux; enfin, après qu'il aura enduré mille maux, on l'attachera sur une croix, et on lui fera sentir qu'il ne faut pas s'embarrasser d'être juste, mais de le paraître. »

Platon , dans le Gorgias, avait posé, d'une main ferme et sévère , les principes de cette austère et subliiûft \sl^t:à<^.

Quel malheur qu'il ait conçtruit pour des demi -dieux, d non pour des êtres humains , sa cité imaginaire , et qu*il ait mêlé aux vérités les plus hautes et les plus fécondes de graves et funestes erreurs ! Sans doute Platon a réduit, dans les Lois, ridéal de TËtat à des proportions moins fantastiques, et plus réalisables en ce monde, et il s*y est montré: plus constamment fidèle k ses propres principes ; mais je ne puis m*empêcher de regretter que le plus grand des moralistes et des politiques ait mérité une fois d'être nommé le plus grand des utopistes.

mvemlié laflale de TcMiTre de iPlaloa*

Je n'ai rien dit des mythes de Platon, de ces récits allégoriques où le philosophe a su rendre sensible aux yeux ce qui échappait aux prises mêmes de sa dialectique subtile : vérités de sentiment, rêveries, probabilités, surtout les merveilles du monde intelligible. Je n'ai pas parlé des préambules de quelques dialogues , de ceux du Phèdre , par exemple , et de\sL Répiiblique , qui sont des modèles du genre, jusqu'à présent incomparables. J'ai oublié de mentionner ces histoires ou ces contes , que Platon contait si bien , tels que le récit de l'invention des caractères d'écriture , ou celui des aventures deGygès. Après avoir consacré tant de pages à Platon, je m'aperçois que j'aurais encore presque tout à dire; et pourtant je suis contraint de m'arréter. Je devrais montrer Platon établissant, dès ses débuts, les principes étemels et immuables de l'esthétique, comme on la nomme ^ en même temps que ceux de la morale, et préludant par les brillantes images du Phèdre aux images sublimes du Banquet. Je devrais le montrer, dans l'/on, définissant l'indéfinissable , et donnant à qui veut une claire idée de Kessence même de la poésie; dans le Ménexène, traçant après tant d'autres le panégyrique de sa patrie , avec une éloquence digne de Périclès, qu'il fait parler , et digne de lui-même : le Ménexène est un modèle d'oraison funèbre que Platon a voulu présenter aux sophistes et aux orateurs qui avaient si souvent profané, depuis Gorgi as, la noble fonction de

payer à des braves un dernier tribut d'affection et de reconnaissance. J*aurais enfin à analyser une foule de chefsd'œavredont je n'ai pas même prononcé les noms : le Prernier AlcHnade, ou de la nature humaine : le Criton. fameux par la prosopopée des Lois, qui rappellent à Socrate ses devoirs de citoyen; le CritiaSy ou la description de cette Atlantide jadis rêvée par Solon; le Grand Hippias , ou la réfutation des fausses théories du beau, etc. Et, au bout de ce long travail, il me resterait encore à chercher et comment les doctrines littéraires de Platon forment avec sa morale un tout indissoluble, et comment Platon est tout entier , je dis le philosophe, dans la théorie des idées. Mais je me bornerai à citer ce passage de VOrateur , où Gicéron a résumé, avec tant de netteté et un si rare bonheur d'expressions, tout ce qu'il m'importe de rappeler ici , tout ce qui a le plus directement rapport à l'objet que nous avons en vue :

c J'émets d'abord en fait qu'il n'y a rien de si beau, dans aucun genre , qui ne soit inférieur en beauté à cette autre chose dont il reproduit les traits , à cet original que ne peuvent percevoir ni les yeux, ni les oreilles, ni aucun sens, et que seules embrassent la pensée et l'intelligence. Ainsi, nous pouvons imaginer des œuvres plus belles même que les statues de Phidias, qui sont ce qu'on voit de plus parfait en ce genre... Et quand cet artiste façonnait la figure de Jupiter ou de Minerve , il n'avait pas sous ses yeux un modèle vivant dont il tirât la ressemblance; mais il y avait, dans son esprit, une image incomparable de beauté, qu'il voyait, qui fixait son attention , dont son art et sa main cherchaient à saisir les traits. De même donc que dajs les formes et les figures, il y a aussi, pour les objets qui ne tombent pas eux-mêmes sous les yeux , quelque chose de parfait et d'excellent, dont l'image intelligible sert de modèle à nos imitations: ainsi, nous voyons par l'esprit l'image de la parfaite éloquence; nous en cherchons la copie par les oreilles. Ces formes des choses , Platon les appelle idées.... Il dit qu'elles ne naissent point, qu'elles sont de tout temps, et qu'elles sont contenues dans la raison et l'intelligence. Toutes les autres choses, selon lui, naissent, périssent, s'écoulent, disparaissent ^ ^\.

ne restent pas longtemps dans un seul et même état. Pu- I conséquent, tout objet dont on veut disputer avec méthode 1 doit toujours ôtre ramené à la forme suprême , au type du ■ genre dont il fait partie. » ■

IMyle de 9%m^WÊ» I

Entre tant de formules dont on s*est servi pour fûre 1^ comprendre ce qu'est le style de Platon , la moins im> p parfaite est celle de Quintilien , qui laisse pourtant en I dehors quelques-uns des plus magnifiques c&tés de ce pro- 1 digieux écrivain, c De tous les philosophes, dit-il, dont |b M. Tullius avoue avoir tiré le plus de parti pour l'éloqnenee, k peut-on douter que Platon ne soit le premier , soit par It k finesse de la discussion , soit par une faculté d'éloeutioa k divine et homérique ? Car il s'élève beaucoup au-dessus dn 1 style de la prose... Aussi me semble-t-il inspiré, non pas l d'un génie humain , mais d'un esprit comme celui qui parlait 1 à Delphes par la voix des oracles. » Notez qu'il n'y a rien, \ dans les paroles de Quintilien, qui fasse soupçonner cette puissance dramatique que nous avons admirée, ni surtout cette veine comique, cette infinie variété de tons, toutes les qualités enfin par lesquelles Platon ne brillait pat moins peut-être que par la majesté épique et oratoire , ou par l'habileté à triompher dans la dispute. Je n'essayerai pas à mon tour une appréciation , qui , pour être plus complète que les autres , risquerait toujours d'être fort défectueuse, à moins d'être développée à l'infini et de sortir des bornes étroites de cet ouvrage. Â ceux pour qui Platon est l'inconnu , je ne dirai qu'un mot, mais expressif, je erois, et qui leur donnera une idée à peu près suffisante de cet incomparable génie. Qu'ils imaginent un homme qui serait tout à la fois Pascal, Bessuet et Fénelon. Cet homme, ce n'est pas encore Plalon écrivain ; mais Platon philosophe dépasserait ce ooloase , et de cent coudées.

ASISXOTE EX THEOSBBAATE.

GOVPARAISON D'ARISTOTE ET DE PLATON. — VIE d'aRISTOTE. — POÉSIES D'aRISTOTB. — DIALOGUES d'aRISTOTE. — TRAITAS POPULAIRES. — CA- BACrteS BI8 4UUJnJB OUVRAGES D*AR1ST0TK^ — TIB- DB THI^OPHRiSWB.—

C«mp«rAl0«ii d^Arl0tote et de Platon.

Aristote nous apparaît atant tout, et presque uniquement, comme le contradicteur dé Platon ; non-seulement comme le eontradicteur de ses doctriniss , mais comme un écrivain qui a^ait pris à tftehe de différer absolument , et par le too et par le style, de Tauteur du Phédonei du Banquet. Ce n'est là pourtant qu'une image incomplète et trompeuse; et Aristote a été, dans la réalité, je ne dis pas plus digne de son divin mdtre, mais beaucoup plus semblable à Platon qu'on ne le prétend d'ordinaire. Quant aux doctrines, Aristote a beau prendre sans cesse Platon à partie : ce qu'il a consenré de Platon est bien plus considérable que ce qu'il en a rejeté; il n*a fait le plus^ souvent que répéter sous une autre forme, plus sévère et plus scientifique , ce que Platon avait chanté en poète , ou révélé en hiérophante ; et , Ht même où il attaque le plus vivement Platon , ce sont encore des conceptions platoniciennes qu'il perfectionne ou qu'il détériore , plutftt que des idées vraiment nouvelles qu'il introduit dans la science. Il est resté bien plus spirrtualiste et bien plus platoniden qu^il ne Tavouait lui-même. Son originalité philosophique n'a brillé de tout son éclat que dans les sciences que Platon avait négligées, ou qu'il n'avait pu connaître : partout ailleurs, ce n'est guère qu'une méthode nouvelle substituée à une ancienne méthode ; et les résultats sont en général moins satisfaisants, même pour la raison.

Quant au style d' Aristote, il n'en faut pas juger uniquement d'après les ouvrages qui nous sont parvenus. Aristote avait eu plusieurs manières ; et ce n'est que dans son âge mûr et

dans sa vieillesse qu'il dépouilla complètement Tartiste , et qu'il écrivit avec ce dédain de Télégance et de la grâce, avec cette concision excessive qui ne redoute pas les ténèbres, et qui réduit presque la diction à une sténographie de la pensée. Il avait composé, en plusieurs genres, ^des ouvrages admirables par la richesse et le coloris du style; et ses dialogues, sans égaler ceux de Platon, étaient comptés parmi les plus beaux monuments de la littérature grecque. Son imagination était vive et puissante; il était poète comme Tavait été son maître , et il s*était exercé avec succès au maniement des rhythmes de la poésie , même de la poésie lyrique. Les vers qui restent de lui , les débris de ses dialogues , de ses traités populaires , et le témoignage unanime des auteurs anciens, prouvent qu'il avait été, durant longtemps, le continuateur des traditions littéraires de l'Académie.

▼le «'ArlH^te.

Aristote était né en 384 , k Stagire, sur le golfe Strymonien. Nicomachus son père, qui était médecin d'Amyntas II, roi de Macédoine, le laissa orphelin fort jeune, sous la tutelle d'un certain Proxène, d'Atame en Asie Mineure. A dix-sept ans , Aristote vint étudier à Athènes; trois ans après il commença à suivre les leçons de Platon , et il ne quitta plus l'Académie qu'à la mort du philosophe. En 348, il retourne à Atarne, se lie d'amitié avec le tyran Hermias, et devient son gendre. £n 345, Hermias est assassiné, et Aristote se réfugie dans l'île de Lesbos. Philippe, roi de Macédoine, l'appelle en 343 à sa cour, et lui confie l'éducation d^Alexandre. Quand Alexandre fut monté sur le trône, Aristote vint se fixer à Athènes, et ouvrit une école de philosophie, dans le gymnase nommé Lycée. Mais , après la mort d'Alexandre, en 323 , il fut obligé de quitter Athènes , pour échapper à une accusation d'impiété, et il s'enfuit à Chalcis en Éubée, où il mourut de maladie , vers la fin de l'année suivante, à l'ftge de soixante-deux ans.

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