ESPRIT DES PRINCES. — LES ACADÉMIES
vait les généreuses ou sublimes hardiesses de Telesio, de Carapanella, de Bruno, de Sarpi, de Cardan, il faudrait souhaiter que la folie des princes n'eût pas de bornes, puisque le nombre est si petit des hommes de courage qu’elle a suscités jusqu’à ce jour. En réalité, les despotes manquent de prévoyance, et, par là, préparent de loin leur ruine. Ne se voyant pas directement menacés par l’étude désintéressée des sciences, ils les tolèrent plus volontiers qu’ils ne font des lettres, sans s’apercevoir que l’étude même du plumage des oiseaux conduit de proche en proche aux questions générales, dont l’examen est funeste au pouvoir souverain. Par un goût irréfléchi de l’applaudissement public, les papes, les ducs, usurpateurs ou légitimes, les magistrats électifs, au dix-septième siècle, fondent ou enrichissent des bibliothèques publiques : à Florence la Magliabechiana, à Milan l’Ambroisienne, à Venise celle de Saint-Marc, à Rome celle du Vatican. Ils encouragent une certaine instruction, que dispense la Compagnie de Jésus, et qui subit, à leur insu, l'inévitable loi du progrès dans les mains mêmes de l’ordre qui aurait dû conserver le plus soigneusement l’esprit du moyen âge. Us tolèrent les velléités d’indépendance au sein des Académies, et permettent à celle des Lincei, dont l’emblème était un lynx, de n’admettre, dans Rome même où elle s’était fondée, aucun prêtre, aucun moine parmi ses membres; à celle des Gelés de Bologne, et du Cimento de Florence, de s’occuper des sciences et non des mots. Ainsi l’on vit des savants se faire un nom qui est connu de l’Europe entière, Torricelli entre autres, Viviani, Redi, Magalotti et Cassini.
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De grands travaux s’accomplissaient dans l’ombre, sous le couvert des puérilités académiques. Comment un prince n’eiit-il pas souri avec complaisance à cette académie des Apatisti ou hommes sans passion, qui faisaient monter en chaire un enfant et recueillaient le premier mot sorti de sa bouche comme inspiré d’Apollon, comme devant servir de clef pour résoudre la question donnée, et de texte à de savantes, à d’intarissables improvisations !
C’est ainsi que les Apatisti procédaient aux graves recherches de la science. Dans l’ordre des lettres, ils s’abandonnaient, à l’exemple de leurs devanciers, au misérable plaisir des jeux poétiques, des reparties ingénieuses, des insignifiants impromptus. Le dix-septième siècle est l’époque, pour parler comme Sismondi, du mauvais goût cherchant à couvrir la stérilité, et, ce qui est pis, de la stérilité dans l’abondance. Jamais on n’écrivit davantage, ni sur plus de matières ; il y a des monceaux d’ouvrages sur les sciences, l’architecture, la peinture, l’art militaire, la grammaire, sans parler des innombrables traductions d’auteurs anciens ; mais les œuvres originales sont, pour la plupart, techniques, et, quand elles traitent de philosophie, écrites en latin ; l’expression de la pensée n’y est pas littéraire, et les traductions mêmes, qui conservent le mérite de la langue et du style, n’ajoutent rien, à cet égard, aux progrès que le seizième siècle avait faits.
L’éloquence ne pouvait fleurir sous l’oppression politique aggravée encore par l’inquisition religieuse. On ne loue guère les avocats célèbres, Francesco d’Andrea à
LES ACADÉMIES. — LES PHÉDICATEURS.— LA CRITIQUE. 301 Naples, Farinacci à Rome, que de leurs gestes énergiques et de raccenl de leur voix. Le dominicain Riccardi, le capucin Girolamo des Narni, le jésuite Giuglaris portaient dans la chaire évangélique, où ils passaient pour les maîtres de la parole, un langage exagéré, prétentieux, ridicule. On cite ce prédicateur qui, pour représenter la Madeleine pleurant sur ses fautes, disait qu’elle les baignait avec ses soleils et qu’elle les essuyait avec ses ondes, par quoi il faut entendre les yeux et les cheveux flottants. Le père Segneri, nourri des anciens, essayait du moins de remettre en honneur la simplicité des premiei’s âges, et son élocution parut si pure que ses sermons sont au nombre des textes de langue ; mais il réduisit l'éloquence à une argumentation serrée, et ne s’aflranchit, malgré ses efforts, ni de l’érudition indigeste, ni des ornements déplacés, ni de la mythologie païenne, ni des miracles extravagants.
11 y a plus de mérite et de goût dans les travaux déjà nombreux d’une critique naissante et dans des traités littéraires moins rares qu’au siècle précédent. La Rhétorique de Castelvetro, les Considérations de Tassoni sur Pétrarque, le Traité du style, œuvre du cardinal Fallavicino, les Commentaires de Boccalini sur Tacite, d’autres écrits de Dati et de Menzini, des pères Bartoli et Ceva, étaient propres à diriger les écrivains, s’ils n’eussent été emportés par le courant. Les Nouvelles du Parnasse [Ra g giiagli del Pamasso), principal ouvrage de ce Trajan Boccalini que le cardinal Bentivoglio appelait l’anatomiste de Tacite (lootj-1613), ne sont pas une histoire littéraire, parce que l’esprit de système y est trop
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marqué pour n’en pas bannir la justice, mais elles répandent du moins une vive lumière sur la littérature du temps.
Si quelques noms de prosateurs italiens ont franchi les Alpes au dix-septième siècle, c’est plutôt grâce aux matières traitées qu’au talent et à l’art de ceux qui les traitaient. Scipion Malfei écrit pourtant sur eux cette phrase étonnante, qui nous doit mettre en garde contre le tact ou l’équité littéraire de ce savant écrivain ; « Sarpi, Davila, Bentivoglio peuvent aller de pair avec Machiavel, Guicciardin et Varchi. » Comment ne pus sentir que Machiavel n’est pas moins supérieur aux autres historiens de son siècle que ceux-ci le sont à leurs prétendus rivaux du siècle suivant !
Pietro Sarpi, en religion Fra Paolo (1552-1623), est fort connu pour son Histoire du concile de Trente; mais il le doit moins à cet ouvrage, où les faits sont exposés sans ordre, où le style manque de propriété dans les termes et de netteté dans la diction, qu’à sa fermeté courageuse envers la cour de Rome, et aux vicissitudes d’une vie que menacèrent des assassins apostés par ses ennemis. Son sujet n’a plus l’intérêt qu’il offrait jadis à des générations plus croyantes, ou à des critiques trop indulgents. On ne dirait plus avec Mahly que Sarpi est un modèle dans l’art d’écrire l’histoire ; mais si l’on veut donner à cet auteur tout son prix, on doit lire l’ouvrage que publia , pour le réfuter, le cardinal Pallavicino (1607-1677). Plus fleuri et plus curieux du beau style, Pallavicino écrivit moins une histoire qu’une apologie de la cour de Rome et de la conduite qu’elle tint à Tiente
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dans les longs débals du Concile. S’il faut choisir entre deux adversaires qui sont à la fois juges et parties, contre les attaques d’un moine les défenses d’un prince de l’Église ne sauraient prévaloir.
Enrico Davila (1576-1631) est avec Sarpi presque le seul historien de ce siècle dont on se souvienne hors de l’Italie, et sans aucun doute il doit sa renommée au choix de son sujet. Son père l’avait' conduit en France, dès sa jeunesse, et placé en qualité de page auprès do Catherine de Médicis. A la mort de sa protecirice, le jeune page prit du service dans les armées de la France et ne les quitta, pour rentrer dans sa famille à Padoue, que lorsqu’on put croire la paix assurée par le traité de Vervins. Davila rapportait en Italie une foule de documents pour VHistoire des guerres de religion, dont il avait conçu le dessein, et, ce qui n’est pas moins nécessaire, le souvenir précis des lieux, qu’il avait visités.
A ce grand travail il consacra les loisirs que lui laissait la République de Venise, à laquelle il avait désormais consacré son épée. Des erreurs de géographie et de noms propres déparent son ouvrage ; mais le style en est simple et clair, quoique sans élégance ; l’historien sait choisir parmi les détails et ne point confondre les minuties avec les choses importantes ; il scrute les sentiments des personnages, il pénètre les causes et les effets, et sa partialité excusable envers scs bienfaiteurs ne l’empêche pas de flétrir la Saint-Barthélemy. Ce livre, dès son apparition, fut recherché en France pour la matière, que nul n’avait traitée encore, et en Italie pour la
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marche du récit ,plus habilement conduit, c’était du moins l’opinion générale, que le récit même de Guicciardin. Peut-être la mort tragique de Davila, qu’un brutal maître de poste tua presque sans motif d’un coup de pistolet, ne fut-elle pas inutile à la gloire très-exagérée qu’on ne marchanda pas à cet historien.
Il y a bien moins de génie encore dans Vllistoire des fjmrres civiles de Flandre, qu’écrivit vers le même temps le cardinal Bentivoglio (1579-1644). Si cet historien paraît estimable, c’est qu’ayant été nonce du Saint-Siège dans le pays même, il connaît bien les événements ; c’est surtout qu’on le compare au jésuite Strada, qui a traité le même sujet en latin. Il n’en est point de plus beau que ces luttes héroïques d’où sortit la République des Provinces-Unies; mais il eût fallu aimer ce petit peuple qui revendiquait si fièrement son indépendance ; or, Bentivoglio ne prend la plume que pour soutenir les intérêts de Rome, ou, du moins, il s’étudie à n’en pas contrarier les doctrines. 11 loue sans pudeur Philippe II, il approuve les rigoineux moyens qu’employait l’Espagne pour étouffer la rébellion dans le sang des rebelles. 11 juge, au reste, sans approfondir, il ne pénètre pas les conseils secrets : il écrit d’un style élégant et correct, mais qui atteint l’harmonie par le remplissage, et se plaît aux arguties, aux antithèses, à toutes les recherches du temps. «11 a illustré la pourpie avec l’encre ; » ainsi parle de lui le cardinal Pallavicino, dans un langage qui sied à tous les deux.
Tels sont les meilleurs historiens de cetle période ; ils n’osent être vrais, ils ne savent intéresser, que sur des