‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 106 sur 169 · LE POÈME HÉROI-COMIQUE. TASSONI · texte numérisé non relu

LE POÈME HÉROI-COMIQUE. TASSONI

point une nouveauté dans les lettres : sans remonter jusqu’à la Batrachomyomaclûe , Pulci, Lasca et Folengo, dans les deux siècles précédents, n’avaient embouché la trompette héroïque que dans le dessein d’exciter le rire aux dépens de leurs héros; mais introduire dans l’exposition d’un sujet sans importance, et même ridicule, les aventures interminables, les formes épiques, la mythologie merveilleuse, le style héroïque des poèmes romanesques empruntés aux cycles consacrés ; écrire avec goût et au nom du goût dans un genre secondaire qui permettait tous les écarts ; faire de cette plaisanterie prolongée le meilleur ouvrage et le plus digne de durer qu’ait produit l’Ilalie au dix-septième siècle, ce fut l’incontestable gloire d’Alexandre Tassoni (1565- 1635).

C’était un noble Modenais ; obligé pour faire, comme on dit, son chemin, de se pousser dans les cours et les académies, il n’eut à se louer ni des unes ni des autres. Familier d’abord du cardinal Ascanio Colonna, les malheurs de l’Italie, constamment dévastée parles étrangers, le rapprochèrent, vers l’âge de cinquante ans, du seul prince guerrier de cette époque amollie, du chef actif de cette petite maison de Savoie qui osait déclarer la guerre à l’Espagne. Pour seconder cette prise d’armes, Tassoni écrivit des philippiques, dont il nia plus tard, par prudence, la dangereuse paternité, et un opuscule intitulé : Funérailles de la monarchie d'Espagne. La précaution de l'anonyme n’était point superflue, caries ardeurs belliqueuses du duc de Savoie s’étaient épuisées en inutiles efforts ; la paix faite, le joug du plus fort redevint plus dur

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que jamais, et le publiciste se vit repoussé de toutes parts, comme le compromettant défenseur d’une cause perdue. Dans les académies , il avait pris la funeste coutume de ne rien penser, de ne rien dire comme les simples mortels, et de vouloir du nouveau à tout prix. L’académie des Humoristes, les sociétés romaines eurent beaucoup de part au livre qu’il publia sous le titre de Pensieri, seul rapport de ce bizarre ouvrage aux Pensées de Pascal. Celles de Tassoni, paradoxales jusqu’à l’absurde, soutiennent sans l’éclat de Rousseau, et avec aussi peu de conviction, l’inutilité ou le danger des lettres. Personne n’est épargné, ni Homère, ni Aristote, ni Pétrarque lui-méme, ce qui parut alors le comble de l’audace. Aujourd’hui ces critiques et les considerazioni sur ce doux poète que Tassoni écrivit avec des exagérations fantasques et une choquante légèreté de ton, mais, au fond, avec une critique judicieuse et dans un style plein de verve, paraissent une preuve éclatante d’un jugement supérieur à celui du temps. Rien n’était plus sensé que de railler le superstitieux respect des anciens et des classiques de l’Italie, que de combattre la funeste introduction des mots étrangers et barbares, et tout ensemble l’étroit purisme qui, par un excès contraire, s’en tenait à ceux que les meilleurs écrivains avaient employés. Plus maître de son esprit et de sa plume, Tassoni aurait peut-être imposé ses opinions au plus grand nombre ; elles attestent du moins un bon sens dont ce critique donna, comme poète, une nouvelle preuve, en abandonnant dès les premiers vers une épopée dont l’Océan était 1e titre et l’Amérique découverte le sujet.

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Déterminé à parodier la poésie héroïque, Tassoni eut dans l’exécution un bonheur qui ressemble au génie. C’en fut un éclair que d’emprunter sa matière à l’histoire, et d’en exhumer cette ridicule guerre qu’un seau de bois ravi, au treizième siècle, par les habitants de Modène et conservé dans le clocher de leur cathédrale, alluma entre eux et les Bolonais. Raconter en douze chants cette plaisante aventure, en observant les règles épiques dans toute leur sévérité, avec la pompe risible d’un style magnifique et soutenu, rendre ridicule le faux enthousiasme des poètes et l’étrange abus qu’on faisait de la mythologie : tel est le but que poursuit Tassoni et qu’avant Boileau il atteint avec la précision d’un auteur sûr de ce qu’il fait, comme de ce qu’il veut. On suppose aussi qu’il cherchait à faire honte aux hommes des guerres sanglantes qu’ils se livrent pour des motifs souvent si misérables; mais ce dessein surprendrait de la part d’un écrivain dont les pamphlets étaient un appel aux armes, outre que, dans le cours du poème, on ne voit guère paraître l’apôtre de la paix. Ne cherchons donc, dans la Sccchia rapita, pour ne pas lui donner plus d’importance qu’elle n’en a dans l’histoire des lettres, qu’une satire littéraire où divers traits d’une satire plus générale introduisent la variété.

Un des plus heureux est la scène où les Florentins perdent leurs bagages : les armoiries brodées en or qui brillaient sur l’enveloppe avaient excité la convoitise des ennemis : maîtres de ce butin, ils n’y trouvent que noisettes et figues sèches, plaisante raillerie des mœurs d’un peuple toujours prêt à dépenser pour paraître, mais

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, économe jusqu’à la parcimonie dans la vie de famille, à l’intérieur des maisons. Tassoni excelle surtout à railler les travers littéraires de son temps. Peut-être le baron de Culagne est-il un de ses ennemis peint au naturel et reconnaissable aux yeux des contemporains ; pour nous, c’est simplement un lettré, un raariniste, qui ne recule devant' aucune métaphore, et qui les aime comme Don Quichotte aimait la chevalerie. L’abus des fables mythologiques nous parait plus sensible et plus choquant par un adroit mélange avec les mœurs modernes. Jupiter fait sonner les cloches et tient à la main le bâton pastoral ; Ganymède porte la queue de la robe divine ; Hercule, capitaine des gardes, brandit sa massue, et marche en avant, <( semblable à un de ces suisses ivrognes qui précèdent le pape aux jours de fête, et qui cassent bras et jambes à la canaille. » Quelle comique peinture que la cour do l’Olympe s’occupant des affaires de l’Italie ! et commentYoltairea-t-ilpureftiserà ce charmant poëme une gaieté véritable, une grâce originale, si ce n’est par un mouvement d’humeur contre Perrault, qui, ayant traduit Tassoni, se croyait tenu à le combler d’excessifs éloges ? Les descriptions sont ingénieuses, les scènes d’amour touchantes, les caractères habilement dessinés, à égale distance du sérieux et du burlesque, la langue correcte, le style élégant, le goût pur.

Le principal défaut serait la monotonie d’un récit où les combats se succèdent sans relâche, s’il n’était bien plus fâcheux pour le poète d’avoir manqué, par son exagération même, le butqu’il se proposait. S’il voulait que l’Olympe païen ht moins souvent invasion dans la poésie moderne, il

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fallait du moins laisser à ces dieux leur place, qui était toute marquée dans les sujets empruntés à la vie antique ; pour qu"on sentît mieux le ridicule, il y fallait moins in- • sister soi-même, et, à l’exemple de Cervantes, abandonner au lecteur le soin de comprendre et d’achever la pensée de l’auteur. Les partisans de l’ancienne méthode se dirent calomniés et n’en furent que plus acharnés à s’y tenir, puisqu’on n’avait su les reprendre qu’en les dénaturant. On regretté enün que Tassoni ait cherché, dans un temps reculé, des aventures héroï- comiques qu’il eût facilement trouvées plus près de lui, ou que, du moins, il n’y ait pas introduit plus d’allusions à son temps; mais peut-être, à cet égard, avait-il épuisé tout ce que permettait un pouvoir ombrageux, car on voit la cour de Rome, si . tolérante sous Léon X, interdire au poète les mots chape, bâton pastoral, aspersoir. Te Deum, que son badinage eût profanés. Moins gêné par le despotisme, son esprit indépendant aurait sans doute attaqué les mœurs et la servilité publique avec le rare talent dont il fit preuve en raillant les, excès de l’art classique et les mauvais écrits.

Il importe peu à sa gloire qu’il ait ou non précédé Bracciolini (1566-1645), dont V Olympe bafoué [Lo $cherm. degli Dei) poursuit le. même dessein. On a cru vider cette inutile querelle, en accordant à Bracciolini la priorité) pour la publication imprimée, et à Tassoni .pourda circulation en manuscrit. Il suflit de comparer les deux poèmes pour reconnaître que l’un mérite la durée et l’autre Loubli. -Mettre aux prises avec les paysans de la Toscane les dieux du paganisme et leur donner un

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rôle ridicule, des paroles triviales, tout opposées au noble langage qu’ils tiennent dans Homère, c’était recourir à un contraste connu depuis longtemps ; se moquer de ces dieux, comme s’ils étaient des êtres réels et non des personnages fictifs de l’épopée moderne, c’était engager une bataille gagnée, recommencer sans esprit et sans à-propos Lucien dans une société chrétienne ; ne point faire grâce à la moindre de ces divinités vaincues, c’était s’imposer un plan immense que l’écrivain et le lecteur ne pourraient suivre sans ennui. U Olympe bafoué est donc fatigant et obscur ; pour le juger estimable, il faut le comparer à La vieille tour désolée {Il torracchione desolato) de Paolo Minucci, et au Malviantile reconquis du peintre Lorenzo Lippi, loués tous deux pour la reproduction fidèle du langage florentin, tel que le parlait la populace. C’est un mérite que prise trop l’Académie de la Crusca, et qu’on peut réduire à sa valeur en disant que, pour être compris, même en Italie, Minucci etLippi ontbesoin d’un commentaire. Ce quiajoute encore à la difficulté de les lire, c’est l’incroyable négligence de ces poètes, qui oublient de nous apprendre en quels temps et dans quels lieux s’est accomplie l’action dont ils font le fastidieux récit.

La comédie toucherait de bien près au poème héroïcomique, s’il y avait une comédie italienne au dix-septième siècle. Mais que dire de Michel-Ange Buonarroli le jeune (1568-1646), neveu de l’homme illustre sans qui ce nom ne serait pas même prononcé ? Ce qu’on loue dans ce médiocre auteur,' ce n’est point la force comique, dont il n’a pas même l’idée, c’est la perfection de ce

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