I. Earipide, Aadromaque, jen 403 el suiranU
342 CHAPITRE XXIT.
Thucydide était né à Halimuute, dème de TAttique, ea Tan 47 L avant notre ère. Sa famille était une des plus ridies et des plus considérables d* Athènes. Son père descendait, ditron, d'un, roi de Thrace, et s'a mère était petite-fille de Miltiade, le vainqueur de Marathon, ou, selon d'autres, rapportait son origine au tyran Pisistrate. Les anciens oofitent que Thucydide, &gé d'environ quinze ans, avait assisté à une des lectures foites par Hérodote dans les assemblées publiques de la Grèce, et que, tout jeune qu'il fût encore, il avait été saisi d'admiration jusqu'à verser des larmes. C'est là, suivant quelques-uns, que s'était révélée cette vocation d'historien que Thucydide devait si bien remplir. Mais, comme vingt-cinq ans entiers se sont écoulés depuis ce jour jusqu'au temps où Thucydide, de son propre aveu, commença à recueillir les matériaux d'une histoire, et qu'à l'âge de quarante ans il n'avait encore rien écrit en ce genre, ni probablement en aucun autre, il est douteux que les applaudissements qui avaient accueilli Hérodote à Olympie aient donné, comme on le dit quelquefois, Thucydide à la Grèce. Ce qui est certain, c'est que Thucydide n'admirait que médiocrement le livre d'Hérodote : il reproche même assez rudement au vieil historien d'avoir eu en vue le plaisir du lecteur plus que son utilité, et d'avoir sacrifié trop souvent à l'amour du merveilleux. Mais c'est ici le jugement de Thucydide homme déjà mûr, préoccupé avant tout des enseignements politiques qui doivent découler de l'histoire, et travaillant avec effort, comme il le dit lui-même, afin de léguer aux siècles à venir un monument impérissable.
Thucydide, durant les premières années de la guerre, fut chargé d'importantes fonctions. Il s'en acquitta d'abord à la satisfaction des Athéniens. Mais, en 424, n'ayant pu réussir à empêcher Brasidas de s'emparer d'Amphipolis, il fut mis en jugement, et condamné à l'exil. Cet exil dura vingt ans, depuis 423 jusqu'en 403 ; car l'arrêt porté contre Thucydide ne fut révoqué qu'après la fin de l'interminable guerre. C'est dans la Thrace, à Scapté-Hylé, où il possédait, du chef de sa femme , des mines de métaux précieux, qu'il passa ces vingt années, suivant de Tœil toutes les fluctuations de la
fortune; se faisant rendre compte, par des agents qu'il payait, de tout ce qui se passait jour par jour dans la Grèce; méditant profondément sur les effets pour en découvrir les causes ; rédigeant enfin ce livre extraordinaire, qui n'estpas une des moins admirables merveilles de la pensée antique. On croit qu'il revint se fixer à Athènes, après le rappel des exilés. Quelques-uns disent toutefois qu'il vivait, à peu près vers ce temps, à la cour d'Archélaûs; d'autres, qu'il ne quitta point la Thrace, ni Scapté-Hylé. Plutarque dit formellement qu'il périt, en Thrace, sous les coups d'un assassin. Mais on pourrait facilement concilier tous ces témoignages. Rien n'empêche que Thucydide, tout en profitant de l'amnistie pour rentrer à Athènes, n'ait été faire visite au roi Archélaûs, et ne soit retourné de temps en temps voir ses mines de Thrace, jusqu'au jour où il tomba victime de quelque brigand, ou peut-être de quelque ennemi personnel; et il n'est nullement besoin, parce qu'il serait mort en Thrace, de supposer qu'il était mort au moment même où il se préparait à revenir dans sa patrie. L'opinion la plus vraisemblable, c'est qu'il mourut dix ans après le décret de rappel, c'est-ànlire en l'an 395 avant notre ère, et par conséquent dans sa soixante-seizième année.
Thucydide n'a point achevé son ouvrage, puisqu'il se proposait de le conduire jusqu'à la prise du Pirée et des longues murailles, et qu'il s'est arrêlé, dans son huitième et dernier livre, au milieu de la vingt et unième année de la guerre. Encore ce huitième livre n'est-il qu'une ébauche, mais où les aveugles seuls ne reconnaissent pas la main et le génie de Thucydide. Aucune partie de l'ouvrage n'avait été, ce semble, publiée par l'auteur. L'unique manuscrit qui en existât était heureusement tombé au pouvoir d'un homme en état de comprendre le prix d'un pareil trésor : cet homme était Xénophon. Si l'anecdote est véritable, ce n'est pas un de ses moindres titres de gloire d'avoir fidèlement transmis à la postérité le legs de Thucydide.
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Caraeière de TooTrave de ThaeydMe.
Le plan de Touvrage n'a pas besoin d'analyse , puisque c'est purement et simplement une narration chronologique, où les événements se succèdent avec la régularité de la succession même des saisons. C'est par étés et par hivers que compte l'historien, sans jamais se permettre, même pour plus de clarté, d'empiéter d'une année sur l'autre. Ce n'est plus, comme dans Hérodote, la poétique ordonnance d'une sorte d'épopée; ce n'est plus Homère, c'est pourtant un poëte encore. Cette assertion, qui semblera étrange peut-être, n'est que l'expression de la stricte vérité. Thucydide est poëte par le fait, sinon par l'intention; et son livre est comme une grande tragédie, fortement intriguée, avec ses péripéties et ses coups de théâtre, et dont le dénoûment devait être plus terrible et plus saisissant que toutes les cata« strophes de la maison d'Atrée ou de la race des Labdacides. Il connaît l'art de peindre les caractères par un mot, par un geste ; et il n'a pas besoin de décrire en détail les portraits de ses héros pour les figurer à nos yeux : il s'abstrait le plus qu'il peut de son œuvre, et il laisse parler les événements. Je me trompe, il intervient quelquefois, mais à la manière du chœur tragique, tantôt par de rapides et courtes réflexions, tantôt par de longues et magnifiques monodies. J'entends par là ces harangues qu'il met dans la bouche de ses personnages, et qui sont, non pas ce qu'ils ont dit, mais ce qu'ils ont dû dire, ce que Thucydide lui-même aurait dit à leur place. Il l'avoue ingénument; et, quand il n'en conviendrait pas, on n'aurait nulle peine à s'en convaincre. C'est là qm'il a prodigué les réflexions; c'est là qu'il a donné le commentaire moral, et, si j'ose ainsi parler, la philosophie des faits racontés. Et le style de ces harangues, qui n'a rien d'oratoire, comme le remarque Cicéron, et que des insensés pouvaient seuls, comme Cicéron le dit encore, prendre pour modèle dans la composition de véritables discours, ce style n'est pas sans quelque étrange analogie avec celui des chœurs de Sophocle et surtout d'Eschyle. C'est la même audace de
tournures, la même concision elliptique, la même vigueur et souTent le même éclat d'expressions ; c'est enfin la même Tiolence faite à Tesprit du lecteur, pour le forcer à chercher, à deviner même, avant de comprendre.
La narration est, en général, d'une simplicité extrême, et presque d'une absolue nudité, qui ne rappelle guère à l'esprit Sophocle ni Eschyle. Mais, dès que le sujet en vaut la peine, le récit s'anime et se colore, sans rien perdre de sa gravité; le poète reparait, et l'on entend, comme disait un ancien, jusque dans le mouvement des mots, jusque dans les sons heurtés des syllabes, le cliquetis des armes, les cris aigus des combattants, le bruit des navires qui s'entre-choquent et se brisent. Et ce n'est pas seulement dans le récit des batailles que Thucydide s'élève aux proportions majestueuses de la poésie. Le spectacle des grandes calamités humaines émeut son âme, et lui arrache de pathétiques accents. Il admire les nobles actions; il rend justice àtous les talents, à toutes les vertus; et la chaleur du sentiment pénètre et échaufife la diction, et lui communique je ne sais quelle indéfinissable vie, alors même que Thucydide exprime le plus simplement sa pensée. La fameuse description de la peste d'Athènes, à la fin du poëme de Lucrèce , n'est qu'une traduction du récit de Thucydide ; et cette copie, d'où le moraliste a disparu, et où il ne reste que le naturaliste poète, ne produit pas, à beaucoup près, la terrible mais salutaire impression de l'original. Il y a, dans Thucydide, bien d'autres récits, et dans presque tous les genres, que je pourrais alléguer à l'appui de mon opinion; mais je me borne à en indiquer un seul, c'est le récit du départ de la flotte athénienne pour l'expédition de Sicile. Et quelques-uns ont assez de grâce et d'élégance pour justifier le mot des anciens : Ici le lion a ri.
style de Vhaeydide*
On se ferait, du reste, une bien fausse idée du style de Thucydide, si l'on se figurait une sorte de prose poétique, comme celle du Tèléniaque ou des Martyrs. Thucydide ne se sertjamais des termes de la poésie. Sa langue est celle que
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parlaient les hommes de son temps à Athènes. C'est le pur attique, puise à Tendroit de la source le plus limande. Mais récrivain exerce sur les mots un de^tique empire : il \eaî fait rendre tout ce qu'ils peuvent donner de sens et d'images; il les range, non point à la place où ils se mettraient d'euxmêmes, mais à celle que désigne la raison pittoresque : ce sont là les hyperbates, ou interversions de l'ordre naturel des mots, que quelques-uns ont reprochées à Thucydide. Nul poète, même lyrique, n'a plus fréquemment que lui usé de cette figure. Pour Thucydide, d'ailleurs, comme pour les poètes, il n'y a guère d'autre grammaire que les convenances de l'oreille et du goût. Hais ces phrases, incorrectes en apparence, ne sont pas l'œuvre d'un art moins consommé que les plus régulières périodes des écrivains qui reprochaient à Thucydide et à Hérodote de n'avoir pas su écrire. Quedis-je? elles sont l'œuvre de l'art : celles-ci ne sont que les produits de l'artifice.
Depuis la première édition de cette histoire des lettres grecques, Thucydide a trouvé en France un traducteur digne de lui. Je n'apprendrai rien à personne en disant que, grâce au dévouement de M. Zévort, Thucydide est devenu aussi facile à lire qu'il était difficile auparavant. Ce qui ajoute encore au prix de cette œuvre d'érudition et de talent, c'est l'excellent morceau de critique qui est en tête. On n'avait jamais parlé de Thucydide avec une connaissance si approfondie, ni avec une si vive admiration, ni avec cette force de raison qui est l'éloquence même. C'est à ces belles pages que je renvoie le lecteur curieux de vérifier mes assertions sur le caractère du génie de Thucydide. Toutes ces opinions, que je n'avançais qu'avec une extrême défiance, M. Zévort les a reprises en détail, avec l'autorité de sa science, et leur a imprimé l'évidence absolue, incontestable , irrésistible. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce qui a plus particulièrement trait au style et à la diction de Thucydide.
« L'absence complète de tout développement périodique, l'usage fréquent de l'ellipse, les associations insolites de mots, donnent au style une apparence lyrique qui rappelle la manière de Pindare et des tragiques. On ne peut pas dire
que la lumière manque : elle jaillit, au contraire, de tant de points à la fois, qu'on est quelque temps à se reconnaître.... Quand on est assez familiarisé avec la pensée et la langue de Thucydide pour le suivre sur les escarpements où il aime à se tenir, on éprouve un plaisir analogue à celui du savant qjaij maître enfin de la clef d'une science, avance désormais avec assurance, et voit se découvrir devant lui des horizons infinis. Chaque pas est pénible encore ; mais la fatigue est largement payée : ce qui était obscurité au début, devient éœrgtqae précision ; la composition des mots, si embarrassante dans toutes les langues par le vague qu^elle introduit dans le discours en groupant les idées et en les présentant synthétiqnement et par masses, ne nuit en rien, chez Thucydide, à la netteté et à Texacte détermination des contours; elle ajoute même à la vigueur de la pensée et à Vefiet général, comme ces instruments qui semblent multiplier la lumière en concentrant tous ses rayons sur un seul point. L'antithèse, dont il fait un usage trop fréquent peut-être, nivant les habitudes du temps, ne formepas, du moins, disparate avec sa manière habituelle; car, saisissant les objets par leurs points culminants, les opposant pour les éclairer mutuellement, elle s'harmonise sans peine avec un style dont le procédé général est la mise en relief et comme la notation accentuée des choses. Ces oppositions, d'ailleurs, sont toujours simples, naturelles; elles naissent du sujet, sans affectation et sans recherche. Thucydide prodigue les inversions, an mépris de la logique ordinaire, souvent même de Tharmonie; il groupe les mots plutôt qu'il ne les arrange ; il les jette par grandes masses, et semble les violenter pour les faire entrer dans l'exécution de son plan ; comme on voit, dans une nature bouleversée, les éléments les plus divers, les rochers les plus abrupts, concourir à d'admirables effets d'ensemble. L'aspect général est heurté, sauvage, sans aucune trace d'arrangement artificiel : il n'y a rien à faire avec un pareil guide, pour le lecteur qui ne cherche que le plaisir. Mais Tefifet , est saisissant, l'impression durable, pour qui ne se laisse point décourager : du choc des mots et de leur désordre apparent, la pensée jaillit pressée, grave, imposante, terrible. »
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BxeclleBee momie de re«¥r«se de Vh«eydMe.
Je n'absous nullement Thucydide du reproche d'obscurité, puisque Cicéron lui-même affirme que ses harangues sont malaisées à comprendre. Mais je crois que notre ignorance et notre défaut d'application sont pour infiniment dans cette obscurité, comme dans celle de Sophocle ou d'Eschyle. Oui, pour le lire il faut l'étudier; oui, il faut le méditer pour le comprendre. Mais quelle ample récompense d'un travail qui par lui-même n'est pas sans charme ! Il en savait quelque chose, ce Démosthène qui, selon Lucien, copia huit fois de sa main l'histoire de la guerre de Péloponnèse. Ce que Démosthène cherchait , dans Thucydide , ce n'étaient pas seulement les secrets de la vraie diction attique, ni même cette science des intimes rapports de l'expression et du tour de phrase avec la pensée, où nul n'a jamais surpassé Thucydide; c'était aussi, c'était surtout cette explication des affaires humaines, si sage, si sévère et si grave, dont parle Cicéron; j'ajoute, si sublime parfois, et si profonde. Les événements racontés par l'historien n'ont pas toujours en euxmêmes un bien vif intérêt; le livre pourtant n'a pas vieilli d'un jour. C'est que l'homme, que Thucydide a si bien connu, etdont il a tracé la vivante et fidèle image, est encore aujourd'hui ce qu'il était au temps de Périclès et de Nicias, avec les mêmes vices, peu s'en faut, et les mêmes vertus : le tableau de ses passions, de ses erreurs, de ses crimes, et la consolante peinture desamagnanimité et de ses dévouements, n'ont pas perdu, ne perdront jamais, cet autre intérêt plus vif et plus intime qui saisit aux entrailles tout lecteur vraiment digne de se dire à lui-même le mot du poète : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »
Il parait que Thucydide s'était formé , dès sa jeunesse ,
^ aux études sérieuses et à la méditation , par les entretiens et
*les leçons du philosophe Anaxagore. C'est à cette école qu'il
puisa ce mépris de la superstition , ce profond respect pour
tout ce qui est beau , pour tout ce qui est bon , pour tout ce
[uiest saint y ces doctrines spiritualistes enfin , qui l'ont fait axer, lui aussi , d'impiété et d'athéisme par les sectateurs es faux dieux. Thucydide était d'ailleurs d'un caractère Kcitume et un peu triste, mais non pas morose, ni surtout indicatif. Il ne déclame point, comme Tacite, conlre l'es^ •èce humaine ; il ne trouve point son bonheur à noircir même ^5 scélérats; il sait rendre, inéme à ses ennemis, la justice ni leur est due ; et Cléon , qui avait été le principal auteur esa disgrâce, n'est pas devenu entre ses mains quelquechose 'analogue au vil esclave , au corroyeur paphlagonien , forgé ar les rancunes d'Aristophane. Thucydide ne loue pas léon ; mais il dit ce que Cléon a fait, le bien comme le mal. 'est la pratique des hommes, c'est la vie des camps , c'est i maniement des affaires, qui achevèrent l'œuvre ébauchée ar le philosophe de Clazomènes, et qui préparèrent Thucyide à sa noble mission. Les sophistes ni les rhéteurs ne irent pour rien dans cette élaboration lente et continue, las heureux qu'Euripide et que tant d^autres , Thucydide chappa à leurs délétères influences. Après Dieu, après .naxagore, il ne dut rien qu'à l'expérience et à lui-même, l n'a pas même dû recevoir, quoi qu'on en ait dit, les leons d'Antiphon de Rhamnunte. Ântiphon méritait, par ses alents et son caractère, d'exercer sur l'esprit de Thucydide empire qu'on lui attribue ; mais c'est lui probablement dont éloquence subit l'influence de cette forte nature , et qui deint digne, grâce à Thucydide, des éloges que l'historien li a décernés. L'artiste, dans Thucydide, est devenu ce li'il est , non point à l'aide de cet art prétendu , ou , comme •arlait Platon, de cette cuisine inventée ou perfectionnée ar Gorgias et les siens, mais par la contemplation des aniques chefs-d'œuvre , par la lecture assidue des œuvres non loins admirables qu'avaient produites la philosophie et la oésie durant les deux générations précédentes. Thucydide st le fils , et le plus légitime , à mon avis , de Parménide, 'Empédocle, de Simonide, de Pindare, surtout d'Eschyle; t l'héritage du génie n'a pas déchu entre ses mains.