LES TRAVAUX D’ÉRUDITION. — MURATORI
style était à la hauteur de la critique et de Térudition.
C’est peut-être pour faire au duc de Modène une cour innocente queMnratori, bibliothécaire de ce prince, publia ses Antichilà Estensi^ modèle excellent, surtout pour la méthode, de l’histoire de ces familles souveraines qui furent la gloire et tout ensemble le fléau de l’Italie. Les Aniiquitates medii œvi, recueil de chartes, de diplômes, de chroniques, se rattachent à la collection des historiens, dont elles sont en quelque sorte les pièces justificatives ; elles donnent une idée du prix que Muralori mettait, non sans raison, aux moindres documents des temps passés. Jamais l’impartialité grave de l’historien ne s’était montrée, à ce point, libre de tout préjugé. Les Jésuites, cependant, accusèrent leur ancien disciple d’hérésie, mais d’une hérésie si difficile à définir, que, ne lui trouvant pas de nom dans Thistoire des sectes, ils l’appelèrent (( muratorienne. » Sous la plupart des pontifes, cette condamnation, quoique peu raisonnable, eût été sans appel : Benoît XIV, qui régnait alors, déclara qu’il ne ferait point censurer, pour quelques propositions malsonnantes sur le pouvoir temporel de l’Église, un si savant homme, irréprochable sur tous les points de là discipline et du dogme chrétien.
C’était l’arrêt de la postérité, rendu par un contemporain. L’exemple de Miiratori convertit tous les doctes à* sa méthode et détermina, dans les études sérieuses, un mouvement plein d’ardeur. 11 n’y eut pas un village en Italie, pas une pierre dans ces villages, pour peu qu’on y reconnût des traces d’antiquité, qui ne trouvassent de patients érudits, prêts à les étudier et à les décrire. On
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s’attachait à réfuter les fables accréditées, on cherchait, on révisait les matériaux. C’est la lâche et l’honneur de ce temps. Ceux qui se piquent d’écrire l’histoire n’en ont pas le vrai style, ne savent pas exciter l’intérêt ; les moins faibles .sont encore les auteurs sans prétention et sans art qui mêlent leurs réflexions aux faits et la critique au récit.
La première place dans ce genre inférieur ne saurait être disputée à Pietro Giannone (1676-1748). Né pauvre et réduit, pour vivre, au métier de procureur, il copiait de sa main Cujas qu’il ne pouvait acheter. Quelques dissertations sur les origines du droit romain furent, dans celle période de gêne, le fruit de ses rares loisirs et le fondement de sa réputation. Plus tard, le gain d’un procès Payant mis dans l’aisance, il n’en profita guère que pour travailler selon ses goûts, et il y fit servir ses lectures premières, comme les connaissances spéciales de sa profession. Il avait formé le dessein d’une histoire politique de l’Italie, pour raconter non des guerres et des traités, tâche souvent accomplie, mais les vicissitudes de la civilisation sous les diverses dynasties, les lois de toute sorte et les institutions. C’était la partie jusqu’alors négligée ; mais le cadre en était trop vaste pour un seul homme, et Giannone se borna sagement à V Histoire civile du royaume de Naples, où il était né. ‘
Dans les quarante livres dont ce grand ouvrage est composé, la multitude des faits qui s’y pressent pouvait engendrer la confusion. Giannone s’en défend de son * mieux, en débutant par un récit historique qu’il emprunte aux précédents auteurs, car il ne prétend pas à
L’HISTOIRE. — GI.VNNONE.
l’originalité dans le récit des faits ; puis, il l’abandonne pour en discuter les détails, avec une clarté qui lui tient lieu de méthode, mais qui, dans un art plus savant, n’cn doit pas tenir lieu. On peut regretter encore que cet homme de loi devenu historien ait commis tant d’erreurs chronologiques, laissé dans l’ombre tant de parties importantes, combattu la puissance toute nouvelle des journaux, accordé exclusivement son attention à la société officielle, c’est-à-dire à l’État et à l’Église, et que, défenseur des princes, c’est-à-dire du pouvoir civil, il n’indique nulle part les droits des peuples, qu’entrevoyaient dès lors les vrais précurseurs de l’avenir. Mais c’est quelque chose d’avoir soutenu, aux portes de Rome, les droits du pouvoir civil contre ceux de l’Église. Si Charles VI, empereur d’Allemagne et roi de Naples, vit à bon droit dans Giannone un défenseur de la monarchie, le Saint-Siège ne le traita pas sans raison en ennemi, puisqu’il donnait des armes, aujourd’hui encore en usage, contre les prétentions temporelles de la papauté.
Une guerre véritable s’alluma entre les deux pouvoirs, au sujetde cet ouvrage et de l’auteur. C’était peu de l’excommunication envers ce dangereux novateur : on voulait encore le déclarer coupable pour crime d’hérésie. Charles VI fit relever Giannone des foudres romaines, lui donna une pension de mille florins, et chassa de Naples un jésuite qui, au nom du Saint-Siège, attaquait l’historien. Ce fut le malheur de ce dernier : il eut bientôt contre lui la redoutable compagnie de Jésus. En vain il s’enfuit à Vienne ; obligé d’en sortir, quand la cou- • ronne de Naples fut séparée de celle d’Allemagne, il se
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retira à Genève, pour y terminer un ouvrage intitulé Triregno, , où il traitait, en trois livres, du règne terrestre, du règne céleste et du règne papal, sans ménagements, on peut le croire, pour le règne papal. On prêtait à Giannone les opinions des Calvinistes et des sacramenlaires, et c’est néanmoins parce qu’il observait fidèlement la religion de ses aïeux, que ses ennemis purent s’emparer de lui par un odieux guel-apens. Us l’entrainèrent, pour la communion de Pâques, dans un village catholique, sur la frontière savoyarde, et le roi de Sardaigne, maitre de ces contrées, y fit saisir par ses soldats le trop confiant Giannone. Cet infortuné, jeté dans des cachots où il devait finir sa vie , n’obtint, comme Galilée, un repos précaire, qu’au prix d’une humiliante rétractation. Inutile vengeance qui ne tuait l’auteur qu’en faisant vivre un ouvrage où les défenseurs de l’unité italienne trouvent encore, de nos jours, dans la lutte qu’ils soutiennent contre le Saint-Siège, des raisons en faveur de leur cause et un aliment à leur passion !
Denina, que le temps où il vécut rapproche de Giannone, est loin d’avoir la même philosophie et la même indépendance, quoiqu’il y prétendit. Il était prêtre et professeür de belles-lettres ; il devint bibliothécaire de Napoléon, et n’en serait pas moins oublié, s’il n’eût écrit que ses traités littéraires ou ses ouvrages sur l’Allemagne.
Il n’obtint la célébrifô que par ses Bévolutions d Italie, travail qui parut alors un miracle d’érudition et de critique, quoiqu’il nous fasse sourire aujourd’hui par les faibles raisonnements d’une philosophie arriérée. Mais, , tout d’abord, on fut frappé d’un écrit qui prenait l’Italie • ^