DEUX PHILOSOPHES POETES
CAlUCTtRB DBS ÉCRIVAINS ATHAiIIBHS DV TROISIÀMB SitCLB ÂTAIffT J. C
-» TIMON LE SILLOORAPHB. <— CLÉANTBB. W"^
CanMière des écrlTaùui mihénîemm du tralrtème ■lècle
Athènes , en disparaissant du inonde politique , vit s'éteindre chez elle les dernières lueurs de ce génie littéraire qui avait jeté tant d*éclat durant plus de trois cents années. Elle conserva des écoles florissantes; elle compta, dans tous les genres, des maîtres habiles; elle eut des dissertateurs, des glossateurs, des grammairiens, des philosophes estimables : elle ne vit plus, jusqu'au temps de Proclus, ni un poëte , ni un prosateur de quelque renom. Dès le troisième siècle avant notre ère, les philosophes les plus opposés de doctrines, Ëpicure comme Zenon, et les disciples mêmes du Lycée et de l'Académie, semblent s'accorder sur un point: c'est qu'il faut laisser aux sophistes les vanités du beau st;le et les futiles recherches du bien dire. Même les mieux doués prennent à tâche d'écrire comme s'ils avaient horreur des succès populaires, et ne s'adressent qu'aux adeptes de leurs doctrines. Ce qui reste d'Èpicure est d'une obscurité sibylline et à peu près impénétrable. Zenon , si éloquent et si spirituel dans ses discours, était, dans ses livrer, sec, didactique et sans agrément. Chrysippe composait ses ouvrages avec un absolu mépris de la forme. Il regardait comme perdu tout le temps qu'eussent exigé la conception d'un plan systématique, l'harmonieuse distribution des parties du sujet, l'arrondissement des phrases, et même la correction du style; et il écrivait en conséquence. «Nonseulement , disait-il , il faut négliger la collision des voyelles, pour ne penser qu'à ce qui est plus grand et de plus grande importance y mais il faut encore laisser passer certains dé-
DEUX PULOSOPHfiS POÈTES. 455
HUts et certaines obscurités, et faire DiéiDeides solécismes ^oni d'autres rougiraient. » On conviendra que, a'il y a une ^ortede raison au fond de ces préceptes, il y a aussi des Paradoxes un peu étranges , et que la permission du sole- ^i^me est chose du moins exorbitante. Arcésilas , le chef de ^a nouvelle Académie ,*ayait assez de talent pour écrire des at.^ chefs-d'œuvre; mais il n'ambitionna point cette gloire, et il ^e contenta de bien parler, et de laisser le souvenir de ses ^>om mots. Deux hommes seulement semblent avoir eu à ^^ur de vivre dans la postérité véritaMe, et non point dans ^ne secte plus ou moins durable et fameuse. Ces deux hommes, un philosophe pyrrhonien et un disciple de Zenon, sont les derniers poètes dont puisse se vanter rAthènes des suc- <^seurs d'Alexandre ; et peut-être l'un des deux fut-il même ^ dernier des grands prosateura attiquea.
«iBtOB le 0lllOSM4plltt«
Timon le sillographe était de Phliunte. Après avoir étudié la philosophie dans l'école de Hégare, il s'attacha à Pyrrhon, et il devint plus tard, par la mort de son maître, le chef de l^école sceptique. U se fixa d'assez bonne heure à Athènes, qu'il ne quitta plus , et il mourut vers l'an 260 , à quatrevingt-dix ans. Il avait écrit des ïambes, qui étaient probablement des satires philosophiques ou morales. Mais l'ouvrage qui l'avait rendu célèbre, c'étaient les SiUes , en trois livres, dont Diogène de Laêrte donne l'analyse et cite d'assez nombreux passages. Le mot sillCj atXXoç, signifie sarcasme. Les suies de Timon ne démentaient pas leur titre. Timon se moquait impitoyablement de toutes les doctrines qui n'étaient pas la sienne , et il ne ménageait pas plus les personnes que les choses mêmes. Ses satires étaient écrites en hexamètres ; et il parodiait de temps en temps, à l'adresse des philosophes , les vers les plus célèbres des anciens poètes. Deux livres des SilleSy le second et le troisième, étaient dialogues ; mais, dans le premier livre, Timon attaquait directement, et en son propre nom. Je vais citer quelques-uns des jugements de ce spirituel et redoutable frondeur. U dit de
456 CHAPITRE XXXVU.
Platon : n A leur tète marchait le plus large * d'eux tons, un agréable parleur , rival , par ses écrits , des cigales qui fo&t retentir leurs chants harmonieux, posées sur les arbres d*Hécadémus. » On reconnaît ici la comparaison d'Homère à propos des vieillards qui causent entre eux sur les remparts de Troie. Il dit de Socrate : « C'est d'eux que descend ce tailleur de pierres, ce raisonneur légiste, cet enchanteur delà Grèce, ce subtil discuteur, ce railleur, cet imposteur pédant, cet attique raffiné. » Il se moque de tout et de tous avec une liberté de langage qui rappelle les comiques du temps d'Aristophane , et avec cette verve et cet entrain sans lesquels la satire , surtout la satire philosophique , n'est plus rien que glace et ennui. Je remarque ici qu'il ne faut pas confondre Timon le sillographe avec Timon le misanthrope , fameux par ses bons mots. Celui-ci vivait à Athènes plus d'un siècle avant l'auteur des SUles. Je remarque aussi que Timon de Phliunte n'était pas le premier poète qui eût réussi dans la critique sarcastique des philosophes et des doctrines. Ménippe, né àGadaresen Phénicie, lui avait donné l'exemple. Ce Ménippe était un cynique de l'école de Diogène. Il s'était beaucoup moqué de Platon , d'Aristote, de tous ses contemporains les plus célèbres, et il avait fait lire ses écrits, où s'entremêlaient agréablement la prose et les vers. Il ne reste rien ni de ses vers ni de sa prose ; mais on donne encore aujourd'hui le nom de Ménippées aux satires, philosophiques ou non , dont les auteurs passent alternativement , comme faisait Ménippe, du langage ordinaire aux mètres de la poésie , et des mètres de la poésie au langage ordinaire. Au reste , Timon le sillographe laissa bien loin derrière lui les essais du philosophe deGadares,et demeura, dans son genre, un modèle inimitable.
Cléanthe fut un homme d'un esprit bien différent, n était né à Assos en Ëolie, vers l'an 310 environ, et il était assez