LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. LES TRAVAUX D’ÉRUDITION. 34S
D’autres, vers le même temps, acquéraient une réputation égale, en appliquant la critique à l’histoire des peuples et aux travaux de l’érudition. Ce n’est pas que Scipion Maffei et Muratori négligeassent la critique littéraire : l’un avait fait remarquer quelques opuscules en ce genre, surtout son Journal des lettrés ; il avait même entrepris l’utile publication des principales tragédies du théâtre italien ; l’autre, par des traités sur le bon goût et sur la parfaite poésie italienne, avait tenté, non sans succès, de corriger les marinistes, de rendre les académies ridicules, enfin, de faire admettre contre le caprice, et même contre le génie, l’imprescriptible droit du jugement et du goût. Mais dans cette mêlée ils ont des égaux et des adversaires; c’est ailleurs que l’un et l’autre régnent sans rivaux.
Scipion Maffei, né à Vérone (1675), aurait obtenu, comme critique, une gloire plus éclatante, s’il n’eût appliqué son facile esprit à trop d’objets différents. Publiciste, éditeur, poète tragique, il vécut de la vie des camps et en rapporta un ouvrage sur la science chevaleresque, où, combattant l’iniquité du duel, il donne la définition du véritable honneur. Mais il ne produisit rien de plus considérable que sa Vérone illustrée, vaste élude sur tout ce qui concerne cette ville, l’histoire, les coutumes, les lettres, les arts, l’agriculture, la religion, la biographie des principaux citoyens. Maffei y mêle de savantes dissertations sur les curiosités de Vérone, et, à leur sujet, sur les antiqu^és dont elles offrent un modèle. Sa renommée d’érudît fut consacrée par le suffrage de la Société royale de Londres et de notre Académie des inscrip-
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lions, qui tinrent à honneur de compter un tel homme parmi leurs membres, et le public lettré l’admira pour avoir écrit sur des matières peu attrayantes avec tant de méthode et d’un style si élégant.
Fort inférieur à cet égard. Antonio Muratori (1672- 1750) se relève par la clarté philosophique et la solide érudition. Il était né au pays de Modène, et les jésuites, ses maîtres, l’avaient fait entrer dans les ordres. A l’âge de vingt- cinq ans, il publiait déjà les cinq volumes de ses Anecdota latina et grœca, fruit d’une passion précoce, mais réfléchie, pour les anciens. Son idée de génie fut de comprendre que l’histoire, jusqu’alors écrite au hasard, devait être reprise par les fondements ; s’y consacrer toutentier futThonneur de sa vie. 11 recueillit tous les écrivains originaux et ignorés des annales de l’Italie, dans les bibliothèques qu’on s’empressait de lui ouvrir; il profita même des matériaux qu’Apostolo Zeuo, qui les avait amassés pour un pareil dessein, abandonnait généreusement au docte et déjà renommé Muralori. Ainsi virent le jour les vingt-neuf volumes in-folio intitulés : Beriim italicarum scriptores, où sont contenus les principaux historiens de la Péninsule entre les années 500 et 1500 Me l’ère chrétienne, monument capital, point de départ et d’appui désormais nécessaire à tous les historiens. Muratori leur voulut montrer l’emploi qu’on pouvait faire de ces annalistes obscurs ; en dix-huit ans il termina ses Annales d Italie, quatorze volumes qui embiassent l’ensemble de cette vaste histoire jusqu’en l’année 1749, et qui seraient un chef-d’œuvre, si l’auteur ' n’y passait trop fréquemment d’une ville à l’autre, si le