‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 110 sur 169 · L’ITALIE SOUS LA DOMINATION ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

L’ITALIE SOUS LA DOMINATION ESPAGNOLE

blesse, puérilité, agitation stérile. Pise, Arezzo, Lucques, Pistoia, jadis rivales de Florence, s’étaient transformées en déserts. Venise et Gènes, si longtemps florissantes par le commerce, n’étaient plus que l’ombre d’ellesmémes. Les Académies s’occupaient à « convertir les lances en fuseaux ; » la Crusca, par son intolérance, favorisait la multiplicité des dialectes et, sur les questions de langue, les funestes divisions auxquelles, en toutes choses, les Italiens n’étaient que trop portés. Dans les arts, la dextérité delà main avait remplacé les conceptions du génie, et ce malheureux peuple, comme endormi dans l’oisiveté d’une complète sujétion, ne savait plus agir et produire qu’à l’instigation et à l’imitation d’autrui. « Ce sont, disait Boccalini, d’habiles marchands que les Italiens en ce qui concerne leur servitude ; ils en traCquent avec tant d’artifice qu’en s’accoutrant d’un haut-de-chausses à la sévillane, ils donnent à croire que les voilà devenus de bons Espagnols, comme ils se fout prendre pour d’excellents Français, en se mettant àu col une fraise de Cambrai. »

On a beau s’indigner contre la frivolité des mœurs au dix -huitième siècle, si elles sont plus relâchées qu’au siècle précédent, c’est qu’elles en viennent et qu’on ne rougit plus d’un mal dont on a l’habitude ; mais l’esprit se faisant en quelque sorte une vie à part, abandonne, à l’exemple des mystiques, le corps à ses instincts, et s’envole bien au delà, sur les ailes de la pensée. Jusqu’alors les grands hommes acquéraient moins la gloire pour eux-mêmes qu’ils n’en répandaient les rayons sur les trônes devant lesquels ils vivaient prosternés. Le vé-

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

ri table roi du dix-huitième siècle, ce n’est ni Louis XV, ni Joseph II, ni Frédéric de Prusse, ni Catherine de Russie, ni Marie-Thérèse, c’est Voltaire, dont la course compose de tous les hommes qui pensent en Europe et de tous les princes éclairés. Ceux-là mêmes qui le haïssent le redoutent et le flattent: Rome feint de voir dans Mahomet un hommage indirect au christianisme, et le cardinal Quirini traduit la Henriade envers latins. Il serait ridicule de voir dans les correspondants couronnés de Voltaire les apôtres de l’affranchissement des peuples ; mais on ne peut nier que plusieurs princes eussent alors l’intelligence de leur temps et de leurs intérêts : pour affermir leur autorité, ils croient devoir, loin de s’appuyer sur l’Église, lui résister ouvertement. Un humble duc de Parme soumet à la loi commune de l’impôt les prêtres de son duché, jusqu’alors exemptés, interdit nu pape d’y donner des bénéfices à d’autres qu’à des Parmesans, supprime l’inquisition et se rit des foudres ecclésiastiques qui viennent le frapper. A Naples, Charles IV développe les (études, ranime le commerce, embellit de monuments les principales villes de son royaume, découvre les trésors enfouis d’Herculanum et de Pompéï, forme enfin un musée incomparable en ce qui concerne l’archéologie et les arts des Romains. Ménager des deniers de son peuple et scrupuleux à l’excès, il donnait un exemple qui dut bien surprendre les autres princes , lorsque, en quittant l’Italie pour régner sur l’Espagne, il ne voulut point garder un anneau de fer trouvé dans les ruines de Pompéï et qu’il portait au doigt.

Dans le Milanais, Marie-Thérèse, succédant à l’Es-

LES PRINCES ET LES MINISTRES. 33i

pagne, relevait les malheureux sujets de Tavilissement où le joug espagnol les avait fait tomber. Joseph II, venu trop tôt pour le succès de ses desseins, faisait bénir la douceur de son gouvernement, et plaçait sur le trône de Toscane son frère Pierre-Léopold, qui y parut, après l’ombrageuse dévotion de Cosme III et l’imbécillité corrompue de Jean-Gaston, comme un envoyé du ciel. Cet Autrichien manqua d’énergie pour faire exécuter les lois qu’il décrétait, et pour maintenir aux protestants, malgré la cour de Rome, les droits du citoyen, qu’il leur avait accordés. A Rome môme, Benoît XIV et Clément XIV luttent noblement contre les traditions d’un passé plus fort qu’eux, dominant encore parmi les prélats de leur entourage et dans le collège des cardinaux. Enfin le Piémont ne reste pas insensible à ce réveil du génie et du patriotisme italien. Dans ce pays tout militaire, où de rudes populations parlaient un patois presque français, Charles-Emmanuel avait assez le pressentiment des destinées de sa race pour décider que ses sujets s’exprimeraient désormais dans la langue des belles contrées dont il tenait la clef.

Partout, excepté à Rome, les ministres entrent dans les vues de leurs maîtres, au lieu de les rendre illusoires par une secrète opposition. « Ceux mêmes qui gouvernent, dit M. Villemain, s’ennuient presque de gouverner des hommes si paisibles ; ils sont tatigués de ce calme universel, ils cherchent à exciter au moins une sorte de mouvement des esprits. » Tanucci, principal ministre du roi de Naples, faisait oublier aux lettrés les persécutions passées, et confisquait au Saint-Siège les princi-

OIX-UUITIÉME SIÈCLE.

pautés de Bénévent et de Ponte-Corvo, en même temps que le ministre français Choiseul s’emparait d’Avignon. Firmian, gouverneur du Milanais, honorait son administration en réunissant dans l’université de Pavie, qu’il avait restaurée , des hommes tels que Spallanzani , Tissot et Voila, en ouvrant des musées, des bibliothèques, des laboratoires, en créant des chaires, en faisant traduire des livres français. Le marquis d’Ormia dans le Piémont et le comte de Richencourt en Toscane méritaient l’estime et la reconnaissance publique ; à Parme Dutillot, français d’origine, secondé par le théologien Cantoni et par le capucin Turchi, faisait de cette ville une petite Athènes, où venaient travailler à la gloire du jeune duc Ferdinand, des Français alors illustres, Condillac, Millot et Mably. Si tant d’hommes de bon vouloir et tant d’efforts intelligents ne développèrent pas aussi promptement l’esprit public en Italie qu’en France, c’est que le voisinage de Rome commandait plus de réserve, et que le patriotisme naissant des Italiens répugnait aux meilleures réformes, dès que des mains étrangères ou, comme ils disaient, barbares, les offraient ou les imposaient.

Seules les lettres françaises soumirent l’Italie à leur lente mais pénétrante action. Il ne s’agit pas uniquement de nos classiques du dix-septième siècle, dont les écrits pleins d’idées, dont le style simple, rapide et nerveux devaient frapper des imaginations vives que fatiguait, depuis cent ans, une littérature trop frivole et trop vide : il s’agit surtout de nos belliqueux auteurs de l’âge suivant, qui, ne trouvant plus, pour parler comme Labruyère, les

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