‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 104 sur 169 · LES POÈTES. MARINI · texte numérisé non relu

LES POÈTES. MARINI

nuyeux, que Henri lY flatta du titre de chevalier la vanité de Marini. h'Adone, longuement loué par Chapelain, obtint en France une édition splendide, et, quarante ans plus lard^ le président Nicole essayait de le traduire en vers. Non moins bruyant en Italie, ce triomphe y fut plus disputé. Livres, libelles infâmes, violents outrages, rien ne manque dans cette querelle, pas même les coups de fusil. Mais les partisans du poète eurent raison de ses adversaires : les admirateurs de Lope de Yega le devaient être de Marini ; durant tout le dix-septième siècle, ils le placèrent au-dessus des classiques italiens. 11 ne lui manqua même pas celte gloire qu’obtiennent les demi-grands hommes de susciter un troupeau d’imitateurs : les siens ajoutèrent au faux la platitude et l’ineptie.

Deux Bolonais, Preti et Àchillini, se distinguèrent parmi tous les autres. Ce dernier mit ce qu’il avait de talent au service de la cour de France, principale source, à celte époque, des faveurs royales en Europe. Citer une phrase de lui, c’est déjà trop, mais quel moyen meilleur de caractériser le goût d’un temps que charmaient ces prodigieux écarts de l’imagination ? « Je vois mon Lesbin avec la fleur des fleurs à la main ; je respire la fleur, je soupire pour le pasteur ; la fleur soupire des odeurs, Lesbin res-, pire des ardeurs ; j’odore l’odeur de l’une, j’adore l’ardeur de l’autre, odorant et adorant en même temps, je sens par l’odeur et par l’ardeur la glace et le tourment. »

Pour atténuer le ridicule que ce précieux langage jette sur une génération tout entière, on allègue que l’Italie ne se soumit pas sans protester, et qu’elle eut, dans le même temps, d’autres poètes. Mais le goût public n’en

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fot point corrigé. S’il se relève au siècle suivant, c’est par l’étude des chefs-d’œuvre français : les faiseurs de vers qui n’entendent pas notre langue continuent de les faire en vrais disciples de Marini, et l’on trouverait, même de nos jours, les traces encore sensibles de ce défaut contagieux et persistant. Enfin, les rares poètes qui se flattent de. secouer le joug le portent encore, et par là ils trahissent, en même temps que le despotisme de la mode, l’incerlilude de leur jugement.

Lepl us estimable d’entre eux est Gabriello Chiabrera, (i 552- 1637). Parla première moitiédesa vie il appartient, commeMarini, ausiècle précédent ; mais il vécut, dès l’âge de raison, dans l’atmosphère malsaine de cette période qui annonçait le dix-septième siècle avant que l’heure en eût sonné. La société de Manuce, de Muret, de Speroni, où se plaisait Chiabrera , était propre à l’entretenir dans les vrais principes de l’art, qu’il avait appris des anciens. Son malheur fut de tout accueillir, le mal comme le bien, dans sa facile intelligence, et de n’ètre jamais entièrement lui-même. Partageant cette opinion des érudits que le beau absolu est dans les lettres antiques, il se traîna sur les traces de Pindare et d’Anacréon, en se souvenant trop, toutefois, de Pétrarque et même de Marini. Il eut assez de sens, du moins, pour reconnaître que cinq poèmes épiques, dont il s’était rendu coupable, ne le conduiraient pas à la gloire ; mais il se flattait d’être un Christophe Colomb et d’avoir découvert un monde, c’est-à-diré d’avoir donné à sa patrie un genre littéraire qu’elle n’avait pas. Il imite avec bonheur Anacréon et son agréable badinage; iLa des vers d’une

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brièvelc bien saisie, d’une coupe variée, d’un rhythnie nouveau. Il n’échoue que par trop d’ambition. Quand il veut prendre trop haut son vol, ses ailes de cire le laissent tomber lourdement dans la mer, et l’on ne saurait guère plaindre un homme qui célébrait indifféremment les jeux publics, institution nationale de la Grèce, et les insignifiants jeux de paume qu’un petit prince avait institués à Florence.

11 faut un sujet pour féconder et soutenir le génie ; Chiabrera n’a quelque élévation dans le talent que lorsqu’il célèbre les victoires remportées contre les Turcs et contre les pirates de la Méditerranée par les galères toscanes. H rencontre alors des idées, des images, des comparaisons neuves, d’heureuses transitions ; trois volumes de poésies lyriques où étincellent ces beautés de détail sont le fondement de sa juste renommée. Mais il n’est pas pour si peu, quoi qu’on en dise, l’Horace de l’Italie. Si Horace et Chiabrera imitent tous deux les Grecs, l’un crée son mètre et sa langue, l’autre contrefait puérilement la strophe, l’antistrophe, l’épode, qui u’ont leur raison .d’être que sur le théâtre grec, où l’on accompagnait les danses en chantant ; il emprunte tout, son plan, ses phrases, ses mots, ses métaphores, et reproduit les transpositions antiques au risque défaire violence au génie italien. Horace, d’une suprême élégance, n’a ni inégalités, ni impropriétés, ni fautes de goût ; il met sa vie et son esprit dans ses vers, et, quand il loue un prince, ce prince est Auguste, plus habile encore qu’il n’était méchant. Chiabrera cherche en vain à s’écarter de Marini, il le rappelle trop souvent, et les maîtres qu’il célèbre, plus

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méprisables qu’Àuguste, ne couvraient même pas leurs crimes par l’éclat de leur domination. On compare encore Chiabrera à Pétrarque; mais entre Pétrarque qui, faute de savoir le grec, ne pouvaitimiter Pindare, et Chiabrera qui l’imite sans cesse, avec un art trop sensible et trop recherché, le plus pindarique des deux, on l’a dit juste* ment, c’est Pétrarque, dontles eanzone patriotiques respirent des sentiments si élevés. Chiabrera n’en est pas moins le plus raisonnable et le plus justement lu des poètes lyriques de son époque ; il ne manque ni de vivacité ni de feu, et c’est un miracle de son talent si, sous le règne de Marini, il put être estimé. Il le fut pourtant: le grand-duc de Toscane, l’apercevant au théâtre, le faisait venir dans sa loge, et, suivant le cardinal Pallavicino, admirer Chiabrera, c’était prendre rang parmi les bons esprits.

11 y en eut donc quelques-uns, dans cette universelle dépravation du goût, puisque Chiabrera fit école. On loue Testi (1593-1646), devenu son disciple, après l’avoir été de Marini, pour la force, l’élévalion, l'harmonie de ses vers ; on n’estime pas assez la liberté de son langage, quand il flagelle la cour d’Espagne et les prétendus héros qui l’aidaient à conquérir l’Italie, quoique cette hardiesse ait jeté le poète dans les prisons de Modène , où il trouva la mort. Le florentin Menzini (1646-1704), était au contraire la timidité même: quelques-uns, le préférant à Chiabrera pour la propriété, pour la pureté du langage, lui font surtout honneur d’avoir créé le sonnet pastoral : l’Italie cherchait ainsi des variétés dans le plus étroit des genres, et se perdait dans les infiniment

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petits. Le milanais Maggi, les napolitains Buragna et Schettini, ne sont que d’obscurs imitateurs. Si Ciampoli est plus connu, c’est qu’il portait sur la physionomie l’infatuation de son médiocre talent, et qu’il la poussait au point de ne pas rendre aux gens leur salut. Ce défaut de caractère, Alessandro Guidi (1650-1712) l’avait plus marqué encore : ce n’est pas à ses contemporains seulement qu’il se croyait supérieur : il osait dire que « Pindare n’était pas seul cher aux dieux. » Guidi avait eu l’étrange idée de traduire en vers six homélies du pape Clément XII, et de lui offrir un exemplaire de cet ouvrage; en y découvrant une faute d’impression, le poète mourut d’apoplexie. Mais il n’était pas sans mérite. Si sa traduction n’a pas d’importance littéraire, si son drame pastorald’£nrfymton, commandé parChristinede Suède, qui voulait y insérer quelques vers de sa façon, n'est pas d’une inspiration assez spontanée pour être sublime, comme il le parait à Gravina, ordinairement plus sévère, les poésies lyriques de Guidi ont permis de voir en lui le meilleur disciple de Chiabrera, malgré dessujets communs ou bas, tels que la fortune ou l’éloge des princes qui pouvaient être utiles, malgré une fougue monotone et d’infructueux efforts pourmodifier les règles de la versification.

Moins bon poète que Guidi, Vincenzo Filieaja (1642-1707), doit aux accents d’un vrai patriotisme une renommée supérieure à ses talents. C’était un honnête et pacifique Florentin, bon père de famille, docile aux enseignements du clergé et aux ordres du grand-duc, qui l’avait fait sénateur. Comme il aimait, néanmoins, son pays, il ne put voir sans émotion le siège de Vienne par

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les Turcs ; il eût regardé la prise de cette ville comme également funeste à l’Italie et à la chrétienté. Il écrivit à ce sujet de fort belles canzone^ où un sentiment généreux fait oublier ce qui manque au style, la sobriété dans les figures et le pur langage du siècle précédent. Sismondi signale avec raison aux plus beaux endroits des taches fâcheuses, « une dot de douleur écrite sur le front de l’Italie, et des ennemis qui se fondent aux rayons, de la beauté italienne ; » mais nul n’est impunément de son temps : Filicaja ne pouvait pas plus éviter ces fautes que la reine Christine n’y pas voir une raison de le comparer à Pétrarque, dont il n’a ni le génie ni le tour d’esprit. Quoi qu’il en soit, pour avoir senti avant d’écrire, pour avoir versé de chaudes larmes sur son infortunée patrie, Vincenzo Filicaja a mérité de tenir une place honorable au second rang.

Il ne faut pas s’étonner qu’en un temps où tout homme était possédé de la manie d’écrire en vers, sans objet et sans but, les savants, quand il leur prenait fantaisie d’être poètes, parussent les plus substantiels de tous. C’est ainsi que Francesco Redi (1626-1697), si célèbre dans les sciences naturelles, ne songeant qu’à exprimer sa pensée, se préserve du faux esprit, et, sans trop s’éloigner de l’élégance, atteint au naturel. L’imagination manque à ses poésies lyriques ; mais dans le dithyrambe, où Politien, Chiabrera et Menzini l’avaient précédé, il les fait facilement oublier. Dans son Bacchusen Toscane^ s’il amoindrit et défigure l’hymne bachique des anciens, au point de n’en faire qu’un long discours du Dieu arrêté sur les collines étrusques, ce n’est pas une invention vulgaire

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que oeUe de cet ivrogne immortel se faisant verser par Ariane de fréquentes rasades des différents crus du pays, et discourant, pendant qu’il déguste ou qu’il boit, sur les sciences et la littérature. Ces discours sont fort décousus en apparence^ mais Boileau y eût reconnu ce beau désordre qui est un effet de l’art. Dans chaque verre, Bacchus laisse un peu de sa raison, comme il parait à son langage, jusqu’à ce que, succombant enfin à l’ivresse, ilproclame roi des vins, le vin de Montepulciano, et s’endorme lourdement. Bedi marque avec habileté cette gradation de la folie bachique, qumque en des termes trop nobles et trop abstraits, trop peu populaires surtout pour un Dieu de taverne. Le succès mérité de oet ouvrage en suscita de semblables, parmi lesquels ôn distingue celui où Magalotti, ayant sans doute beaucoup de temps à perdre, recherche quelle est l’odeur la plus agréable, et, après avoir passé en revue les plus belles fleiu^, se décide gravement pour la fleur d’oranger.

Voilà pourtant ce que produisit de plus remarquable l’école qui prétendait, à l’exemple de Chiabrera, se séparer de Marini pour ne point faire divorce avec la raison. C’est peu assurément, mais de complaisants admirateurs n’en prodiguent pas moins à ces faibles poètes les plus hyperboliques éloges, soit par manque de mesure, soit pour mieux défendre leurs idoles contre les critiques des marinistes passionnés. On ne trouve plus alors cet universel accord dans la louange, qui fait la gloire, quand la foule ratifie un arrêt que les bons juges ont porté.

Quel temps pour la satire que celui où le caprice sert de règle, où les préférences personnelles sont la seule

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loi du goût ! Mais, pour féconder une matière même aussi riche, il eût fallu quelque génie, et l’on en chercherait en vain la plus faible trace chez tous les satiriques de ce temps. Ils auraient dû, au moins, se préserver des défauts qu’ils attaquent ; ils s’y essayent sans y réussir ; ils prennent la plume moins par amour du bien que pour nuire à leurs ennemis et se venger eux-mêmes ; il semble, à les entendre, qu’ils offrent par Feurs écrits un modèle de style, et par leur vie l’idéal de la vertu. Écrivains sans profondeur, parce qu’ils vivaient dans une société frivole ; pour la plupart, prêtres ou courtisans, parce que ces deux classes pouvaient seules se permettre quelques hardiesses, ils ont tous lemême point devue, ils manquent également d’ampleur et d’élévation, ils confondent la crudité avec l’énergie, ils ne voient dans la nature humaine que les travers de la surface, et ne songent pas même à pénétrer plus avant. Ni Luigi Adimari, qui attaque les femmes avec une élégance déclamatoire, ni monsignor Sergardi qui, sous le pseudonyme de Settano, se laisse aller aux plus basses injures, croyant en salir Gravina qu’il n’atteignait pas, ni Chiabrera lui-même, quoiqu’il se montre sévère aux prêtres, aux courtisans, aux femmes galantes, dans de brèves satires qu’il intitule Sermoni, pour mieux marquer son dessein d’imiter Horace, n’ont assez de mordant et de verve pour nous arrêter un instant. 11 n’y a, au dix-septième siècle, que deux satiriques de quelque originalité.

L’un, Menzini, déjà cité parmi les lyriques, prit le fouet de la satire avec une indignation sincère, mais sous l’empire de sentiments trop personnels. Ce qui l’en ex-

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