I.A CRITIQUE. — BARETTI. CESAROTTI
seils, en un temps où l’oracle des lettres était Crescim béni. Baretti, cependant^ doit être lu avec une circonspection extrême, car, en révisant les titres des auteurs anciens et des modernes, il manque souvent de discernement et de goût ; il attaque tel grand écrivain pour porter aux nues tel rimeur d’odes anacréontiques, tel compilateur d’almanachs. Il manque de savoir, s’arrête aux détails du style, au lieu d’aller au fond des choses, et dédaigne ce qu’il ne comprend pas. Il eût fait plus mal encore, si son père, homme de goût, ne l’eût, dans sa jeunesse, détourné du clinquant de Marini, en y opposant les vraies beautés de Berni.
D’un sens mieux rassis et plus sûr, Melcliiorre Cesarotti (1730-1808) tiendrait peut-être le premier rang parmi les critiques italiens, s’il n’avait trop aimé les chefsd’œuvre français. Il s’en était pénétré au point d’en introduire les termes, les idiotismes même, dans la langue italienne, lui ûtanl ainsi, sous sa plume, tout caractère national. « Donnez aux mots de Cesarotti, disait Foscolo, une désinence française, sans en changer un seul de place, et vous aurez non-seulement du français, mais • encore d’excellent français. » Sous les gallicismes du style et l’affectation qu’il condamnait sans pouvoir toujours s’en préserver lui-même, il eût été juste de reconnaître dans ce savant professeur de grec à l’Université de Padoue, une véritable supériorité pour le fond. Si, en tra- '< duisant Démosthène, il l’habillait trop au goût du dixhuitième siècle, il le comprenait du moins, il publiait un cours instructif de littérature grecque et jetait le plus solide fondement de sa renommée par un Essai sur la ,
DIX-IIUITIÈME SIÈCLE.
philosophie des langues appliquée à la iitlérqlure îVa- /j’enne, où pour la première fois les lettres sont jugées par un philosophe. Les jugements sont d’une autorité incontestable, malgré les exagérations passagères de la polémique ; la discussion sur les matières de langue etde style prend une vie toute nouvelle dans cet ouvrage, et un savoir sans pédantisme s’y ajoute'aux lumières d’une haute raison.
Ce n’est pas ainsi que parlaient des lettres les philosophes de profession, quand, oublieux de leur insufiisance dans l’art d’écrire, ils en voulaient dicter les règles. Qu’a gagné Beccaria à publier ses Recherches sur le style, si ce n’est de faire dire qu’il en parlait comme un aveugle parle des couleurs? «Le style consiste, suivant ce criminaliste peu compétent, dans les idées et les sentiments accessoires que toutdiscours ajoute aux principaux. La perfection du style est de communiquer un grand nombre d’idées sous un petit nombre de mots. Tous les hommes naisscntégalement disposés par la nature à l’éloquence, à lapoésie ; s’ils recevaient tous la même instruction, s’ils faisaient touslesmêmesexercices, tous raisonneraient, parleraient, écriraient également bien, soit en prose^ soit«n vers. » Ce développement du paradoxe d’Helvétius est plaisant sous la plume d’un écrivain qui vante la clarté en termes obscurs et le laconisme avec une intarissable diffusion.
Quand les moins compétents prodiguent ainsi leurs conseils sur l’art d’écrire, l’heure est venue des histoires littéraires. L’Italie eu eut un grand nombre au dix-huitième siècle, les unes s’arrêtent aux limites d’une pro-