‹ Histoire de la littérature greequeChapitre 28 sur 137 · fd., diant XVI, vers 746 el luivants · texte numérisé non relu

fd., diant XVI, vers 746 el luivants

HOltRE. 78

Pitrode tssez rigoureusement, j*imagkie, sinon eonformémnt aoi règles des genres, inventées tant de siècles après Hmère. Ce n*esi pas moi qui me plaindrai qu*Homère lut pas connu ces règles ; car je ne sache guère à mettre a parallèle avec cette exclamation, pour la sauvage énergie k sentiment et de l'expression , que les paroles de Dio-

aède k Paris, qui vient de le blesser. « Je m'en soucie

oomme si le coup venait d'une femme ou d'un enfant sans nison: il est sans pointe, le trait d'un lâche, d'un homme k rien. 11 en est, certes, autrement sous ma main : si fea qu'il atteigne, mon trait est aigu, à l'instant il fait un iDort. La femme du guerrier se déchire les deux joues, et ses enfants sont orphelins : pour lui, rougissant la terre de son sang, il pourrit, et il a autour de lui plus d'oiseaux de proie que de femmes *. »•

Le vieux Phœnix, un des députés envoyés pour apaiser Achille, rappelle au héros des souvenirs de sa première enfance : « Et c'est moi qui t'ai fait ce que tu es, Achille égal SOI dieux; car je l'aimais de cœur. Tu ne voulais ni aller à an festin, ni manger dans le palais, avec un autre que moi; il me fallait d'abord te prendre sur mes genoux, te couper les morceaux, et te porter à la bouche les aliments et le vin. Plus d'une fois tu arrosas ma tunique sur ma poitrine, en rejetant le vin de ta bouche. Ton bas âge fut difficile; et j'ai enduré pour toi mille ennuis et mille peines, pensant que les dieux ne m'avaient pas donné d'enfant. Mais je te traitais comme mon fils, Achille égal aux dieux, afin qu'un jour tu détournasses de moi les funestes calamités*. » Phœnix est-il moins éloquent, dans ce passage, n'est-il pas plus touchant que dans tout le reste de son discours, même dans cette admirable allégorie des Prières, qu'il peint marchant d*un pied boiteux à la suite de l'Injure? Quelles pensées, quels sentiments, quelles images lutteraient, contre ce naïf et simple tableau, non-seulement de vérité, mais de poésie, mais de charme et d'inspiration 1 Demandez à Eschyle, qui n'a

I rUaiie chanl XI, vers 38» elsuivanU. 1. /^., étant IX, tew éBh tHahâDis,

pas craint d'exprimer les regrefts de la nourrice d*Oreste dans^ ■ un langage plus simple, s'il est possible, et plus naïf encore.-^- Heureux poètes, qui ne connaissaient que la nature, et dont -^^ le génie marchait fier et libre, sans avoir à plier sa vive «^ s allure au caprice des sophistes et des rhéteurs!

On lit, dans certains traités de littérature, parmi les exém- i£ pies de sublime, le vers suivant : ^

Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous. '^

C'est un vers de V Iliade de La Hotte; et La Motte cite quelque ' part ces mots de son propre Ajax comme un exemple du sublime d'Homère. Mais il suffit de réfléchir un instant pour sentir que ce vers n'est nullement sublime, sans compter qu'il vient après cet autre vers, qui l'est beaucoup moins encore:

Ahl faut-il, dit Ajax, que je perde mes coups?

C'est ce que Mme Dacier montra inutilement à La Motte avec une grande force de raison : « Dans Homère, disait-elle, Ajax ne se plaint point du tout de perdre ses coups, car il ne tire point sur ce qu'il ne voit pas. Mais il se plaint de ce que les troupes sont cachées dans un nuage si épais, qu'on ne peut se reconnaître, qu'il ne peut découvrir Antiloque pour renvoyer à Achille, et qu'il est obligé de se tenir là les bras croisés, sans combattre et sans signaler son courage au milieu d'une si grande obscurité. Dans cette douleur, il s'écrie : Grand Dieu^ etc. Ce second vers parait plus noble, car M. de La Motte Ta imité de M. Despréaux, qui Ta traduit dans son Longin :

Grand dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux, El combats contre nous à la clarté des cieux.

Ce qui est beaucoup mieux sans comparaison. Mais il ne laisse pas d'y avoir un défaut considérable. Je ne suis pas surprise que notre auteur n'ait pas senti la délicatesse d'Homère en cet endroit : il ne l'a peut-être lu que dans

pissage de Liongin; mais je suis étonnée qu'elle ait 1^^ k M. Despréaux, qui assurément était aussi fin itiqôe que grand poêle. Ajax, quoique très-impétueux et gs-fouçueux, n*ëtait pas assez emporté pour dire à Jupir: Boids^-nous le jour et combats contre nous. C'aurait été K sorte de défi trop arrogant et trop impie : il demande ilement qu*il leur rende la clarté du jour, et qu'après cela les fasse périr, si telle est sa volonté. » Oui, Boileau ttt mépris, et La Motte plus lourdement encore. Le vérikle Ajax ne dit point ce que lui fait dire Boileau, et bien oins encore ce que lui prête La Hotte. Il dit simplement d : • Jupiter, délivre de l'obscurité les fils des Achéens ; nds la sérénité au jour; fais que nos yeux puissent voir, Gtermine-nous si tu veux à la lumière, puisqu'il te plaît le nous périssions '. « Voilà la prière qui méritait de touier Jupiter, et qui désarme en eflfet son courroux ! Voilà s sentiments dignes d'Ajax, et voilà le sublime d'Homère!

Homère ne décrit jamais pour décrire, en quelque détail l'il se plaise quelquefois à descendre. Il lui suffit de quelles vers pour peindre le frais séjour de Calypso. < Une forêt irdoyante entourait la grotte : c'étaient l'aune, le peuplier et cyprès odorant. Des oiseaux aux larges ailes y faisaient ar nid, chats-huants, éperviers, corneilles marines croasmtes, attentives à ce qui se passe sur les flots. La grotte rofonde était tapissée d'une vigne en plein rapport, toute largée de raisins. Quatre fontaines, jaillissant proche i'uue t Tautre, roulaient leurs eaux limpides de quatre différents ités; et, sur leurs bords, fleurissaient de molles prairies, naillées de violette et d'ache. Un immortel même, en aprochant de ces lieux, admirerait ce spectacle, et se réjouidt dans son cœur^ > Les jardins d'Alcinoûs sont presque assi brièvement décrits. Le poète se préoccupe, avant toute lose, de Thomme et de sa destinée, de ses sentiments et de

4. Ilimde^ chant XTII, Ten 645 et fuÎTanlt. i. Odysséf!^ ehant V, Ten 63 et niiTaot*.

78 CHAFITRB IT.

ses passions. Il ne devient intarissable que s'il s'agit des œuvres de l'industrie humaine, ou des merveilles façonnées ^ par la main de Vulcain, Il ne fait point l'anatomie de la nature extérieure : les traits principaux lui suffisent. Le ^^^ monde est beau à ses yeux; mais c'est surtout parce que -^^ l'homme y vit, et y donne à toute chose signification et va- .^ leur. Ce qu'il voit dans la tempête, ce ne sont pas seulement ^ ^ des éclairs sillonnant la nue, des tonnerres retentissant dans .^ l'espace, des flots qui montent dans les airs, des abîmes qui ~^ s'ouvrent béants: c'est l'homme qui l'intéresse, c'est Ulysse ^ dont il note les plaintes, et qu'il suit avec amour de vague ^* en vague jusque sur la côte d'Ogygie, ou jusque sur le rivage de l'île des Phéaciens. Tableaux, comparaisons, images, ne ^"^ sont pour lui qu'accessoires, et relèvent toujours de l'âme et [^ de la pensée. S'il peint les Troyens veillant autour de leurs 7 feux sur le champ de bataille, ce qui le frappe, c'est bien / moins encore l'aspect du bivouac, le clair-obscur de la scène, '' et la lutte de la lumière contre les ténèbres de la nuit, que ,'^ ces cinquante mille guerriers qui frémissent d'impatience en ]*^ attendant le retour de Taurore.

Il y a un monument fameux de la vaste idée que les Grecs ^'' se faisaient du génie d'Homère. C'est l'apothéose du poète ^ par le sculpteur Archelaùs de Priène, fils d'Apollonius. Millin '^ a reproduit ce bas-relief, un des plus beaux ouvrages anti- 'J ques qui soient à Rome. Homère est couronné par le Temps '^ et par l'Univers; il reçoit les vœux et les sacrifices de "^^ Mythus, personnification de la parole, et neuf autres figures * symboliques l'honorent en levant vers lui leurs bras, ou en 'V poussant des acclamations. On voit, dans ce groupe, la Poésie, :^ cela va sans dire, et aussi la Tragédie et la Comédie. Mais ce '^ n'est pas tout : THlstoire, la Venu, la Mémoire et la Fidélité "" y sont avec elles; et c'est en leur nom pareillement que '^ Mythus s'apprête k verser les libations, et à faire égorger la ^ victime qui attend près de l'autel, au pied du trône où Ho- j^ mère se réjouit dans sa gloire, assisté de ses deux filles immortelles V Iliade et Y Odyssée.

HOVSlS. 1$

imwé pur 1m WÊmwmM&êem,

k ut sois donc pas surpris du peu de succès qu'a eu , àss r«atiquiié, la sévère critique à laquelle Platon soumet Ik fhodpes de la morale d'Homère. Le poêle qui avait si kieB faii parier les douleurs et les joies , qui avait jeté sur iiaoode an coup d*œil si profo&d, et développé d'une maim 8 s4re les replis du cœur humain, conserva pendant des aèdes, en dépit de la philosophie dogmatique, le renom de Boralisle par excellence , que lui avaii décerné l'admiraiioii Mî?e des vieux âges. Mille ans après Homère, Horace écrifiit encore à son ami Lollius : « J'ai relu à Préneste le poète de la guerre de Troie, qui dit, plus complètement et mieux que Ghrysippe et Crantor, ce qui est beau ou bon» teox, ce qui est utile ou ne l'est pas. » Et il développe sa dièse en faisant ressortir le sens moral de quelques-unes ées principales inventions du poète. Bien longtemps après lorace, et en plein christianisme, on reconnaissait toujours, dans la poésie d'Homère , le même mérite qu'y avait relevé le satirique latin. Les écoles en retentissaient, et saint Basile lui-même n'hésitait pas à écrire ces lignes caractéristiques : « La poésie, chez Homère, comme je l'ai entendu dire à un homme habile à saisir le sens d'un poêle , est un perpétuel éloge de la vertu; et c'est là le bat principal que sans cesse il se propose. Cela est visible surtout dans le passage où il a représenté le chef des Céphalléniens édiappé BU au naufrage. Il ne fait que paraître, et il frappe de respect la fille du roi [Nausicaa , fille d'Alcinoûs] , bien loin d'éprouver aucune confusion de se montrer nu : c'est que le poète l'avait représenté orné de vertu en place de vêtements. Puis après, les autres Phéaciens le tiennent en telle estime, que, méprisant la oàotlesse où ils vivaient, tous ils ont les yeux fixés sur lui, tous ils lui portent envie; et il n'y a pas un Phéacien, en cet instant, qui fasse d'autre souhait que de devenir Ulysse, oui Ulysse échappé k un naufrage. Homère, en cet endroit, disait l'interprète de la pensée du poète, nous crie pour ainsi dire : 0 hommes ! appliquez-vous à la vertu;

aO CHAPITRE lY.

car elle se sauve à la nage avec le naufragé , et, arrivé nu sur le rivage, elle le rendra plus digne d*estime que lés heureux Phéaciens. »

Non, certes, Homère n*est ni un philosophe dissertant sur les droits et les devoirs de Thomme, ni cette sorte de prédicateur que se figuraient saint Basile et le commentateur quelconque, Libanius ou tout autre, dont saint Basile a reproduit les paroles. Platon est parfaitement fondé à soutenir qu'il n*y a pas, dans V Iliade et YOdyssée, un système de morale irréprochable et bien ordcmné. Je m'explique qu'il condamne, au nom de la théorie pur€), les prétendues doctrines d'Homère , et qu'il chasse le poète d'une république idéale, oh tout est réglé par des principes absolus. Homère n'eût guère songé à revendiquer la gloire philosophique que Platon lui dénie : une épopée n'est point un traité de métaphysique ou de morale. Mais cette illusion vivace, contre laquelle Platon épuise en vain tous les traits de sa dialectique, était moins dénuée de raison qu'il ne lui plaît à dire. Révéler l'homme à lui-même par la création de caractères oîi il se reconnaît, par la peinture vivante de ses pensées, de ses sentiments, de ses passions, c'est lui donner un enseignement d'exemple, c'est aider à son éducation tout autant que travailler k son plaisir. C'est par l'expérience que l'homme se façonne , bien plus que par les préceptes. Il y a d'autres moralistes que ceux qui mett^t l'enseigne de médecins des maladies de l'âme. Peu importe qu'on leur reproche de n'avoir pas de système , s'ils ont su lever un coin du voile qui nous dérobe à nos yeux. Toute poésie vraiment digne de ce nom est, en définitive, une interprétation du texte étemel des méditations de l'esprit, à savoir, Dieu, l'homme et la nature; c'est la glose populaire des principes dont la philosophie est l'abstraite et savante expression. Ouvrez Homère au hasard , et vous verrez si jamais lui manquent le solide et l'utile. Ce n'est pas seulement à chatouiller le cœur ou l'oreille qu'il visait, celui qui répand ainsi à pleines mains les vérités qu'il puise dans le trésor de son génie.

•tyle 4*ll«nièi«.

Us rhéteurs étaient bien plus fondés encore que les monlistes k chercher dans Homère des exemples et des préaptes : ses héros en remontreraient, suivant Quintilien iéme, aux plus consommés orateurs, sur tout ce qui fait il puissance, la force irrésistible d'un discours. C'est qu'en ék la rhétorique de la nature vaut pour le moins celle des iUtears. Dès qu^un homme dit ce qu'il doit dire, et tout ce fi'ildoit dire, et comme il le doit dire, rien ne manque iiiOD éloquence : l'art ne franchit pas ces colonnes d'Hernie, et Homère y a touché du premier bond. Essayez, par otmple, de découvrir, dans le discours de Priam à Achille, aiouie faute contre ces règles dont les rhéteurs, depuis Gorgias , font si ridiculement tant de bruit.

le ne prétends pas que i'art fût , chez Homère, un pur inttioct; je dis seulement qu'on ne l'y saurait distinguer de la mare. G*est la nature ayant conscience d'elle-même, se possédant par la réflexion, se projetant ensuite au dehors et le manifestant aux yeux. Dans VHiade et dans VOdyssée^ fceavre est égale à la conception, le réel à l'jdéal; et Ton sent que le poète, comme Dieu après la création, n'a pas èé mécontent de ce qui était sorti de ses mains. Chacun des deux poèmes est une sorte de petit monde, un ensemble harmonieux, où se sont fondus, dans je ne sais quelle mystôieuse unité, pensées, sentiments, images, expressions, tat«ifin, jusqu'à l'accent des syllabes, jusqu'au son des mots. Le poète est roi dans cet univers : rien n'y est rélif à sa volonté ; la lange poétique est une matière qui se prêle, sans nul effort, à tous les besoins de sa pensée, à tous les caprices même de son imagination. Il en crée à l'infini les formes exquises , en vertu des règles d'un goût infaillible, que ne gênent ni la tyrannie souvent absurde de l'usage, ni les prescriptions mesquines des grammairiens. Les mots ondoient, pour ainsi dire, sous le rhythme , qui les presse sans les enchaîner : on les voit s'allonger et se raccourcir au gré de la cadence, sans rien perdre jamais ni de leur mer-

veilleuse clarté, ni de leur énergie expressive. La phrase a la :<« limpidité du flot, comme elle en a la fluidité. Elle est courte iz^j d'ordinaire, et bornée à deux ou trois vers : les longues pé- rcr. riodeg ne se rencontrent guère que dans les comparaisons, ^ où l'unité de pensée produit naturellement l'unité de phrase, ^ i malgré la variété des détails poétiques , et aussi dans ces • ^ discours où le souffle de la passion entraîne et soutient le ? ^ ^ personnage qui parle, sans lui permettre les pauses rëpé- f^ iées de la diction commune. Nulle part on ne sent ces arti- 'm fices que les rhéteurs enseignent comme les secrets du beau^^ Btyle. Les termes se placent d'eux-mêmes, simplement, uoi-r., ^ formément , et dans leurs rapports naturels; rien ne vise à;^l'effet, rien n'est sacrifié en vue de ces surprises qu'aiment j.^^ les esprits blasés; le poète ne se fait faute ni de reproduire^ ^ les mêmes tournures, ni de répéter les môme mots, quand ^ ^ l'idée le commande; que dis-jeî des vers entiers, de longues ^^^ tirad€8 même. Il ne court point après la variété factiee, etil ^ ne craint ni l'ennui, ni la satiétié du lecteur : naïveté qui.^^ n'est qu'un charme de plus , et que le goût dédaigneux de ^^ quelques-uns n'a point as6ez prisée. On paye toujours trop ,^ cher ^ qu'on achète aux dépens de la vérité ; et la recherche ,^. des synonymes marque, dans la poésie, décadence bien plus que progrès. Homère est la franchise, la facilité, la clarté suprêmes. Il n'y a pas, dars toute la littérature grec- l que, un poète dont la lecture exige moins d'effort. Si vous , possédez à fond un chant , un seul chant de VIliade ou de VOdyssée^ vous avez la clef d'Homère, comme on disait autrefois , vous êtes en mesure pour pénétrer partout dans les "^ deux poèmes. ^^

VersIBeaMon d'Homère.

Le vers héroïque peut compter parmi les plus heureuses inventions de l'esprit humain : c'est la plus riche forme et la plus complète que jamais la poésie ait revêtue. Aristote signalait, entre les éminentes qualités de ce mètre, la fermeté et la vigueur, l'uniformité parfaite, la puissance de l'élan. La longueur du vers varie de treize jusqu'à dix-sept

ijflibei; et 41 est soseeptible d*avoir cinq dactyles ou de n'en iToirqa*aii seul , comme aussi d*avoir cinq spondées ou un ipondée unique, remplacé bien souvent par un trochée. Qiei les poêles grecs, le vers spondaîque, ou terminé par qiaire syllabes longues, est de droit commun , et non pas, comme chez les Latins , une exception rare. Homère se permet souvent le vers terminé par trois ou même quatre spondées; et, plus d'une fois, le dactyle obligatoire est ramené da cinquième pied jusqu'au premier : licences presque sans exemple chez les Latins, et môme chez les poètes grecs postérieurs à Homère. Ajoutez que les Grecs n'ont jamais connu les entraves de toute sorte imaginées par les Latins. Le nombre des syllabes du mot final leur est indifférent ; l'oreille seule règle la coupe de leur vers; ils n'ont guère d'autre loi fixe que celle de remplir les six mesures; la quantité des syllabes finales des mots dépend à chaque instant de leur volonté; et, à toutes ces libertés, Homère en a ajouté d'autres encore, qui lui sont particulières, et qui scandalisaient les métriciens des bas siècles. Ainsi Homère 1 des vers acéphales , comme ils disent, ou qui commencent par une syllabe brève; il en a de lagares ou grêles, qui ont un ïambe au milieu , et de miures ou écourtés, qui ont on ïambe au pied final.

Ce vers merveilleux, à la fois un et multiple, grave et léger, lent et rapide, majestueux et familier, cet instrument aux sons variés, Homère l'avait reçu tout fait des aèdes, et déjà perfectionné par un long usage. Grâce à Dieu, il n'a point eu à s'user dans le labeur ingrat des t&tonnemenls métriques, comme Ënnius chez les Latins, ou comme Lucrèce même. L'harmonie d'Homère est vivante et expressive, inséparable du sentiment qui anime le poète, de la pensée qui rëclaire, de l'image qui brille à ses yeux; égale à l'objet qu'il peint, au fait qu'il raconte, au mouvement dont il veut donner l'idée.

Les rhapsodes furent, pendant des siècles, les usufriii-

tiers uniques, ou à peu près, du trésor que leur avait laissé i^ Homère. La copie des poèmes homériques faite, dit-on, par :^ Lycurgue, ou n*était pas complète, ou ne fiU jamais bien j^; connue dans la Grèce continentale ; car ce n*est qu*au temps v.,, de Solon et de Pisistrate qu*il fut donné au vulgaire de lire ^r dans leur entier ['Iliade et VOdyssée. Ceux qui se nommaient > . les Homérides vivaient de la récitation des vers d*Homère ; . il était de leur intérêt de se maintenir, avec une obstination ^ jalouse, en possession de ce fonds inépuisable, et de ne li^ .T vrer que des fragments à la curiosité enthousiaste et à la . . mémoire des auditeurs : c*était s*assurer un long règne, un ^ privilège presque sans fin. Solon, qui avait voyagé en lonie, , et dont Tesprit sagace avait su apercevoir les concordances de tous ces chants qu*il entendait, ou dont il lisait les copies, ^ prescrivit aux rhapsodes qui figuraient à la fête des grandes Panathénées de suivre, dans la récitation des chants homériques, un certain ordre qu'il avait déterminé, et conforme, ^ selon lui, au plan, à la pensée d*Homère. Pisistrate et son fils Hipparque firent plus encore, aidés de quelques hommes de talent, tels qu*Onomacritus d* Athènes, Orphée de Cro- ^ tone, Zopyre d*lléraclée, et peut-être Simonide de Géos. Ils restituèrent dans leur intégrité VIliade et VOdyssèe, Tous les manuscrits partiels furent mis, autant que possible, à contribution ; tous les rhapsodes furent invités à fournir leur contingent oral; et une critique savante fit le triage des scories et du métal de mauvais aloi péle-méle apporté avec Tor du poète. « C*est moi, dit Pisistrate dans une épigramme où on le fait parler, c*est moi qui ai rassemblé les chants d'Homère, auparavant çà et là disséminés. » L'antiquité tout entière lui rend ce glorieux témoignage. Grâce à lui, on cessa de gémir sur ce désordre et cette confusion où gisaient les rhapsodies colportées dans toute la Grèce par ceux qui avaient dispersé en lambeaux, comme dit un ancien, le corps sacré d*Homère.

Les diascévastes^ ou ordonnateurs, qui avaient exécuté, sous la direction de Pisistrate, cet immense et magnifique travail, ne laissèrent qu'à glaner à ceux qui essayèrent, après eux, des recensions nouvelles du texte des poésies home-

HOMfiRE. 85

lifKs : il n*y eut plus, à proprement parler, de diascëviàes, d'ordonnateurs, mais seulement des correcteurs, des ë^unus^ suivant Texpression dont on se servait pour iésfuer ces éditeurs nouveaux. Tout leur effort se conceninit sur quelques détails : ils retranchaient certains vers aspects d'interpolation ; ils en ajoutaient d*autres, rejetés jaiispour des raisons qui ne leur semblaient point assez Cibles, ou tirés par eux de quelque manuscrit ancien, ie quelque source négligée par les dia&cëvastes; ils chantaient de place un vers ou deux, sous prétexte de clarté ou ^convenance ; ils modifiaient l'orthographe de tel ou tel

Itot^réunisssûent ou séparaient telles ou telles syllabes, préifraient telle ou telle leçon à telle autre. Hais ces change- Bients n'eurent jamais rien de radical : ces rectifications verbales, ces interversions, ces additions et ces suppressions l'allaient jamais jusqu'à une refonte du texte, et n'en affec-» liient que les parties les plus extérieures et les moins vitales. La fameuse diortbose qu'Aristote avait faite pour Alexandre, cette édition de la cassette, que le conquérant portait partout iree lui, n'était probablement qu'une copie plus ou moins amendée du manuscrit de Pisistrate. Ce qui est certain, c'est fue les citations de V Iliade et de VOdyssée qui se rencontrent dans les auteurs du v* et du iv* siècle avant notre ère, sont conformes, sauf de rares exceptions, au texte que nous posiédons aujourd'hui. La plupart des dissidences s'expliquent KfEsamment par l'existence des éditions diverses et des vanantes, et aussi par ces lapsus de mémoire si fréquents chez ceux qui citent sans se donner la peine de recourir aux origiaanx. 'tel vers d'Homère, cité deux fois par Aristote, n'est point dans Homère, ou n'y est pas tel qu'il le cite: c'est à coup sâr une variante de son édition, car Aristote n'était point de ceux qui lisent à la légère; mais je n'affirmerais pas que ce fût autre chose qu'une distraction, si la citation était toute autre, chez Xénophon ou chez Platon même.

La dernière recension d'Homère, dans l'antiquité,. fut

86 CHAPITRE lY. ^

celle des critiques alexandrins du temps des premiers Pto :,j^^^ lémées. Zénodote, Aristophane de Byzance et Aristarque ,^;, travaillèrent. Tout nous prouve qu'ils ne firent subir a [^^ texte aucun remaniement considérable; mais, ce qui le distingua des autres diorthuntes, c*est le commentaire don ils avaient accompagné le texte et oîi étaient consigné^^^ leurs doutes, leurs opinions particulières, les correction ^^ qu'ils proposaient mais qu'ils n'avaient osé opérer dans 17-^ copie même. On connaît assez bien le détail de leurs tra-7L^ vaux, depuis la découverte et la publication des Scholies d«.7^^ Venise, faite au dernier siècle par le philologue français^ ~ d'Ansse de Villoison. C'est à eux aussi qu'on doit ladélermi^^ nation des auteurs véritables de la plupart des poèmes faus-" sèment attribués à Homère, tels que la Batrachomyornachie ^ les épopées cycliques, les HymmSj etc. Ces Alexandrins ^ excellaient dans la connaissance de la langue et des anti* quitës. On peut adopter sans scrupule tous les résultats de leurs investigations historiques; et il est probable que l'Ho-^ ^ mère qu'ils nous ont légué est le plus pur grammaticale-^ ment, le plus vrai, le plus authentique qu'on ait jamais" possédé depuis Solon et Pisistrale. '^~^

Je me garderai bien de faire le même éloge de la partie littéraire de leur travail. Ils étaient de leur siècle, c'est-àdire d'un siècle de beaux esprits et de savants; leur goût se

sent de leur science, et surtout de l'air qu'on respirait à la^^^^ cour des Ptolémées. Ils trouvent Homère trop naïf, et ils semblent avoir à cœur de le dépouiller de son antique ca- ' racière. Ils contestent l'authenticité des vers où Achille traite Agamemnon d'ivrogne aux yeux de chien et au cœur de^ cerf; ils ne comprennent pas que Thétis parle à son fils des^^ douceurs de l'amour, et qu'Andromaque, dans son inquiète" sollicitude pour la vie d'Hector, montre au guerrier l'endroit ^^ du mur que l'ennemi pourra forcer, et lui enseigne la*^ place où il faut disposer les soldats. On ferait un livre de ' leurs aberrations critiques.

En réalité, il n'y a pas, dans le texte d'Homère, tel que ^, nous le possédons, tel qu'ils l'ont établi eux-mêmes, cin- ^ quante vers réellement suspects, aux yeux d'une raison libre ^

il pillages ; et ce sont précisëment les passages les plus ImiénqueB, si j'ose ainsi parler, les mieux imprégnés du fHfaai des vieux âges, que les Alexandrins ont chaisis de préférence pour fulminer contre eux la sentence de UUardise el d'mlerpolaiion .

Les inadvertances qu'on a rdevées dans V Iliade et dans rCklyssée sont presque toutes de cet ordre de faiblesse qui ieoaent étroitement à Finfirmité humaine. Elles s*expliqvsit par le sommeil de l'attention qui s'empare souvent des pks vigoureux esprits dans le cours d'un long ouvrage. 11 y et a de non moins graves dans V Enéide même. On dira que c'est un poème inachevé, et que l'auteur lés eût fait dispanàtre. Mais, si Montesquieu a pu, dans V Esprit des Lois y Bcttre Christophe Colomb en face de François I*'; si Cer- Tantès a pu, non moins impunément, nous montrer Sancfao monté sur son âne, que lui a volé Ginès de Pass amont, et ^il n'a pas encore retrouvé, il n'y a rien de bien étrange à fotr Homère ressusciter, sans le vouloir, tel obscur guerrier mort autrefois, et qu'il a endormi, en compagnie de tant d'autres, de Téternel sommeil d'airain.

Dit ebant xi« ée Vméjmmé^.

Je ne m'étonne point qu'on ait taxé d'interpolation eenaûis épisodes de V Iliade et de YOdyssée, qui semblaient peu achevés, et qui pouvaient passer pour les oeuvres d*une main vulgaire. L'évocation des morts, suivant quelques critiques, serait dans ce cas, et mériterait, par conséquent, de 4i$$>eraitre de l'Odyssée. Voilà ce que je ne saurais admettre. Je rappdlerai d'abord que c'est peut-être, de toutes les parties des poèmes homériques , celle que les anciens ont le plus souvent citée , sans que jamais aucun soupçon leur soit venu à l'esprit contre son authenticité. Je dis ensuite que ce diantest un des plus beaux de VOdyssée, un des plu» riches de couleur et de poésie, et que Tinterpolateur eût été un insensé de noyer ainsi une œuvre de génie dans l'océan d'Homère.

On sent l'âme d'Homère dans ces paroles qu'adresse à Ulysse l'ombre de sa mère Anliclée : t Ni Diane aux flèdies

assurées ne m'a tuée dans ma demeure, en me frappant de 5»| ses traits soudains, ni aucune maladie n'est venue consumer t, tristement mon corps et m'enlever la vie : c'est le regret de . ^ ne le plus voir, c'est l'inquiétude de ton sort , illustre Ulysse, ^^ c'est le souvenir de ta tendresse pour moi, qui m'a ravi la ^^^ douce existence'. > C'est bien le génie d*Homère qui a disposé la scène si dramatique et si saisissante de l'évocation ; ^ c'est bien au plus grand des peintres qu'on doit tous ces tableaux qui se déploient aux yeux d'Ulysse. Quel autre poète qu'Homère eût pu décrire, avec cette naïveté et cette énergie, la mort d'Agamemnon : « Neptune n'a point submergé mes vaisseaux , dit Vombre du roi des rois; il n'a point soulevé contremoi l'impétueux souffle des ventsterribles; des ennemis ne m'ont point frappé sur la terre dans un combat. C'est Ëgis- \^ tfae qui a comploté ma mort, et qui m*a assassiné à l'aide de .■ ma criminelle épouse. Il m'a convié à un festin dans sa mai- k: son, et j'ai été tué comme le bœuf qu'on assomme sur la crèche. Voilà de quelle mort pitoyable j'ai péri. Autour de moi ^ tous mes amis tombaient successivement égorgés, comme des ., pourceaux aux dents blanches, qui vont fournir, chez un . homme riche et puissant, ou à un repas de noces, ou à un ^ pique-nique, ou à un splendide festin *. » Lisez l'admirable : description du supplice de Tantale et de Sisyphe , et vous ^' reconnaîtrez la main du poète d'Ulysse et d'Achille.

€oBeliuil«B.

Homère partout , Homère toujours , voilà ce que j'ai trouvé, s pour ma part, au fond du onzième chant de VOdyssée; et ^ c'est là aussi ce que j'ai rencontré à travers les deux poèmes, ; au lieu de cette myriade de rhapsodes ou d'aèdes, divers ^ d'esprit, de ton et de style, rêvée par l'imagination des modernes critiques. Que ne m'a-t-il été donné d'esquisser cette ; divine figure telle qu'elle m'est apparue , et de la présenter à mes lecteurs sous des traits suffisamment reconnaisables?

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