L’HISTOIRE
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au temps des Étrusques, passait ensuite aux Romains, pour examiner les causes de leur grandeur et de leur décadence, puis à l’invasion des barbares, au système féodal et canonique, aux républiques italiennes. Ces recherches paraissaient nécessaires, et c’est parce qu’elles touchaient à la politique qu’on leur décerna des louanges exagérées, plutôt que pour la gravité ornée du style ou pour quelques chapitres vraiment remarquables sur les sciences et les arts.
Cet esprit jibilosophique dont Denina tirait vanité sans l’avoir, Pietro Verri (1728-1797) l’a sans en tirer vanité dans une Histoire de Milan, à laquelle il n’a manqué qu’un meilleur style et une élude plus approfondie des sources véritables pour tenir un rang distingué parmi les bons écrits de ce temps. Yerri, en effet, présente et relie avec art les faits importants ; la pratique qu’il avait des affaires l’empêche de se perdre dans les abstractions, enfin il n’éprouve et n’exprime que des sentiments généreux, dignes d’un citoyen.
Ceux de Rosario de Gregorio (1753-1809), archéologue palcrmitain et savant historien de la Sicile, mériteraient la même louange s’il fallait voir le patriotisme dans l’amour passionné de l’ile natale„de cette île enchantée qui a mis tant de siècles à sentir battre son cœur à l’unisson des Italiens. Pour traiter son sujet, qu’il prend à la domination grecque et qu’il conduit Jusqu’à l’invasion des Normands, Rosario de Gregorio ne recula devant aucune étude ; même la langue arabe, qui lui était nécessaire, ne le rebuta pas. A Fexemple de Giannone, mais avec plus d’exactitude dans le détail, plus de rigueur
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dans le raisonnement, plus de clarté dans l’exposition, plus d’élégance dans le style, c’cst l’histoire de la civilisation qu’il développe, et non celle des événements. Il avait fait de sa matière l’objet d’un enseignement public où toutes les puissances du monde étaient respectées à l’excès ; elles n’en prirent pas moins ombrage, et quand le professeur applaudi voulut étendre son auditoire en publiant ses leçons, il n’y fut autorisé que pour une partie, sous condition de supprimer une foule de mots jugés dangereux, entre autres celui de notables^ où l’on voyait une allusion à l’assemblée qui ouvrit la révolution française. L’ouvrage, réduit et censuré, parut sous ce titre modeste : Considérations sur l'histoire de la Sicile.
11 manquait à tant d’estimables écrits sur l’histoire, cette nouveauté et cette profondeur de vues qui distinguent, au dix-neuvième siècle, les meilleurs historiens. Le précurseur de cette grande réforme vit pourtant le jour au dix-huitième, mais il fut méconnu de son tenaps, parce que son génie était du nôtre. Giambattista Vico (1668-1744), fils d’un libraire, était né à Naples, où il vécut obscur et malheureux. Après quarante années d’un enseignement laborieux et ingrat, il fut nommé historiographe royal au moment où une paralysie du cerveau ne lui permettait plus le travail. Ses enfants, vicieux ou infirmes, le tourmentèrent toute sa vie : payer leurs folies, subvenir, aux besoins de sa famille, fut pour lui une inquiétude de tous les jours, car il obtenait avec peine que ^les émoluments de ses modestes emplois lui fussent comptés. La nécessité qui met les caractères à l’épreuve le trouva inférieur à lui-méme. Pour ne pas déplaire
LA PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE. — VICO. 333 aux puissants de qui dépendait son existence, il se rend coupable de toutes les faiblesses : il avait écrit la défense de Grotius, il la déchire quand il s'aperçoit qu’il défend ou parait défendre l’hérésie ; il loue, il flétrit les conspirateurs autrichiens de Naples, selon que leur parti est triomphant ou vaincu ; il fait l’éloge de ce Caraffa qui s’était chargé de tant d’atrocités en Hongrie, mais dont les ducats, donnés en salaire, aidèrent à marier la fille du - panégyrfste peu scrupuleux. Quel miracle qu’un homqso ainsi troublé par l’infortune et bourrelé par sa conscienea ait pu concevoir des pensées si nouvelles et les suivre avec une volonté si ferme, malgré les mille obstacles qui l’en détournaient !
Ce qu’il cherchait, c’était l’explication rationnelle du développement de l’humanité. Il s’était préparé par de solides lectures et par des travaux personnels. L’étude approfondie de Platon, de Tacite, de Bacon et de bien d’autres maîtres de la pensée humaine avait inspiré à Vico divers écrits où il expliquait le droit civil des Romains par les révolutions de leur gouvernement, où il découvrait dans lés étymologies latines le sens des époques les plus reculées de l’histoire du Latium et de Rome. Ce Grotius qui rattache, comme dit M. Michelet, au droit universel la philosophie et la théologie, en les appuyant l’une et l’autre sur l’histoire des faits vrais ou fabuleux et sur celle des langues, aida Vico à débrouiller sa pensée, obscure encore pour lui-même. Il finit par la voir clairement, mais il ne parvint pas toujours à la faire comprendre aux autres : ses contemporains, tout occupés de décomposition et d’analyse, ne saisirent pas le sens
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profond d’une vaste synthèse qui embrassait prématurément toutes les connaissances dont l'homme est l’objet. Nous-mêmes, quoique mieux disposés par le progrès du temps à comprendre ce qui échappait à nos pères, nous perdons aisément le fil conducteur dans ce dédale d’idées accessoires sur les langues, les religions, les poésies, les familles primitives, détails infinis dont Vico complique sans nécessité son dessein principal. La faiblesse du style, étonnante chez un professeur de belleslettres, l’emploi de termes inconnus et bizarres, contribuent encore à l’obscurité générale de l’ouvrage.
Il faut cependant en donner une idée. Dans les Principes de la science nouvelle, Vico cherche à établir que l’histoire est éternellement conforme aux lois fondamentales de l’esprit humain. Ces lois, il convient de les découvrir, et l’on doit reconnaître, quand on a constaté qu’elles sont partout les mêmes, qu’il n’y a pas d’autre autorité irrécusable pour le savant. C’est grâce à elles qu’on peut comprendre l’homme, expliquer son histoire et remonter à Dieu. Or l’étude approfondie des langues nous met seule sur la trace de ces lois, et rien, par conséquent, n’est plus nécessaire, malgré les mépris de Descartes, que les patients travaux de l’érudition. C’est la gloire de Tico d’avoir signalé cette méthode des grandes recherches ; ce fut son écueil de n’avoir pas su assez pour l’appliquer dans foute sa rigueur. Il passe ainsi sous silence les grandes invasions qui mêlèrent un sang nouveau au sang vieilli des Européens ; il ne voit pas non plus quelle transformation les sociétés modernes ont subie par l’esprit féodal, parles croisades, par l’im-
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primerie, par le progrès de l’industrie et du commerce, enfin par la decouverte de l’Amérique et de ses mines d’or.
Mais, sans sortir du cercle trop étroit où il se meut, Vico remarque, sous les différences d’aspect, une conformité profonde dans la nature et la marche des nations : pour lui, l’homme est toujours te même, ainsi que la société. Il n’y a donc pas de peuple élu de Dieu, et tout ce qui est contraire au développement uniforme des peuples doit être rejeté comme faux. Par exemple, on ne saurait croire à l’existence des rois de Rome, car les sociétés humaines ayant trois âges, le théocratique, l’héroïque et le civilisé, la monarchie n’apparaît que dans cette troisième période. Cette loi, suivant Yico, étant invariable, il devenait possible de savoir si un peuple était dans sa période de progrès ou de décadence, de hâter, de prolonger l’une, et de rendre l’autre plus lente ou de la retarder.
Cette doctrine, qui parut si étrange, réduisait donc le rôle de l’homme en particulier pour augmenter celui des hommes en général ou de l’humanité. Celle-ci a une vie propre qu’on nous a trop souvent cachée sous des noms de personnes imaginaires, en qui se résumait le génie de leur époque ou de leur pays. Cent ans avant les hardiesses de l’Allemagne, Vico contestait Hercule, Homère et Romulus. Les héros qui trouvaient grâce devant ce scepticisme nouveau de l’historien servaient encore à caractériser leur temps, et s’il est vrai que la nature se montre successivement cruelle, sévère, bonne, délicate, dissolue, les hommes ont dù être féroces avec Polyphème,
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superbes et magnanimes avec Achille, justes avec Aristide, valeureux avec Scipion, offrir, comme Alexandre et César, un triste mélange de grandes vertus et de grands vices, devenir enfin, au temps de Tibère, méchants avec réflexion.
C’est la raison, unique fondement de toute science, qui permet à Yieo de connaître les hommes, c’est elle seule qui, par le consentement unanime, le mène à Dieu. Yico voit dans la providence de Dieu la seule cause de l’histoire, et dans le désir de réaliser les lois divines le grand mobile de l’humanité. 11 se rattache sincèrement à la religion révélée, parce qu’il en trouve l’empire établi dans la conscience universelle, et il s’appelle lui-même le philosophe de l’autorité. Mais il l’entend à sa manière, et, tout catholique qu’il est, ou qu’il croit être, il tient le paganisme pour la première manifestation de l’esprit divin ; enfin il fait tout découler, dans ce monde, des lois générales qui constituent l’essence divine, et non des volontés particulières de Dieu consignées dans les Livres saints.
Le lecteur qui parcourrait rapidement les Principes de la science nouvelle , y retrouverait avec peine ces idées qui en forment pourtant l’essence, tant elles y sont présentées avec peu d’ordre et de méthode, mêlées à des développements inutiles ou obscurs, exprimées enfin dans un langage que crée mal à propos l’auteur, au lieu de revêtir ses pensées neuves de termes consacrés par l’usage. Vico perdrait tout crédit, si l’on s’arrêtait aux graves défauts d’une composition qui, malgré des prétentions de géomètre, passe