ORATEURS DU QUATRIÈME SIÈCLE AVANT J. C
de rehausser ce qui parait le moins estimable, de prêter à ce qui est ancien les grâces de la nouveauté, et les traits de Vantiquité à ce qui est nouveau. > Gorgias l'avait dit avant Isocrate. Isocrate le répète sérieusement: c'est comme s'il nous avertissait de ne pas ajouter foi à tout ce qu'il va nous conter, et de prendre partout le contre-pied de ses paroles. Platon, dans le Phèdre, fait un grand éloge d'Isocrate , et lui pronostique les plus brillantes destinées oratoires. Mais le Phèdre a été écrit à une époque où Isocrate était jeune encore, et où il venait donner une preuve de courage, en essayant de défendre, devant les Trente, son ami Théramène. Platon conserva, sans nul doute, des sentiments d'affection pour un homme qui s'était exposé aux ressentiments populaires en portant publiquement le deuil de la mort de Socrate ; mais je ne saurais croire que l'auteur du Gorgias ait jamais vu un grand orateur dans l'auteur del'^^e d'Hélène. Gicéron, qui avait célébré les mérites de Lysias , ne pouvait manquer de s'extasier devant l'écrivain qui était une sorte de Lysias perfectionné. Pour nous modernes, nous pouvons bien, comme l'a fait Thomas, rappeler les honorables témoignages de Platon, de Gicéron, de Quintilien, de Denys d'Halicarnasse; nous pouvons rappeler aussi les deux statues élevées à Isocrate, et la colonne surmontée d'une sirène, symbole de son éloquence; mais, cette éloquence elle-même, nous ne la voyons nulle part dans les œuvres d'Isocrate, et nul ne nous l'y fera jamais voir. Non, certes, Isocrate n'était pas un homme médiocre. G'est un homme consommé dans l'art de bien dire, même quand il ne dit rien ; c'est, si l'on veut, un artiste éminent, si toutefois on peut donner ce titre à un contempteur de la vérité, à un sophiste, à un homme qui pensait fort peu, qui sentait moins encore y et qui n'a guère eu d'autre passion qu'une vanité égoïste et l'amour du lucre et des plaisirs. Il suffit, pour juger Isocrate, de lire l'interminable préambule du discours où il exhorte Philippe à pacifier la Grèce, c'est-à-dire kl'asservir, et à tourner contre l'Asie les armes réunies de tous les peuples helléniques. Ce qui occupe principalement, presque uniquement, ce prétendu politique et ce prétendu orateur.
ATEURS DU anATRlÈnS SIÈCLE AVANT J. G. ^6
^i-*mteie à propos de la succession d'un certain Ni- I, dont les héritiers étaient trop jeunes pour porter le. On Irouve, dans les autres plaidoyers, des laie mœurs fort piquants ; mais c'est là qu'est le plus it et le plus spiriluellement tracé. Nicostrate était 1 pays étranger, laissant quelque bien., et n'ayant parents collatéraux. Voici comment Isée raconte ks s que ses clients ont eps déjà à surmonter, avant te [ue leur intente Cbariade :
i ne se rasa point la tête à la mort de Nicostrate ? Qui des habits de deuil , comme si le deuil eût dû le léritier? Que de parents et de fils adoptifs rerendila succession! On plaida à six différentes reprises, deux talents qui la composaient. D'abord, un certain lène se disait son neveu ; mais il se retira, lorsque sûmes convaincu de mensonge. Parut ensuite un Télèphe\ qui prétendait que le défont lui avait ute sa fortune, mais qui renonça sur-le-champ à intions. Il fut suivi d'Amyniade , qui vint présenter mte un enfant qu'il disait fils de Nicostrate : l'enfant )as trois ans , et il y en avait onze que Nicostrate «nt d'Athènes ! A entendre un certain Pyrrhus, qui ra bientôt après , Nicostrate avait consacré ses biens ve, et les lui avait légués à lui. Enfin Ctésias et disaient que Nicostrate avait été condamné envers i talent : n'ayant pu le prouver , ils prétendirent que Le était leur affranchi ; ce qu'ils ne prouvèrent pas
en d'avocats auraient besoin d'apprendre d'Isée à re de toutes les superfétations , de tous les omee mauvais goût qui déparent leurs plaidoyers , et eeette prolixité qui est la peste de l'éloquence ju-
snfin un véritable orateur , un orateur politique ,un l'État. Il se nommait Lycurgue , et il était né «n ne des plus illustres familles d'Athènes. Ufutdisoi-
pie d'iBocrale; mais II ne garda rien d'Isocrate, ni dans son caractère, ni dans son éloquence, grâce aui enseignement! pluB sérieui qu'il avait reçus ensuite dans l'école de Plalon. Il se distingua de bonne heure par ses talents, et il fut chargi des emplois les plus considérables et les plus difficiles. 1 administra, pendant douze années consécutives, les finances de la république. Il fit porter des lois sévères et presque draeoDiennes pour la répression de tous les abus. Il pu^ l'Attique des brigands qui l'infestaient. Il poussa avec activité l'exécution des grands travaux d'utilité publique , équipa des troupes, augmenta la flotte, garnit les arsenaux. C'en lui qui fit achever la construction du théâtre de Bacchiu, qui fil élever des statues de bronze aux trois grands pociee tragiques, et qui ordonna le dépôt aux archives nationaleE d'un exemplaire de leurs œuvres. Philippe n'eut point d'ennemi plus redoutable, ni les hommes vendus à Philippe de plus terrible, de plus impitoyable persécuteur. Souvent accusé, il triompha de toutes les attaques. Sa probité , son courage et son talent sortirent de toutes les épreuves avec un nouveau lustre. 11 fut un des orateurs dont Alexandre demanda la tête , après la destruction de Thèhes , et qoi furent sauvés par l'intercession du vénal Démade. On dit qu'il se fit porter , avant sa mort, au temple de la Hère des dieux et au sénat , pour rendre compte de son administration. Un seul homme osa élever la voix contre lui : il répondit victorieusement à toutes les imputations de cet homme, et se fil reporter ensuite dans sa maison , oii il ne tarda pas à expirer. C'était vers l'an 326; il avait plus de quatrevingts ans.
Presque tous les discours qu'avait laissés Lycurgue étaient des accusations. C'était U qu'excellait ce magistrat intègre, cet homme qu'on avait surnommé l'Ibis, autrement dit le destructeur des reptiles. Le discours Contre Léocrate est te seul que nous possédions. Léocrate était un riche citoyen qui, après la bataille deChéronée, s'était enfui d'Athènes. Lycurgue , au nom des lois, au nom du serment civique, au nom de tous les sentiments les plus sacrés , demande que Léocrate soit déclaré traître à la patrie, et puni du sup-