‹ Histoire de la littérature greequeChapitre 106 sur 137 · CHAPITRE XXXII. — ORATEURS , ETC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII. — ORATEURS , ETC

que Dëmade, en s'abandonnant à son naturel, avait une force irrésistible, et que ses discours improvisés surpassaient infiniment les harangues de Démosthène , méditées et écrites avec tant de soin. Ariston de Chios rapporte un jugement de Théophraste sur ces deux orateurs. On lui demandait ce qu*il pensait de Démosthène. « Il est digne de c sa ville, répondit Théophraste. — Et Démade? — Il est anc dessus de sa ville. » Le même philosophe conte encore que Polyeucte de Sphette, un des hommes qui administraient alors les affaires d'Athènes, Reconnaissait Démosthène pour un très-grand orateur, mais que Phocion lui paraissait bien plus éloquent , parce qu'il enfermait beaucoup de sens en peu de mots. On prétend que Démosthène lui-même, toutes les fois qu'il voyait Phocion se lever pour parler contre lui, disait à ses amis : « Voilà la hache de mes discours qui se € lève. » Mais il est douteux si c'était à Téloquence de Phocion ou à sa réputation de sagesse que faisait allusion Démosthène, et s'il ne croyait pas qu'une seule parole , un seul signe, d'un homme qui, par sa vertu, a mérité la confiance publique, a plus d'effet qu'une accumulation de longues périodes. »

ESGHSVE. DCMOSTHENE.

VJB D'BSCHIIIE. — PROCÈS DB LA COUROICNB. — ELOQUENCE D'eSCHINB.— VIE DB DéMOSTHÈNE. — DISCOURS DE DÉMOSTHÉNB. — MORT DE DÉMO- STHÈNE ; HONNEURS RENDUS A SA MÉMOIRE. — ÉLOQUENCE DE DÉMO- STHÈNE. — DISCOURS POUR CTÈSIPBON. — STYLE DE DÉMOSTHÈNE. — IRONIE DB DÉMOSTHÈNE. — SUBLIME DE DÉMOSTHÈNE. — iLOQUBKCE POLITIQUE APRÈS DÉMOSTHÈNE ET BSCBINB.

▼le «fliseklae*

Eschine, le plus fameux de tous les rivaux de Démosthène, était né à Cothoce en Âttique, l'an 393, d'un pauvre maître d'école et d'une joueuse de tympanon. Il fut d'abord athlète,

ESCHINE. DÉMOSTHÊNE. 425

puis comédien ambulant, puis greffier ou secrétaire d*un magistrat. Enfin, à quarante ans environ , il se hasarda dans la carrière politique, et il devint en peu de temps un des principaux personnages d'Athènes. C'était un homme d'une belle prestance , et doué d'une voix sonore et harmonieuse. U avait l'esprit très-cultivé, très-fin et même très-délié ; et sa pauvreté ne l'avait pas empêché, durant sa jeunesse, d'aller entendre les leçons de Platon et d'Isocrate. Eschine fut un philippiste modéré, et, quoi qu'en ait dit Démosthène, un des chefs les plus honnêtes du parti macédonien. Je ne veux pas dire qu'Eschine ait toujours été un modèle de vertu , et qu'il n'ait jamais accepté aucun présent de Philippe ; mais tout semble prouver que, s'il fut un homme passionné, violent , injuste même , il ne mérite pourtant pas les titres de mauvais citoyen, de traître, d'âme vénale, que lui a tant prodigués son ennemi.

Les premiers coups furent portés par Démosthène , au retour de cette ambassade en Macédoine, dont ils étaient l'un et l'autre, mais d'où ils revenaient avec des sentiments bien opposés : Démosthène, ouvertement déclaré pour la guerre contre Philippe; Eschine, au contraire, tout disposé à traiter pacifiquement avec le Macédonien. Timarque, un des amis de Démosthène , se préparait à accuser en forme Eschine devant le peuple. Mais Eschine prévint Timarque , et le fit condamner lui-même, en vertu de la loi de Solon qui dégradait des privilèges civiques les prodigues et les hommes de mœurs infâmes. Nous possédons le plaidoyer Contre Timarque y un des plus virulents discours, un des plus cruels et des plus habiles qu'on ait jamais prononcés, mais dont il n'est guère possible de rien transcrire , bien qu'il nous soit parvenu adouci, par Eschine lui-même , dans quelques passages, qui étaient d'abord plus violents et plus outrageux, s'il est possible, que nous ne les lisons aujourd'hui.

Peu de temps après, en 442, Démosthène accusa publiquement Eschine , non pas précisément de trahison , mais de prévarications politiques , et conclut contre lui à la peine de mort. C'est ce qu'on nomme le procès de l'Ambassade. Eschine prouva facilement qu'il n'avait pas manqué à ses

426 ^ CHAPITRE XXXni. I

instruclioBS dans sa mission auprès de Philippe , el qneks 1 arguments de son adversaire se réduisaieDt , malgré les a^ parenees, k des présoniptioiiS) à des soupçons, à des ealom- I nies. Son discours, que nous possédons, est une réponse pé* remptoire à celui de Démosthène, que nous possédons aussi; mais c'est une œuvre moins passionnée et moins vivvale. Avec plus d'ordre et de précision dans le récit des faits, avec plus de finesse et plus d'esprit, et malgré la vérilé qji'û avait pour soi , ou plutôt k cause de cette vérité même , Eschine edt resté un peu froid , surtout quand on le lil^ après Démosthène. Il gagna sa cause ; mais l'impression prodkats par les éloquentes invectives de Démosthène semble avoir affaibli considérablement dès lors l'autorité morale d'Bschine.

vr«eè0 de Ui €)MireiUBe*

Le procès de la Couronne , qui ne se termina qu'en 390, et où Eschine fut vaincu , marque l'apc^ée et la fin de sa carrière oratoire. Voici de quoi il s'agissait* Un ciloyeD, nommé Ctésiphon, avait propoeé de décerner kDémostbtee une couronne d'or, pour le récompenser de ses services, et de la lui mettre sur la tête dans le théâtre , en présence de tout le peuple assemblé. Eschine déposa , contre Ctésiphon, un acte d'accusation, plusieurs années avant la mort de Philippe ; mais il ne prononça son fameux discours que huitoa neuf ans plus tard , quand le procès, suspendu par les évé* nements qui avaient suivi la déroute de Chéronée, fui repris et définitivement jugé. Eschine démontre fort bien, dans ce discours , que la proposition de Ctésiphon est illégale ; que la loi défend de couronner un citoyen qui n'a pas rendu ses comptes, et qu'en tout cas le couronnement ne saurait avoir lieu au théâtre. Toute la première partie de cette accus^toa est un excellent plaidoyer, irréfutable au point de vue juri* dique. La seconde partie, où Eschine entreprend de déoMntrer que Démosthène n'a rendu aucun service à l'Êtet, et qu'il est l'auteur de tous les maux d'Athènes , est trte-vîvey souvent pathétique , toujours brillante ; mais les arguments sont trop souvent faibles ou vicieux, t% n'emportent pas suf-

ESGHINE. DËMOSTHÈNE. 4i7

mt la conviction. On sent trop Feiinenii iBJiiiaitey le Lteur, le sophiste même; et l'on ne s*étocine pas qpi'a^ i prodiges d'esprit, et même d'éloquence, Eschino ait dans son entreprise , tout en ayant pour sa cause \& s lois. L'admirable péroraison du discours est gâlfe ne, vers la fin, par un trait de mauvais goût, le le morceau , un de ceux où Ton aperçoit le mîevx la fois et les éminentes qualités d'Ëschine et ses

i penserez-Tou» de ses forfanterie», quand il dita i^ «adeur, j'ai arraché les Byzantins des mains de Phi* orateur, j'ai soulevé contre lui les Aearnaniens, jTai les Thébains d'effroi? car il s'imagine que voua élea \ assez simples d'esprit pour l'en croire : comme si a Persuasion que vous nourrissiez dans la ville , et an sycophante ! Mais quand, à la fin de son discouns, lera pour sa défense les complices de sa corruption,, sur cette trilnme où je parle , les bienfaiteurs de là (ue rangés en face d'eux pour repousser leur audace» [ui a décoré la démocratie des plus belles institutions, le philosophie, le grand légiilaiéur, vous prie, avec eur naturelle, de ne point sacrifier aux phrases d'un bène vos serments et les lois. Aristide, qui régla les itions de la Grèce, et dont le peuple dota les fittes » orphelines , s'indigne de l'avilissement de la j««- Rougissez, s'écrie-t-il, en songeant à la condiiite de res 1 Arthmius de Zélie avait apportée» Grèce l'or des i, et il avait fixé son séjour dans notre ville : proiène îuple athénien , il n'échappa à la mort que pour être d'Athènes etde tous nos territoires ; et ceDémosthèfte, a pas simplement apporté l'or des Mèdes, mais qui l'a K)ur ses trahisons et qui le possède encore , vous vcms »ez à lui mettre une couronne d'ar sur la tel»! » TW*- 3 enfin, et les morts de Marathon, et ceux de Platées^ )mbeaux mêmes de nos aieux ne gémiront-ile poimt^» roue, si l'homme qui sert, de son propre aveu, les s contre les Grecs , est jamais couronné? Pour met, I èSeleil! ft Vertu! et tous, intelligence, science, par

^ ..-" ''•"H""»ne aes voix, ai quième, qu'il lui eût fallu d' taons politiques. Passible d'ui

et honteux de sa défaite, il oi

ri se relira à Éphèse. U ; atï

engagé alors dans des exjéditi,

ne revint pas; et Eschine.ap alla se fixer à Rhodes, où il î

qm fut célèbre longtemps en 314. à Samos, où il était venu ^é de soixante-dix-neuf ans.

dM Grâces quelquefois un peu mais dignes pourtant de leur n< "«on à Eschine d'avoir î us

J^X y*°^.P»issant. Il disp général d un discours; mais il , ment les oartioii «; ! T ' r^#fn ..!:.?*"'*"' "' condenser 1

ESCHINE. DËHOSTHÈNE. 429

ceux qui avaient fréquenté l'école d*Isocrate ; mais ce pas lui qu'on peut jamais accuser de parler pour ne dire: il dit trop, plus souvent que trop peu , et il nuit iontairement à sa cause. Ce n'est pas , tant s'en faut, teur parfait; mais c'est un des plus parfaits qu'il y ait 1 monde.

imosthène, qui était déjà célèbre à l'époque des débuts :hine, était de huit ans plus jeune que son rival. Il était [1 385, à Péanie enÂttique.Il perdit, à l'âge de sept ans, 3ère, qui était un riche armurier. Ses tuteurs dilapidésa fortune, et négligèrent son éducation. Il alla, malgré entendre Platon et Ëuclide de Mégare ; et l'Académie t pas de plus zélé disciple. Il résolut bientôt de poursuilevant les tribunaux les misérables qui avaient abusé 3n état d'orphelin. Il prit, pour se guider dans ses étuoratoires, cet Isée dont nous avons parlé. Parvenu à de majorité, il plaida contre ses tuteurs, et il les fit amner à des restitutions considérables. Il est probable sée l'avait aidé dans la composition des cinq plaidoyers prononça dans le procès, et que nous possédons, imosthène essaya bientôt de monter à la tribune aux haues ; mais il fut deux fois repoussé par des huées. Son parut pénible et obscur, et son débit sans facilité et grâce. Ces échecs, au lieu de le rebuter, ne firent qu'enmer sa passion pour la gloire. Il s'enferma, durant plu- *8 années, dans une solitude profonde, travaillant avec opiniâtreté acharnée à vaincre ses défauts naturels , pântsur les livres, copiant et recopiant Thucydide, médi- , composant sans cesse, et surtout déclamant. Enfin il rut à la lumière, maître de lui-même et de toutes les )urces de l'art. Il avait alors vingt-cinq ans. 11 parvint eu de temps à la puissance et à la renommée. Il se serussi de son talent pour accroître sa fortune. Il écrivait rononçait des plaidoyers, comme avaient faitAntiphon, et tant d'autres; et son caractère âpre et viokwv ^'^^-

•"Itdiclaldan, ses dW, «» peuple el ,s, pUir,,»

'es pla,d„je„ j.,^ ^ l..pjjp.r.des™«.j^j

l.Me.eoredugé„i.aj "

plus de ïingi siècles '

'■endsDi quatorze ans, Phil

eiaienl dënonrfs à la Grèce d dvo,.,l surgir de touJ^V^'

daîS^erSt'- ,"<«'"

'•■■■iwd»rïfr°p ■'"""■*

el il allai. 1. '^«"". P««'

"les. PI„,.LVe £"""•' pan Ch^mn^^ Aj ! • aîec une

ESCHINE. DÉMOSTHËNE. 431

HiUippe mort, Dëmosthène essaya de soulever la Grèce Etre son successeur. Mais la ruine de Thèbes montra que Srèce n'avait jfait que changer un premier maître contre mailre'^T^us terrible. L*ék>ignement d'Alexandre permit i Athéniens de se croire libres un moment, et Mmosthène onquit toute son influence. Il reçut enfin, dans le théâtre, jour du concours des tragédies nouvelles , cette couronne nr que Gtésiphon avait proposé jadis de lui décerner au ai du peuple, en récompense de son dévouement et de ses TÎoes.

Hais, peu de temps après son triomphe, il éprouva une lère disgrâce. Harpalus était venu à Athènes cacher le it de ses brigandages , et marchandait la protection des Lteurs, afin qu'on lui permit de rester dans la ville. Démoène proposa d'abord de renvoyer Harpalus; puis il s'abst de parler, le jour où l'on décida qu'Harpalus quitterait lènes. Son silence , qu'il expliquait par une esquinancie lui avait ôté la voix, fut interprété contre lui. On l'envepa dans le procès intenté aux fauteurs d'Harpalus : il fut idiome par l'Aréopage à une amende de oinquante snts^; et la sentence le constituait prisonnier jusqu'à ce il eût payé cette énorme somme. Le peuple ratifia le junent. Straloclès s'était porté l'accusateur deDémosthène, Dînarque avait soutenu l'accusation.

T'ai dit ailleurs que nous avions le discours de Dinarque. Bt l'œuvre d'un homme violent , haineux , plein de fiel , ia adroit, spirituel, éloquent même. Il est probable qu'ait de parler, Dinarque avait relu la harangue d'Eschine Ure Ctésvphon. Il n'est pas toujours indigne de ce modèle, ici un passage fort vif, et qui rappelle jusqu'à un certain m la belle péroraison d'Eschine : « Si vous épargnez mosthène, ô Athéniens! c'est aux antiques héros de la ;rie que je m'adresserai ; j'invoquerai Minerve, la protec- :e d'Athènes ; j'invoquerai toutes nos divinités tulélaires; kvoquerai l'enfer, j'en appellerai aux Furies! Je leur dirai : \ juges d'Athènes n'ont pas puni l'accusé du peuple; oui,

. 860,833 rr. de noire monimie.

le criminel qui s'est vendu pour trahir la patrie , ils Vont épargné ; ils ont épargné le criminel dont le funeste génie i paralysé toutes les forces d*Athènes ; Thomme dont les ennemis d'Athènes désirent seuls la conservation ; Thomme sm la tête duquel tous les bons citoyens appellent la mort, qu'il a vingt fois méritée , persuadés que sa chute seule relèvera votre fortune ! > Mais Stratoclès et Dinarque n'étaient que descalomniateurs;et Démosthène, quoiqu'endise Plutarque, n'avait rien reçu d'Harpalus. Ce n'est pas seulement parce que Démosthène a toute sa vie protesté de son innocence, qu'on est en droit d'y croire. Le trésorier d'Harpalus, saisi à Rhodes par le Macédonien Philoxène , et soumis à la torture, nomma tous ceux qu'Harpalus avait soudoyés, et ne prononça jamais le nom de Démosthène. Philoxène, qui n'avait aucune raison de ménager l'ennemi d'Alexandre, eut la loyauté d'en convenir, dans les lettres qu'il écrivit aux Athéniens, pour leur révéler ce qu'il venait d'apprendre à ce sujet.

Hori de Démostlièaei beiiBciini rendos à mi Miéiii^lre.

Démosthène s'échappa de sa prison, et il passa plusieurs années dans un exil qui lui semblait pire que la murt. La nouvelle qu'Alexandre n'était plus le tira de sa mélancolie, et lui rendit toute l'activité de la jeunesse. Il court se joindre aux ambassadeurs d'Athènes, qui travaillaient à former, contre les Macédoniens , une ligue nouvelle des peuples grecs; et bientôt il rentre dans sa patrie, rappelé par le vœu unanime de ses concitoyens. On lui fit une réception magnifique, et on le chargea, cette année-là, du sacrifice à Jupiter Sauveur. C'est le moyen qu'on prit pour l'exempter du payement de son amende. On consacrait d'ordinaire une somme d'argent aux frais de la cérémonie : on compta cinquante talents à Démosthène, avec quoi il se. libéra envers le trésor public. La bataille de Cranon, en 322, détruisit toutes les espérances des amis de la liberté. Antipater et Cratère imposèrent leurs volontés à la Grèce; Athènes reçut une garnison macédonienne, et la mort de Démosthène fut ordonnée.

SSCHINE. DÉMOSTHÈNE. 433

(thène s'enfuit avec quelques amis, dévoués comme L vengeances des vainqueurs. Il passa seul dans l'île de ie, et il chercha un asile dans le temple de Neptune. Tjes es d*Antipater, après avoir essayé en vain de l'attirer u sanctuaire, s'apprêtaient à l'en arracher par la force : épargna ce sacrilège. Il avala du poison, qu'il portait rs avec lui, et il s'avança vers la porte du temple. Il

en passant devant l'autel du dieu, et les soldats ne >ent qu'un cadavre.

nd la ville d'Athènes commença à respirer et retrouva nbre d'indépendance, elle réhabilita la mémoire de thène. Démocharès, neveu de l'orateur, fit adopter un , où sont rappelés, en termes magnifiques, tous les !8 rendus par Démosthène à la patrie et à la liberté; et

éleva, en vertu de ce décret, une statue de bronze, rtait cette inscription : « Si ta force, Démosthène, avait on génie, jamais le Mars macédonien n'eût commandé a Grèce. >

K>n Plutarqpe a remarqué avec raison que plusieurs ont manqué à Démosthène, surtout la vraie force et qu'avec tout son génie, Démosthène n'a pourtant érité d'être placé au rang des orateurs antiques, de ui avaient été, comme Périclès, de grands hommes et des généraux habiles et braves. Cette fière assu- )ue donnait à Périclès la conscience de grandes œuvres )lies, Démosthène, si malheureux dans ses entreprises, rait souvent que l'apparence. Il n'a point cette majesté et sublime qui fut le caractère de l'éloquence de Péet, quoi qu'en disent les rhéteurs, il a trop négligé ifier aux Grftces, même à ces Grâces un peu mâles et ; dont Périclès fut entre tous l'heureux favori. Ces is faites, je souscris à tous les éloges dont anciens et les ont à l'envi comblé Démosthène. Je nie seulement mosthène remplisse toute l'idée qu'on se peut former ^uence, et qu'il ne laisse jamais rien à désirer. C'est

le plus complet de tous les orateurs qui ont écrit; mais ce n'est ni l'éloquence personnifiée» comme quelques-uns le prétendent, ni l'idéal de l'orateur.

Je fais bon marché des reproches que d'autres lui adressent, de n'avoir pas toujours un plan parfaitement clair, et de marcher par sauts et par bonds, au lieu de suivre un ordre méthodique. Les Philippiques^ qui sont en général fort courtes, et dont chacune n'embrasse qu'un petit nombre de faits, échappent à cette accusation. Les grands discours, pour n'être pas construits avec un art visible au premier aspect, ont cette unité véritable que les plus habiles dispositions de parties ne sauraient remplacer : je veux dire qu'ils sont tous fondés sur une idée principale, dont toutes les autres ne sont que des préparations, des développements et des corollaires.

Discours p9ur CléslpboM.

Voyez le discours: de la Couronne; et dites si les Athéniens, après avoir entendu Démosthène, pouvaient hésitera confesser ^ euxr*mémes que Démosthène avait eu raison de conseiller la guerre oii ils avaient été vaincus. C'est là l'idée qui revient sous toutes les formes, et dont ne distraient notre esprit, ni l'apologie du décret proposé par Ctésiphon, ni les invectives lancées contre Eschine. Justifier Ctésiphon, c'est, pour l'orateur, se glorifier lui-même; accuser Ëschine, c'est provoquer la comparaison, c'est préparer les esprits à recevoir avec confiance les arguments qui renverseront l'échafaudage dressé parla haine. Cherchez dans tout le discours : il n'y a rien qui ne conspire, plus ou moins directement, à mettre en lumière l'idée que je viens d'indiquer; rien qui ne tourne à la louange de Démosthène et à la confusion d'£schine. Mais, là où Démosthène se trouve surtout à l'aise, c'est quand il raconte ce qu'il a fait, et ce qu'il a voulu faire. Tout en avouant que quelque chose lui a fait défaut, il prouve qu'il a opéré des prodiges ; et il provoque les acclamations. Je vais citer un de ces passages justement admirés, où la

ESCHINE. DËHOSTHÈNE. 435

raison et la passion ne font qu'un, pour ainsi dire, et d*où l'ëf idence semble jaillir en traits de flamme.

« Quelque part que j'aie été envoyé par tous en ambassade, jamais je ne suis revenu défait par les députés de Phi-' lippe, ni de la Thessalie, ni d'Ambracie, ni de chez les lUyriens, ni de chez les rois thraces, ni de Byzance, ni de tout autre lieu quelconque, ni dernièrement enfin de Thèbes. Mais ce que j'avais emporté sur ses députés par la parole, luimême survenant le détruisait par les armes. Et tu t'en prends à moi! et tu ne rougis pas d'exiger, tout en me raillant de ma lâcheté, que j'aie été à moi seul plus fort que toute la puissance de Philippe ; et cela par la parole ! Car de quelle autre ressource disposais-je? je n'étais maître ni de la vie de personne, ni du sort de ceux qui ont combattu, ni de la conduite des opérations militaires; et c'est de cela que tu me demandes compte ! Quel délire ! Mais, sur tous les devoirs imposés à l'orateur, examine-moi comme tu voudras, j'y consens. Quels sont^ils donc, ces devoirs? Étudier les affaires dès leur principe, en prévoir les suites, les annoncer aux citoyens : voilà ce que j'ai fait; corriger, autant qu'il se peut, les lenteurs, les irrésolutions, les ignorances, les rivalités, vices où sont nécessairement en proie tous les États libres ; porter les citoyens à la concorde, à l'amitié, au zèle du bien public : tout cela, je l'ai accompli ; et nul ne saurait m'accuser d'avoir rien négligé de ce que je pouvais... J'ai fait plus encore. En ne me laissant pas corrompre à prix d'argent, j'ai vaincu Philippe; car, de même que l'acheteur triomphe de celui qui se vend et qui reçoit le prix de la vente, de même l'homme resté pur et incorruptible triomphe du marchandeur. Par conséquent, Athènes, dans ma personne, est invaincue. »

On a comparé l'orateur politique à cet homme qu'une main irrésistible pousse en avant, qui marche sans cesse, qui ne peut s'arrêter, qui ne peut que respirer, en passant, le parfum des fleurs. C'est bien h Démosthène que s'applique cette

436 CHAPITRE XXXUI.

image. Il s'abandonne quelquefois à des mouvements hardis, ou fait des peintures brillantes; mais toujours et partout on sent que c'est une démonstration qu'il poursuit, et que cette peinture, que ce mouvement, sont des arguments dans leur genre, et concourent à la grande œuvre de la persuasion. Le style de Dëmosthène n'a pas même, comme celui d'Eschine, ces ornements demi-poétiques qui visent surtout à charmer. C'est par le tour, par l'élan de la pensée, par le choix et la position des mots, qu'il se rapproche de la poésie ; et on sent en lui quelque chose du maître qu'il s'était donné, de ce Thucydide dont nous avons analysé ailleurs la puissante manière. Démosthène, c'est Thucydide devenu orateur politique, et avec les différences profondes de caractère, d'idées, et même de diction, que suppose ce passage des temples sereins de la sagesse au monde orageux des passions et des rivalités jalouses.

Je ne ferai point ici l'énumération des qualités que les critiques de tous les temps ont signalées dans les discours de Démosthène. Je remarquerai seulement que Démosthène, qui platonise si souvent, et qui exprime avec tant de noblesse les plus pures et les plus hautes doctrines morales, est, de tous les orateurs, celui qui a manié avec le plus de puissance l'arme terrible du ridicule. Son ironie est comme un poignard qu'il tourne et retourne, avec une infernale complaisance, dans la poitrine de son ennemi. Certes, Eschine avait dû faire rire plus d'upe fois aux dépens de Démosthène, même quand il le nommait subtil jongleur, coupeur de bourses, bourreau delà république. Mais aussi quelle vengeance! Voyez Démosthène s'emparantdela maladroite apostrophe à la Terre, au Soleil, à la Vertu, et faisant à sa façon l'histoire d'Eschine et celle de sa famille. Depuis longtemps le pauvre mattre d'école et la joueuse de tympanon étaient morts et oubliés : Démosthène les fait revivre, et sous quels traits encore! Atromète, c'est-à-dire Intrépide, nom qu'Eschine donnait à son père en signant le sien, devient Tromès, c'est-à-

ESGHINE. DËMOSTHËNE. 437

dire Trembleur ; et Tromès est un esclave, et le plus vil des esclaves. Glaucothée, le nom de la mère, est aussi, selon Dëmosthène, de l'invention d'Eschine : cette femme est une prostituée; c'est une épousée de chaque jour; c'est le Lutin, comme on l'appelait de son vrai nom. Et, après qu'il a stigmatisé ces turpitudes, réelles ou prétendues : c Gueux et esclave, s'écrie-t-il, les Athéniens t'ont fait riche et libre ; et, loin d'en être reconnaissant, tu te vends pour les trahir ! > Le discours est plein d'allusions, plus ou moins piquantes, aux métiers où Eschine avait employé sa pénible jeunesse; vers la fin, Démosthène remet en scène Tromès l'esclave et Glaucothée, qui n'en pouvaient mais; il rappelle à Eschine le temps où il balayait la classe d'Elpias, et celui où il aidait la sorcière dont il était né à faire des incantations magiques. Hé bien! ce même homme que la colère entraîne à ces excès indignes d'un sage, sinon peut-être d'un orateur politique, il s'élève sans effort, sans secousse, du sein de cette fange qu'il a remuée, jusque dans les régions idéales, jusqu'à Ces pensées surhumaines qui ravissent notre ftme hors d'ellemême et hors du monde, et qui sont le sublime, où aspirent si vainement même de nobles natures.

« Démosthène présente un argument, dit Longin, pour la défense de sa conduite politique. Quelle était la forme qui s'offrait d'elle-même? c Vous n'avez point failli. Athéniens, « en vous exposant au danger pour la liberté et le salut de « la Grèce. Et vous en avez pour preuve des exemples do- • mestiques. Car ils n'ont point failli, ceux qui ont combattu ■ à Marathon, à Salamine, à Platées. » Mais, inspiré subitement comme d'un dieu, et ravi, pour ainsi dire, par Phébus même , il prononce ce serment où il atteste les héros de la Grèce : « Non, vous n'avez pu faillir; non ! j'en jure par ceux c qui affrontèrent jadis les périls à Marathon. > On le voit... diviniser les ancêtres des Athéniens , en invoquant comme des dieux ceux qui sont morts en braves, et, du même coup, rappeler à ses juges le noble orgueil de ceux qui ont jadis

4^ CHAPITRE XXXin. — ESCHINE. DËMOSTHÈNE.

exposé leur vie dans cette journée, et tranfonner son argument, en rélevant jusqu'au sublime, jusqu'au pathétique, en forçant la conviction par des serments nouveaux, extraordinaires. Du même coup encore, il fait descendre avec ses paroles, dans les âmes de ceux qui Técoutent, un baume salutaire qui guérit les blessures : il les console par ses éloges; il leur donne à entendre qu'ils n'ont pas moins k être fiers de leur combat contre Philippe, que des victoires de Marathon et de Salamine. »

On conte qu^Escbine, à Rhodes, commença ses leçons d'éloquence par la lecture des deux harangues prononcées au sujet de la couromie. La sienne achevée, les applaudissements éclatèrent. Et, comme on s'étonnait qu'avec un tel chef-d'œuvre il n'eût pas vaincu : c Attendez, » dit-il ; et il leur lut le discours de Démostbène. Les applaudissements redoublèrent. Alors Eschine : « Que serait-ce donc si vous aviez entendu le monstre lui-même ! »

Démosthène et Eschine n'eurent point d'héritiers. Ceux que la Grèce esclave appela encore des orateurs n'étaient que des déclamateurs et des sophistes. Démétrius de Phalère lui-môme méritait à peine le nom d'orateur, quoiqu'il eût été le disciple de Démosthène , et, malgré ses talents d'homme d'État, de parleur habile et d'écrivain. Sans juger de lui par le traité apocryphe de l'ÉlocnHon^ il ne fut, de l'ar veu même des anciens, qu'un bel esprit honnête, une sorte d'Isocrate moins spéculatif, et entendant assez bien l'art de commander aux hommes. Au reste , quel besoin avait de Vé* loquence véritable cet archonte décennal, élu sous l'influence de la Macédoine ; ce gouverneur d'Athènes dont les volontés n'avaient pas de contradicteur, et n'en pouvaient avoir?

mSTOBIENS BU QUATItlËJUE SIÈCLE ATAIVT J. C.

CT^SIAS. — PHILISTUS.— TEiOPOMPB. ^ ipHORB.

n ne nous reste aucun des ouvrages historiques composés par les écrivains qui s'étaient portés, au siècle de Démoslhène et d*Eschine, pour les émules d*Hérodote, de Thucydide et de Xénophon. C'est une perte bien vivement regrettable, d'abord et surtout à cause des lumières que fourniraient ces ouvrages sur une foule de sujets , et ensuite parce que leurs auteurs, sans être des hommes de génie, n'étaient pas tous dénués de talent littéraire.

Ctésias de Cnide, qui avait été pendant de longues années médecin d'Artaxeriès Mnémon , laissa une Histoire de Perse et un autre écrit sur l'Inde. Il avait un style agréable ; mais il se souciait bien plus, ce semble, d'amuser son lecteur que de lui dire la vérité. Les extraits de Ctésias , dans Photius, sont pleins de fables puériles, mêlées quelquefois à des renseignements d'un haut intérêt.

WhâXMmm.

Philistus de Syracuse, confident, ministre et général de Denys l'Ancien, et qui périt en défendant contre Dion la cause de Denys le Jeune, a été apprécié assez diversement par ceux qui avaient lu ses histoires. Plutarque lui reproche d'avoir beaucoup trop admiré ce qui brille. A propos d'un mot deDiogène à Denys le Jeune : c Quand je compare k ces paroles, dit^il dans la Vie de Timoléoriy les plaintes que fait l'historien Philistus sur le sort des filles de Leptinès, tombées, comme il s'exprime, du haut des opulentes félicités de la tyrannie dans un état bas et obscur, je crois entendre les lamentations d'une femmelette, regrettant ses parfums , ses robes de pourpre et ses bijoux d'or. » llai& ¥\m\%.tq^<^ \i^

prétend pas, tant s'en faut, que les ouvrages de Philistus fussent sans valeur. Philistus, d'après Cicéron et Quintilien, était un écrivain habile, et qui rappelait quelquefois Thucydide : son style avait de la concision et de l'énergie. Il est probable que son Histoire de Sicile était d'une lecture tout à la fois instructive et attrayante. Mais les livres de Philistus sur les deux Denys, écrits par un des complices de leur tyrannie, ne pouvaient être que des apologies plus ou moins passionnées , et non pas des compositions dignes du beau nom d*histoires.

Théopompe de Chios , disciple d'Isocrate , après avoir été longtemps orateur , selon l'expression de Quintilien , ou, comme nous dirions, rhéteur et sophiste , se fît le continuateur de Thucydide, l'abréviateur d'Hérodote, et composa en outre une histoire universelle de son temps, sous le titre de Philippiques^ à cause du rôle qu'avaient joué dans la Grèce Philippe et les Macédoniens. Polybe est sévère pour ce dernier ouvrage. Il accuse formellement Théopompe d'avoir calomnié les mœurs et le caractère du père d'Alexandre, et d'en avoir fait un tyran abominable, après l'avoir annoncé d'abord comme le plus grand des héros. Théopompe se vantait d'être le premier historien grec qui eût su écrire. Il est certain que Xénophon , ^t encore moins Hérodote et Thucydide, n'écrivaient pas à la manière d'Isocrate. Mais on est en droit de penser que les Helléniques de Théopompe feraient une assez triste figure à la suite de la Guerre du Péloponnèse; que son abrégé d'Hérodote ne servirait qu'à faire admirer davantage les Muses; que ses Philippiques mêmes, en dépit de leur beau style, n'étaient pas un chef-d'œuvre. Un historien qui songe tant à ses phrases a , en général, peu de passion pour la vérité, et cherche bien plus à faire montre de son talent qu'à éclairer et à instruire. Théopompe a pu ne pas démériter d'Isocrate; mais il ne pouvait être et il n'a été qu'un historien suspect, un brillant sophisticateur de faits et de caractères, un faiseur de narrations plutôt qu'un historien.

Page 1