L'ode xxx^n* du lirre I : -Vanc est bibendum
gogues , tels que Mégalagyrus et les Cléanactides ne fit qu'un légitime usage de ses armes puissantes. Quant à sa conduite envers Pittacus, ni les malheurs d*un long exil, ni la rancune aristocratique, ni le dépit d'une défaite en rase campagne, ne le sauraient justifier de ses torts. Ce n'était pas d'un tel homme qu'on pouvait dire : « Ce mauvais citoyen, ce Pittacus, le peuple, d'une voix unanime, l'a établi tyran de la cité infortunée, dévolue h un funeste destin. » Alcée n'épargnait à Pittacus aucune outrageante épitfaète; et il enrichissait même la langue de mots nouveaux, pour égaler l'injure à ses ressentiments. Il va jusqu'à reprocher au sage la frugale simplicité de sa vie. Il l'appelle zophodorpide^ c'est-à-dire soupant dans les ténèbres, et non point à la façon des gens bien nés, qui faisaient leurs festins aux flambeaux. Il regrette, au prix du maître d'aujourd'hui, ce Mélanchrus même, à la mort duquel ses firères avaient eoopéré avec Pittacus : « Mélanchrus est digne du respect de la cité. • Voilà ce qu'on trouve encore dans le peu qui reste des œuvres d'Âlcée. Que serait-ce donc si nous avions quelqu'un de ces poèmes oîi il avait distillé sa bile contre Pittacus?
Alcée du moins était un brave. Son âme connaissait aussi les nobles pensées; et, quand il s'adressait à ses compagnons d'armes, il savait parler le langage des héros. Gomme les Spartiates, il pensait que les murailles ne sont rien par elles-mêmes : t Les hommes, dit-il, sont le meilleur rempart de la cité. » Il avait dit, avant Eschyle : < Des emblèmes sur des boucliers ne font point de blessures. > Il rappelle avec fierté les exploits de son frère dans l'armée babylonienne, et les trophées qu'Antiménidas avait rapportés de l'Orient : « Tu es venu des extrémités de la terre avec un glaive à la poignée d'ivoire enrichie d'or. » Une fois pourtant il avait songé, de son propre aveu, plus à la vie qu'à la gloire. C'était à la bataille de Sigée, contre les Athéniens. Mais il était jeune alors, et il n'avait point encore appris à regarder le danger sans pâlir. Comme jadis Archiloque, il parlait sans trop rougir de sa mésaventure; et ir a pris soin lui-même de faire connaître à la pos-
LYRIQUES ÉOUENS. 167
tfeilj qu'il avait jeté ses armas dans le combat , et qae les ^Ti<»mîff en avaient décoré le t^nple de Pallas à Sgéc.
La passion politique n'empêchait pas Âkée d*étre un kiiune de plaisir. Les fragments de ses compositions bachifB& prouvent qu'il ne s'abandonnait pas tous les jours aux énpins de la vie. C'est à lui qu*Horace a emprunté l'idée et les principaux détails de la belle ode : « Tu vois comme s%e le Soracte, blanc d'une neige épaisse; » et c'est à ikée qu'il doit probablement la plupart de ses autres chanm& à boire. Pour celle-là du moins le doute n'est pas permis, car il reste six vers de l'original, qui débute ainsi : «Jupiter verse la pluie; une tempête violente descend du cid ; le courant des eaux est pris par la glace. » La philosophie d'Alcée semble se résumer tout entière dans ce vers d me autre ode, où l'on reconnaît encore la preuve qu'Horace avait puisé largement aux trésors de la poésie lesbienne : < Ne plante aucun arbre avant la vigne. > Il célèbre avec enthousiasme les dons du fils de Jupiter et de Sémélé. Il presse les convives de boire, même avant qu'on ait allumé les flambeaux; il veut que pas un ne chôme, et que toujours une coupe en chasse une autre.
Uamour dut tenir aussi une assez large place dans l'existence d'Âlcée ; et la perte de ses poésies erotiques n'est pas ce qu'il y a de moins regrettable. Ce que je voudrais surtout connaître, ce sont les chants qu'il adressait à Sappho^ et dont quelques traces subsistent encore. Il la salue en ces termes : < Couronnée de violettes, chaste et doucement aou^ hante Sappho. ^ Il lui déclare son amour avec tout l'embarras d'un cœur vivement épris : « Je veux dire quelque chose, mais la honte me retient, s» Horace a imité aussi plus d'une fois, mais en les amollissant peut-être, l^ chansons amoureuses d'Alcée. C*est Âlcée, dit-il lui-même, qu'il se propose sans cesse pour modèle, c'est le poëte « qui, au milieu des armes, ou quand il venait d'amarrer au ri-
i68 CHAPITRE X.
vage humide son navire battu des flots, chantait Bacchus, et les Muses, et Vénus et l'enfant toujours présent à ses cftlés^ »
Les poésies religieuses d'Alcée, ses hymnes aux dieux, ne devaient pas différer beaucoup, pour le fond des pensées, de ce qu*on trouve dans les vieilles poésies ioniennes inspirées du soufQe d'Homère. Mais, si Alcée se conformait, comme les poètes qui l'avaient précédé, aux traditions consacrées, aux formules ordinaires, aux épithètes reçues, il chantait du moins d'une façon nouvelle, car il ne s'adressait aux dieux ni dans le mètre héroïque, ni dans les rhythmes de Tyrtée et de Selon. Il est probable enfin que ces hymnes n'affectaient guère la forme narrative , et qu'ils se distinguaient des hymnes anciens par un ton plus vif et plus animé.
Mètre* lyriques d'Aleée.
Les mètres lyriques d'Alcée sont fort variés, et on conjecture que la plupart étaient de son invention. Il est certain du moins que la strophe nommée alcaïque, dont Horace a fait tant d'usage, était inconnue en Grèce avant Alcée. Cette strophe est une des plus heureuses combinaisons possibles des anciens pieds, dactyle et spondée, avec le trochée et l'ïambe : elle est courte, nette et preste; et je ne sache rien de mieux approprié à l'expression des sentiments passionnés, rien de plus vif, rien enfin de plus lyrique. La strophe sapphique elle-même, d'ailleurs co^iposée des mêmes éléments, et d'étendue analogue, n'a ni le même mouvement ni la même vigueur, et ne sent pas, comme la strophe alcaïque, le buveur et le soldat : aussi bien n'avait-elle guère été faite que pour exprimer des pensées d'amour. Je ne prétends pas que Sappho n'ait composé que des poésies amoureuses; je dis seulement que Sappho employait de préférence, dans ses poésies amoureuses, cette strophe qu'elle avait inventée. Les fragments de Sappho, comme ceux