‹ Histoire de la littérature greequeChapitre 119 sur 137 · PLUTARQUE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE

foi ; c*est le Montaigne des Grecs, comme le caractérise excellemment Thomas. Il a même quelque chose de cette manière pittoresque et hardie de rendre les idées et de cette imagination de style, qui donnent tant de prix aux Essais, Nul historien n'a excellé comme lui à reproduire les traits des personnages historiques, je dis surtout les traits de leur âme, à les peindre, à les faire vivre, agir et marcher. Les poètes dramatiques n*ont eu qu'à le copier, pour tracer de saisissantes et immortelles figures.

c Quels plus grands tableaux , dit M. Villemain, que les adieux de Brutus et de Porcie , que le triomphe de Paul Emile» que la navigation de Cléopàtre sur le Cydnus, que le spectacle si vivement décrit de cette même Cléopàtre, penchée sur la fenêtre de la tour inaccessible où elle s*est réfugiée, et s'efforçant de hisser et d'attirer vers elle Antoine, vaincu et blessé, qu'elle attend pour mourir ! Combien d'autres descriptions d'une admirable énergie ! Et, à côté de ces brillantes images, quelle naïveté de détails vrais, intimes, qui prennent l'homme sur le fait, et le peignent dans toute sa profondeur , en le montrant avec toutes ses petitesses! Peut-être ce dernier mérite, universellement reconnu dans Plutarque, a-t-il fait oubUerenlui l'éclat du style et le génie pittoresque; mais c'est ce double caractère d'éloquence et de vérité qui l'a rendu si] puissant sur toutes les imaginations vives. En faut-il un autre exemple que Shakspeare , dont le génie fier et libre n'a jamais été mieux inspiré que par Plutarque, et qui lui doit les scènes les plus sublimes et les plus naturelles de son Coriolan et de son JiUes César? Montaigne, Montesquieu, Rousseau, sont encore trois grands génies sur lesquels on retrouve l'empreinte de Plutarque, et qui ont été frappés et colorés par sa lumière. Cette immortelle vivacité du style de Plutarque, s'unissant à l'heureux choix des plus grands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée, explique assez le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. Il a peint l'homme ; et il a dignement retracé les plus grands caractères et les plus belles actions de l'espèce humaine.»

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Ces compositions ont pourtant leurs défauts, et mâmedes défauts assez graves. Les Vies ne sont presque jamais des biographies complètes, et Thistorien laisse trop souvent dans l'ombre les faits même les plus considérables , ou ne leur donne pas toute la place qu'ils devraient avoir. Ses préoccupations morales ou dramatiques lui font oublier quelque peu les droits impreseriptibleft de la vérité ^ qui veut être dite toul entière. Plutarque, qui écrivait rapidement «t sans beaucoup de critique, laisse échapper de t^oiipsen temps des erreurs matérielles, surtout en ce qui cooeerne^Rome et ses institutions; il interprète souvent à faux le sens des auteurs latins d'où il tire ses documents; souvent aussi il préfère, soit insouciance ou défaut de jugement, des autorités suspectes, comme il a fait dans le récit de la prétendue corruption de Démosthène ; enfin il se met quelquefois avec luimême dans des contradictions manifestes. Tout cela est avéré, et d'autres péchés sans doute que j'oublie dans le nombre. Hais que ne pardonne-t-on pas à un écrivain qui sait nous prendre, et à chaque instant, par le cœur et par les entrailles, et qui ne cesse jamais de nous enchanter, même quand ce qu'il conte semble le plus vulgaire ou le plus futile? « Plutarque, dit J. J% Rousseau, excelle par les mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. U a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses; et il est si heureux dans le choix de ses traits , que souvent un mot, un sourire, un geste, lui suffit pour carac* tériser son héros. Avec un mot plaisant, Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie. Agésilas, achevai sur un b&ton, me fait aimer le vainqueur du grand roi» César, traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir être que l'égal de Pompée. Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot : c'est le plus beau moment de sa vie. Aristide écrit son propre nom sur une coquille , et justifie ainsi son surnom.

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