‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 111 sur 169 · IMITATION DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

IMITATION DE LA FRANCE

grands sujets défendus, n'étaient plus réduits « à se détourner sur de petites choses, qu’on relevait par la beauté du génie et du style. » Les uns et les autres furent bientôt imités comme on imitait jadis Boccace et Pétrarque, non-seulement dans les pensées, mais jusque dans les mots. De là naquirent une foule de gallicismes, plus ou moins étrangers au caractère propre de la langue italienne, et dont l’invasion fut énergiquement combattue par les disciples, nombreux encore, des écrivains châtiés des deux siècles précédents. Ainsi s’alluma une nouvelle guerre où les noms de néologistes et de puristes étaient échangés à titre d’injures, où les uns méprisaient l’art de bien dire, les autres l’art de penser. Des qualités qui devraient toujours être unies seront désormais séparées : rien n’était plus propre à perpétuer dans la prose l’infériorité séculaire des Italiens.

S’il fallait choisir, combien ne paraîtraient pas préférables à d’oiseux phraseurs, toujours occupés de motset jamais d’idées, des hommes dont la libre raison dédaigne les opinions reçues, juge tout par elle-même, s’écarte des voies battues et pousse l’ardeur à s’en frayer denouvellesjusqu’àlatémérité! A ce titi’e, il convient d’accorder quelque attention à des hommes qu’en Italie on bannit de l’histoire littéraire, sous prétexte que leur style laisse trop à désirer.

La critique, qui s’est développée surtout au dix-huitième siècle, a pourtant, si on la borne aux écrits purement littéraires, ses racines dans le siècle précédent. A ces deux époques appartienjjent également, par la durée de leur vie, les premiers auteurs qui ont voulu dire leur

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

sentiment sur les choses de l’esprit, Tassoni et Gravina. On a vu combienTassoni nuisit à des idées justes en ellesmêmes par l’exagération dont il ne sut pas se défendre en les exprimant. Yincenzo Gravina (1664-1718) eut plus d’autorité sur ses contemporains ; il méritait une confiance que la postérité même ne lui refuse pas. Il n’avait fait preuve ni de jugement ni de modestie, en plaçant ses drames à côté de ceux de Sophocle, et en se mettant au-dessus de tous les tragiques de son temps ; mais une profonde connaissance de l’antiquité, un vif sentiment des beautés de l’art avait poussé Gravina à s’essayer au théâtre ; ce sentiment, cette connaissance, font le prix de son Discours sur l'Endymioh de Guidi, qui fut son premier essai critique, de sa Ragione poetica, où les Italiens voient le meilleur traité d’esthétique qu’on ait jusqu’à ce jour publié dans leur langue, et dont quelques erreurs ne font oublier ni la solide philosophie ni les formes aimables ; enfin de son Traité de la tragédie, qui peut encore être lu avec profil, parce que le culte des Grecs n’y ôte rien à l’indépendance et à la sagesse des jugements.

La même sévérité de goût ne distingue ni le P. Ceva, (1648-1736), qui apprit, en faisant valoir les œuvres du poète Lemene, à philosopher sur la poésie ; ni Crescimbeni, (1663-1728), dont l’ouvrage sur les beautés de la poésie italienne (Storia délia poesia volgare) a été trop vanté, sauf toutefois par Barelti, qui appelle irrévérencieusement l’auteur, « cervelle moitié de bois, moitié de plomb, » ni Fontanini (16Q6-1 736), moins connu pour son Aminta défendu que pour sa Bibliothèque de i’Élo-

LA CRITIQUE. 33a

quence italienne, ouvrage érudit, mais d’un jugement peu solide, et malheureusement aussi pour son zèle à dénoncer les écrivains, vivants ou morts, à la congrégation de l’index. Le seul critique supérieur à Gravina, dans la première moitié du siècle, c’est Apostolo Zeno (1668-1750), dont la grande autorité s’explique par l’art qu’il eut de prêcher d’exemple, sans fournir des armes contre lui , et de composer, selon les règles qu’il enseignait, des drames dignes d’attention et d’estime. Ses opinions littéraires s’imposèrent d’autant plus à ses contemporains, qu’au lieu de les concentrer dans de longs ouvrages, il les répétait chaque jour dans le Journal des Lettrés, feuille excellente et fort écoutée, qu’il publiait à Venise, avec Scipion MafTei. Généreux et bon autant qu’instruit et 6n, comme nous le montrent ses lettres et ses autres écrits, Zeno encourageait les moindres talents, leur venait en aide en donnant de bonnes éditions de leurs œuvres, et y ajoutait des notes presque toujours plus précieuses que le texte même. Tel est le service qu’il rendit notamment à l’impudent et vil Fontanini.

Un jésuite, hôte de Voltaire à Ferney et partisan de la liberté d’examen, prit du malin vieillard l’idée de critiquer plaisamment les poètes, et de donner son sentiment sur toutes choses, sans nul souci des opinions reçues et du respect qu’on doit à la gloire. Saverio Bettinelli (1718-1808), adoptant les principes indépendants de Tassoni, combattit la manie de l’imitation, et les innombrables rimeurs toujours prêts à chanter l’ami qui entrait en ménage, la jeune fille qui prenait le voile, l’écolier qui subissait un examen. Lui-même, cependant, sacrifiant à

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

la mode qu’il condamnait, ne célébrait-il pas, un jour, les rats qu’une éruption du Vésuve avait chassés de leur trou ? Esprit éveillé, inflammable, mais sans profondeur et sans philosophie, il s’avançait à la légère, et, par amour-propre, s’obstinait dans ses erreurs. Mélange peu réfléchi de justes et d’excessives sévérités, sa critique réclamait des suppressions dans l’Arioste et le Tasse ; elle réduisait Bembo, Casa, Costanzo, Guidiccioni et tous les poètes du second ou du troisième ordre, durant le seizième siècle, à un petit volume de trois canzoni et de vingt sonnets. Del’Ammta, qu’auraient, dit-il, envié Athènes et Rome, il ne retranchait rien ; les beautés de cette pastorale lui en faisaient oublier les défauts. Moins indulgent pour le Pastor fido, il en voulait supprimer les indécences, les longueurs, et il conservait le reste comme un modèle d’imitation habile, mais à condition qu’on n’en ferait point de nouvelles, marque de goût dont il faudrait lui savoir gré, si, avec l’emportement d’un esprit sans mesure, il n’avait combattu le retour de ses contemporains à Dante, par d’injustes et vives attaques contre le plus grand des poètes italiens. 11 outrage cette grande mémoire dans ses Lettres de Virgile aux Arcadiens, écrites d’un style où la facile abondance n’exclut pas la chaleur, et qui charmèrent les gens de cour et les dévots, opposés par ineptie à l’immortel poète du catholicisme fervent. L’exagération cependant parut si choquante, que Voltaire, peu suspect d’admiration pour la Divine Comédie, répondit à son fougueux correspondant, au Nestor des lettrés italiens, comme on l’a depuis appelé, U qu’une cinquantaine de vers de Dante, supérieurs à

Page 1