‹ Histoire de la littérature greequeChapitre 97 sur 137 · ORATEURS DE LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE AV. J. C · texte numérisé non relu

ORATEURS DE LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE AV. J. C

lui-même, on peut juger de ce que sont des plaidoyers composés pour d'autres, ou des discours d'apparat. Son Oraisim funèbre des gtierriers d'Athènes morts en secov/rant les Corin'' ihiens est insipide. Nous ne pouvons pas nous faire à l'idée d'une éloquence sans enthousiasme et sans pathétique. Lyifiias avait écrit, pour Socrate accusé, un discours apologéti- /que, que Socrate refusa. Si nous ne connaissions pas les motifs /de ce refus , nous serions tenté de supposer que Socrate se / défiait de l'éloquence de son ami , et qu'il ne se souciait pas 1 d'être défendu par le froid accusateur d'Ëratosthène. I Depuis que ceci a été imprimé pour la première fois , un professeur de l'Université, M. Jules Girard, a écrit, au sujet de l'atticisme de Lysias, une ingénieuse et savante dissertation. M. Girard ne tente point, contre nature, de faire de Lysias un prototype de Démosthène : il insiste avec raison sur les vraies qualités de l'écrivain , sur les services que Lysias avait rendus au bon goût par ses exemples, sur le charme de son style, sur l'admirable pureté de sa diction. Il ne m'en coûte rien d'admettre les résultats de cette étude approfondie. Tout ce que j'ai prétendu, c'est que Lysias ne remplit point l'idée que nous sommes en droit de nous faire de l'éloquence complète, du complet orateur. M. Girard le dit comme moi : seulement, il fait ses réservés en faveur de l'homme à qui Téloquence a dû de pouvoir atteindre à la perfection du style oratoire. Après avoir montré ce qui distingue éminemment l'art grec et la poésie grecque : « L'éloquence athénienne, dit-il, si on se la représente à son plus haut degré de perfection, offre les mêmes caractères de précision , de beauté et de grandeur : c'est l'accord d'une pensée juste et belle avec une expression juste et belle. Les Athéniens jouissent alors avec bonheur de cette puissance d'une langue qui rend immédiatement, sans effort et sans détour, chacune des beautés, chacune des délicatesses de la pensée qu'elle traduit, tant les rapports des mots et des idées sont exacts , tant leur union est intime ; si bien que l'harmonie des paroles fait saisir en môme temps cette harmonie immatérielle des idées qui est la musique de l'âme. Cet idéal sublime n'est point dans Lysias : ni la nature de

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ses oettvréB» ni celle de son esprit ne le comportaient s'il fut donné quelquefois à ses successeurs de l'atteindre, ils en furent en partie redevables à celui dont ils ne purent surpasser l'élégante précision et la gracieuse sinxplicité. Ds durent marcher dans la voie qu'il avait le premier tracée d'une manière certaine; et la langue qu'il leur livra possédait déjà les qualités les plus essentielles au digne instram^t de la grande éloquence. Il fallut seulement nourrir davantage cette éloquence un peu maigre , et distribuer des nuances plus riches et plus éclatantes sur cette teinte douce et unie qui était répandue également partout. Denys d'Halicamasse compare les œuvres de Lysias à ces peintures anciennes qui manquaient des ressources d'un art plus avancé, et n'offraient encore ni la variété des couleurs , ni les effets d'ombre et de lumière, ni la science des tons et de la perspective, mais charmaient cependant par la correction irréprochable du dessin et l'inimitable pureté des contours. Ou bien aufisi elles lui rappellent le talent déjà fin et gracieux du sculpteur athénien Galamis, que devait bientôt éclipser la souplesse plus savante et la majesté plus hardie de Phidias. » U n'y a, ce me semble, aucune contradiction entre ce qu'on vient de lire et ce qu'on a lu plus haut. En tout cas, c'est pour moi une vérilid)le bonne fortune de pouvoir offrir au lecteur cette page à la fois solide et intéressante.

XËNOPHON.

T» BI XÉROPUOK. — XÉNOPHOR liClUTAIH.— OUVBAGES DE XÉROPHOR.— TtàlTiS PHIL0S0PHIQUB8, DULOOOBS, ETC. — OOMPOSITIORS BISIO- BJQOES. — jh.OQUSNCB SE XJ&ROPBOR.

▼le de iLéwk^phmn»

Nous venons de parler d'hommes sur lesquels Socrate avait exercé une influence plus ou moins directe : en voici un qui fut son disciple dévoué, son panégyriste, et qui dut à Socrate d'être un brave, un philosophe, un esprit ouvert à toutes les connaissances, un écrivain sérieux, utile, exempt de tous les défauts que prisait alors le vulgaire, sinon doué d'un véritable génie. Je veux parler de Xénophon, l'auteur de tant d'ouvrages si divers et si justement estimés.

Xénophon, fils de Gryllus, naquit à Erchie, un des bourgs de l'Attique, vers l'an 445 avant notre ère. A dix-huit ans, il commença à suivre les leçons de Socrate, et il demeura, durant de longues années, un de ses plus assidus auditeurs. En 424, à la bataille de Délium, Socrate lui sauva la vie. Poussé par l'esprit d* aventure et par le désir de s'instruire, Xénophon, âgé de plus de trente ans , se mit à voyager, et finit par s'engager au service de Gyrus le Jeune. C'est lui qui ramena d'Asie, après la bataille de Cunaxa, l'armée des Dix Mille, dont les principaux chefs avaient péri. Quand il rentra à Athènes , Socrate venait d'expirer, l^énophon avait déjà publié quelques opuscules : la mort de fon maître bienaimé décida sa vocation d'écrivain. Il C(»ni(osa YApologie.de Socrate et l'intéressant recueil des conve^ations du philosophe, intitulé Mémoires de Socrate y nouvelle apologie, plus naïve et plus complète, et grâce à laquelle la monstrueuse sentence fut appréciée bientôt comme elle le méritait., et les accusateurs de Socrate plongés à jamais dans l'infamie.

Le spectacle des déportements de la démagogie athé-

nienne remplissait Tâme de Xénophon d* amertume et de dégoûts. Il s'était lié d*amitié avec le roi de Sparte Agésilas, dont il admirait le grand caractère ; et les institutions de la ville de Lycurgue séduisaient son esprit, ami avant toot de l'ordre, de la justice, de la simplicité. Suspect de laconisme, comme on disait, c'esl-k-dire de partialité pour les Lacédémoniens, le premier prétexte qu'il donna contre lui fut saisi avec passion : un décret public lui interdit le retour, dès qu'il fut parti pour rejoindre Agésilas, qui faisait la guenre en Asie. Il se regarda désormais comme un véritable Lacédémonien , et il n'hésita point à prendre parti contre Athènes, dans les querelles intestines de la Grèce. En 394, à Goronée , il combattait à c6té d' Agésilas. Mais là finit sa vie publique. Les Spartiates lui avaient donné des biens en Êlide, k Sciilunte , près d'Olympie : il se retira sur ses domaines, et il y vécut en repos jusqu'à une extrême vieillesse, occupé d'agricullure et de chasse, et composant ces livres qui lui ont fait une belle renommée. Il avait plus de quatrevingts ans quand les Athéniens, réconciliés avec les Spartiates , révoquèrent i'arrôt de bannissement porté contre lui. Mais il ne parait pas que Xénophon soit jamais revenu se fixer dans sa patrie. Il s'était marié assez tard , et il avait alors deux fils dans la fleur de Tftge. Ces deux jeunes hommes combattirent dans les rangs de l'armée qui fut défaite à Mantinée, en 363, par Épaminondas. Gryllus, l'un des deux, y fut tué. On dit que lé père célébrait un sacrifice quand on lui apporta la funeste nouvelle. Il ôta la couronne qu'il avait sur sa tête; puis, ayant appris que Gryllus était mort en brave, il la remit sans verser une larme, disant : « Je savais bien que mon fils était mortel. » Mais , malgré cet effort de résignation , s^ douleur fut profonde , et dura tout le reste de sa vie. Pour, se distraire et se consoler, il se remit, avec plus d'ardeur et de fécondité que jamais , à composer de nouveaux ouvrages, et il ne suspendit ses travaux qu'à son dernier jour. Il avait quatre-vingt-dix ans, dit-on, quand il écrivit le traité des Revenus de VAttiqw^ si toutefois ce petit livre est de lui. Il mourut peu de temps après, à Gorinthe, en l'année 355 ou 354 avant notre ère.

XËNOPHON. 381

ILénopliOB écrlTAln.

Les éloges que les anciens ont décernés à Xénophon se rapportent uniquement à son style. Cicéron , par exemple, dit que ce style est plus doux que le miel , ou bien encore que les Muses ont parlé par la bouche de Xénophon. Quintilien se borne à répéter à peu près la même chose , sinon qu*il applique à Xénophon le mot d*un poète comique à propos de Périclès , que la Persuasion était assise sur ses îèv^res. U est certain que les écrits de Xénophon sont en général d'une agréable lecture. Ils le doivent sans doute à la simplicité 9 à la clarté de l'élocution, à cette çrâce non maniérée dont parle Quintilien ; mais ils le doivent bien plus encore à Tintérêt ou à Futilité des choses qu'explique ou que raconte Fauteur. Si Xénophon avait passé sa vie à composer des discours , il aurait pu avoir des admirateurs à Athènes, ou parmi les amateurs de Fatticisme ; mais on ne le lirait plus guère aujourd'hui, car il n'avait point ce feu sacré sans lequel il n'est pas d'orateurs. Xénophon ne manquait pas d'imagination , mais de cette imagination qui ne convient qu'aux genres tempérés. U était presque tout raison, si je puis dire. Cette raison s'animait assez pour n'être point froide ; mais jamais Xénophon ne connut la passion ni l'enthousiasme. Il a décrit lui-même, bien mieux que ne l'ont fait tous les critiques anciens ou modernes , le carac» tère particulier de son style et de ses ouvrages. C'est dans le dernier chapitre du traité de la Chasse. Au lieu de discourir, après tant d'autres, sur des quaUtés qui ne nous sont pas parfaitement sensibles, je traduirai cette page, curieuse à plus d'un titre , car on y trouve Fopinion personnelle de Xénophon sur ces sophistes qui nous ont occupés.

« Tadmire que ces hommes appelés sophistes prétendent pour la plupart guider les jeunes gens à la vertu , tandis qu'ils les mènent au vice. Car nous n'avons encore vu personne que les sophistes du jour aient rendu homme de bien ; et eux-mêmes ne publient pas d'écrits dont la lecture [puisse faire des hommes vertueux. Us n'ont

presque jamais composé que des ouvrages frivoles, qai ne servent qu*à amuser inutilement la jeunesse, et où la vertu n'entre pour rien. Ceux qui espéraient vainement y trouver quelque instruction solide perdent leur temps à les lire : ils n'ont plus le goût des études utiles , et ib apprennent des choses mauvaises. Je reproche fortement aux sophistes des torts aussi graves. Mais je les blâme aussi de remplir leurs écrits d'expressions recherchées, et jamais de bonnes pensées , capables de former les jeunes gens ï la vertu. Pour moi, je ne suis qu'un homme vulgaire; mais je sais que la première instruction morale vient de la nature même : après elle , il faut consulter les hommes vraiment sages et éclairés , et non pas ceux qui ne connaissent que l'art de tromper. Peui^tre mon style est-il dépourvu d'élégance. Je ne suis point jaloux d'un tel avantage ; mais j'ai à cœur de tracer les leçons nécessaires à ceux qui se forment à la vertu : or , ce ne sont pas des mots qui peuvent instruire ; ce sont des pensées , si elles sont bonnes. Bien d'autres que moi blâment les sophistes du jour, mais non pas les philosophes, de mettre toute leur industrie aux mots , et de négliger les choses. Je sais que leurs écrits sont bien composés, et avec méthode : aussi n'auront-ils pas de peine à reprendre sur4e-champ ce qui est défectueux en moi. Au reste , j'écris pour être vrai ; non pour faire des sophistes , mais des sages et des gens de bien. Je veux que mes ouvrages soient utiles , et non pas seulement qu'ils le paraissent; car je veux que nul n'en puisse jamais renverser les principes. jLes sophistes , au contraire , ne parlent et n'écrivent que pour tromper et pour s'enrichir ; et ils ne sont à personne d'aucune utilité. Car il n'y eut jamais et il n'y a pas maintenant un seul sage parmi eux : ce leur est bien assez qu'on les nomme sophistes, titre flétrissant, aux yeux du moins des hommes d'un sens raisonnable. >

Le style de Xénophon n'a rien d'artificiel comme celui des sophistes , ni même d'artistement travaillé comme celui de Thucydide. Non pas qu'il soit absolument sans art ; mais l'art n'y est qu'à l'état latent, si je l'ose dire : l'écrivain ne

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TÎse point h l'effet ; il s*appliqiie mriquement à exposer arec nefteté sa pensée , à la montrer tout entière , à en bien dëlimiter la portée et Tétendae. L*art de Xénophon consiste à tout dire, et non pas à rien faire deriner ; à suiTre exacte* ment tes déductions , et non pas à surprendre TassentimeDt; b cfaorâir les tours et les expressions les {dus naturels, et non pas les plus saisissants ; enfin à placer les termes, non point en raison de leur vdeur pittoresque ou musicale, mais^ là où les appellent Tusage commun et le génie de la langue.

Je n€ saurais trop féliciter Xénophon d'avoir si bien eu u>nscience de la nature de son talent, et de s'être volontairement réduit au rôle d'écrivain pratique. Ses plus mé* iiocres ouvrages , ceux où il est tombé souvent au-dessous ie lui-même , Y Apologie de Socrau , par exemple , et ' Éloge <FAgésilas , sont ceux précisément où il a voulu pren- Ire quelquefois un ton plus élevé , et atteindre à la dignité aratoire. Mais, grftce à Dieu , il a presque toujours su mesurer sa tâche à ses forces. Ses livres ne sont paa tous des :hefs-d*<Buvre ; mais il n'y en a pas un seul qui soit une oeuvre sans valeur. Aussi bien Xénophon est-il autre chose p'un habile constructeur de phrases. C'est un homme d'expérience et de goût, qui rédige les leçons qu'il a entendues; tjui raconte les événements dont il a été témoin, ou qu'il a entendu raconter; qui communique les observations qu'il a Faites lui-même sur les chevsuix, sur la chasse, sur les finances, sur la politique, sur mille sujtes. C'est un poly* ^aphe presque universel, qui écrit non pas pour faire parler de lui , ni pour un vil lucre , mais pour éclairer les liommes et les rendre meilleurs. Voilà ce qui fera vivre à jamais ses écrits , même les plus faibles, parce qu'il a laissé plus ou moins dans chacun d'eux quelque parcelle de son Ime.

Le plus précieux et sans contredit le plus vivant des

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ouvrages de Xénophon, c'est le recueil des conrersations de Socrate , ces Mémoires dont j*ai cité ailleurs un passage. Ce n'est pas que Xénophon se soit donné beaucoup de peine , ni pour en disposer les parties dans un ordre satisfaisant, ni même pour reproduire dans toute leur vérité dramatique ces scènes où Socrate est le principal acteur. Il s'est contenté de choisir, parmi les conversations qu*il avait jadis rédigées, celles qui pouvaient le mieux servir à l'apologie des doctrines de son maître, et d'y ajouter quelques réflexions , pour mieux faire ressortir le sens des actions ou des paroles de Socrate; puis il a mis le tout dans un ordre tel quel , ou à peu près , et l'a partagé en p quatre livres. On accuse Platon d'avoir donné à Socrate |^ plus d'esprit qu'il n'en avait : Xénophon , au contraire, lui en a 6té quelque peu. Certes , le vrai Socrate avait plus de verve, plus de finesse et plus de grâce que celui des Mémoires, Mais cette image est fidèle , bien que sensiblement affaiblie : c'est toujours Socrate, c'est-à-dire le plus aimable et le meilleur des hommes. Xénophon a fait mieux que justifier Socrate, il l'a fait aimer.

V Apologie est un morceau fort court , demi-oratoire, demi-polémique , qui ne vaut pas la moindre des petites conversations des Mémoires. L*Économigue et le Banquet sont deux dialogues socratiques , le premier sur l'administration domestique et l'agriculture , le second sur divers points de morale. L'^iéron est un dialogue entre le tyran Hiéron et le poète Simonide : c'est le parallèle du tyran et du simple citoyen , avec des observations judicieuses sur l'art de gouverner les hommes. Ces dialogues , où Xénophon a mis du sien beaucoup plus que dans les Mémoires ^ et aussi les traités politiques sur les Constitutions de Sparte et d'Athènes et sur les Revenus de VAttique, suffisent à faire classer Xéno-* phon parmi les philosophes moralistes , non pas au premier rang, tant s'en faut , mais à un rang très-honorable encore.

D'autres traités, d'un genre fort différent de ceux-là, VÈquitatUm , le Commandant de Cavalerie , la Chasse , sont ceux peut-être qui renferment le plus d'idées originales, et qui prouvent le mieux la fécondité de l'esprit de Xéno-

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phon. n était passé mattre dans les arts dont il traçait les princijpes : il les décrit en maître , et a^ec amour. Malheureusement tout a changé depuis. Presque tout Tiutérét pratique de ces trois ouvrages a disparu; et d'ailleurs, ils sont d^une nature trop spéciale pour que je me hasarde à en dire tout le bien que j'ose en penser en moi-même.

Le livre qui a fait la réputation de Xénophon comme historien, son chef-d'œuvre à coup sûr, c'est VAnabasey autrement dit le récit de l'expédition de Cyrus le Jeune dans la haute Asie, et de la retraite des Dix Mille. Xénophon en était : il s'y trouvait à peu près par hasard, comme il le conte lui-même ; mais , après la mort des chefs de l'armée grecque , il fut un des cinq chefs nouveaux qu'on élut, et qui commandèrent l'immortelle retraite. La narra-» tion est exacte, détaillée, méthodique, sufBsamment animée. L'ouvrage est bien composé, et l'intérêt se soutient d'un bout à l'autre de ces sept livres. II n'y a pas de ce qu'on pourrait appeler des morceaux brillants. Les portraits ^ même celui de Cyrus , sont dans une manière simple et un peu nue , et ne tranchent pas sur le ton du reste de l'ouvrage. Les harangues ne sont guère que ce qu'elles ont dû être dans la réalité : des exl\prtations , des conseils , des explications, comme en comportaient et les circonstances» et les habitudes d'une armée composée de volontaires. L'historien ne s'oublie point non plus à décrire en détail les pays qu'il a traversés , ni à faire de complets tableaux des mœurs et de la physionomie des peuples qui les habitent : quelques traits lui suffisent, et ceux-là seulement que le lecteur a besoin de connaître , pour comprendre la nature des obstacles dont les Dix Mille eurent à triompher. Ce qui charme surtout , c'est la modestie du narrateur, qui avait eu lui-même une part si grande dans le salut de ses frères d'armes ; c'est son courage , c'est sa persévérance indomptable ; c'est cette piété non affectée, qui lui fait voir toujours présente une sorte de providence divine , et qui lui fait

naïvement rapporter à quelque inspiration d*6n haut les résolutions généreuses et énergiques que lui dictait Théroïsme de son cœur. L'homme avait été grand dans de terribles conjonctures : Thistorien n'est pas demeuré indigne de l'homme.

Xénophon, qui avait publié l'ouvrage de Thucydide, en a écrit la continuation, et il a poussé son récit jusqu'à la bataille de Mantinée. Les EdUniques^ c'est le titre de cette histoire, divisée en sept livres, n'ont guère d'importance que par la pénurie de renseignements où nous sommes relativement à ce demi-siècle dont elles comblent à peu près la lacune. C'est un récit incomplet, sans trop de suite, généralement peu impartial, et où l'on ne reconnaît pas toujours l'esprit, sinon la main, de l'auteur de VAnabase. H faut plus que de la bonne volonté pour y trouver, comme font quelque&-un9, rien qui rappelle la marche d'Hérodote et sa manière. Ce n'est pas Hérodote qui aurait si légèrement glissé sur des événements tels que la paix d'Ântalcidas et la bataille d'Ëgos-Potamos ; ce n'est pas lui surtout qui aurait oublié, comme fait trop souvent l'historien, les noms glorieux de Pélopidas, d'Épaminondas, de Conon, de TimoÂée. B faut bien dire queXénophon, à quatre-vingts ans passés, avec ses préjugés politiques, et dans une retraite où les moyens d'information devaient lui faire un peu défaut, n'était pas à la hauteur d*une tâche qui eût exigé des recherches considérables, un jugement ferme et presque intrépide, quelque chose de doux à tous les bons, de rude à tous les méchants, Thucydide enfin, avec sa soif du vrai et son ftme puissante. Ce n'est pas que la faiblesse de l'ftge s'y fasse beaucoup remarquer par l'affaiblissement du style. C'est quelquefois encore la narration de Xénophon, agréable, variée, pleine de naturel et de grâce; et c'est toujours la diction de celui qu'on regardait comme le plus charmant des prosateurs attiques. Mais il s'agissait, dans un si grand sujet, d'autre chose que de récits bien faits et de bon style.

Xénophon n'était guère plus à l'aise quand il écrivait son Agésilas, quoique ce fût l'éloge d'un ami et le récit d'une vie qu'il connaissait très-bien. Le ton oratoire ne lui va qu'à

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demi ; d^ailleurs il y avait, dans un tel panégyrique, si vrai qu'il fût au fond» mainte occasion de blesser la vérité de rhistoire, la vérité vraie ; et c'est à quoi Xénophon^ en plus d'un lieu , n'a pas manqué, non point sciemment, mais par un effet de ses préoccupations laconiennes.

La Cyropédie^ qui est aussi une œuvre de l'extrême vieillesse de Xénophon, est celle pourtant où il a le mieux déployé toutes les ressources de son esprit, tous les agréments de sa narration et son style. C'est, soi-disant^ comme Tannonce le titre, le tableau de l'éducation du grand Gyrus et l'histoire de sa vie ; mais la fiction tient dans ce tableau et dans cette histoire infiniment plus de place que la réalité. C'est une sorte de roman historique en huit livres, où.perscmnages et épisodes, fort intéressants d'ailleurs, ne ressemblent pas beaucoup à ce que nous savons de plus certain et sur les événements qui ont troublé le monde oriental au sixième siècle, et sur le caractère des hommes qui ont figuré dans ces révolutions. Xénophon a voulu donner à ses contemporains des leçons de politique et de morale, bien plus que leur narrer les faits et gestes de Gyrus et de son peuple. Aussi a-t-il transformé les barbares en hommes parfaitement policés, en savants, en philosophes. Les Perses de l'anden temps sont une sorte d'idéal qu'il présente à l'admiration et aux méditations de la Grèce dégénérée. Gyrus est le portrait non moins idéal de l'homme digne de commander à des hommes. Mais , malgré le charme de cette production singulière, on ne saurait s'empêcher de regretter que Xénophon, qui devait si bien connaître la Perse et ses annales, ne nous ait pas donné simplement l'histoire authentique de la vie et des conquêtes de Cyrus.

Si Xénophon avait fait, comme Lysias, le métier d'orateur, il aurait eu , dans la postérité , le sort de Lysias. On ne le lirait plus aujourd'hui. Ce n'est pas qu'il soit aussi étranger à la vraie éloquence que le fils de Céphale. Je prétends seulement qu'il n'avait ni cette passion ardente , ni cet enthou-

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