‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 123 sur 169 · POÈTES LYRIQUES. — LES ARCADIENS · texte numérisé non relu

POÈTES LYRIQUES. — LES ARCADIENS

parce que la nature ne l’avait pas fait pour le premier, qu’à cause des défauts que le goût public imposait aux écrivains les mieux doués. Zappi sait surtout écrire en vers dans un style pur et gracieux qui désarme les critiques par la perfection du détail, et avec une imagination qui lui suggère parfois des sujets vraiment nouveaux, par exemple ce Musée d’amour, où l’amour même sert de guide au poète et lui montre les trophées des victoires dont s’enorgueillit ce Dieu malin, les deux épées qui percèrent le cœur de Pyrame et de Didon, la lampe d’Héro, les pommes d’Àtalante, de Cydippe et de Paris. Mais il y a dans ces églogues gracieuses, dans ces pures canzone, dans ces poétiques sonnets, trop d’esprit et trop peu d’àme: Zappi se flatte en vain d’atteindre au sommet de l’art par un badinage élégant.

Tel n’est pas le reproche qu’on peut faire à Giambattista Cotta (1668-1763), qui célébra, comme avait fait Lemene, Dieu et ses attributs avec plus de noblesse que de précision, et à Eustachio Manfredi (1674-1739), jurisconsulte, mathématicien, philosophe, et, par surcroît, poète, ou du moins jugé alors digne de ce nom. Dans ses canzone, dans ses sonnets, il unit, à en croire les critiques italiens, le nerf de Dante à l’élégance de Pétrarque ; mais à cette exagération toute méridionale il faut préférer la juste sévérité de Mafifei : quoique contemporain, il ne loue Manfredi que de son intelligence claire et méthodique, et de son jugement sûr, c’est-à-dire des qualités qui distinguent le savant. Il y a de la correction dans les vers de Lazzarini, de la tendresse dans ceux de Rolli ; Savioli imite Anacréon avec grâce, mais

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en abusant de la mythologie ; on loue enfin dans Minzoni la richesse des images, et, à cet égard, une certaine force d’invention.

Les Arcadiens qui rompirent avec l’esprit de leur académie prirent du moins exemple sur un talent d’un ordre plus élevé. Innocenzo Frugoni, né à Gênes (1 692-1768), et forcé i>ar sa famille, de revêtir l’habit monastique, s’en vengea plus lard en cultivant deux vizietti^ comme il le dit lui-même, deux petits vices, l’amour et le jeu. Professeur de littérature à Brescia, à Bologne, à Gênes et à Rome, poète officiel et directeur des spectacles à Parme, d’abord pour la cour des Fariièses, puis pour celle des Bourbons, toujours prêt, par un effet de son facile esprit, à parler ou à écrire, il trouva dans les devoirs de sa charge un prétexte pour improviser des ouvrages qu’il aurait dù mieux travailler. C’étaient tantôt de courtes pièces de théâtre, tantôt des poésies de tout genre et de tout mètre, sur les naissances, les mariages, les anniversaires, les prises de voile, les examens d’écolier. Il n’avait pas besoin d’estimer ou d’admirer le personnage qu’il chantait ; loin d’attendre l’inspiration, il lui commandait. L’enthousiasme universel qu’inspiraient ces vers, où l’emphase et la manière remplaçaient la grâce et la chaleur, acheva de perdre le poète; il s’enivra de son verbiage, il noya scs rares idées sous la richesse des ornements, il se complut au luxe inutile de ses intarissables descriptions. Jamais peut-être le gaspillage du talent ne fut plus digne de regrets. Frugoni ne touchait que par accident aux sujets les plus dignes de nos méditations : c( il arrivait, en contemplant le matin son plafond,, dit

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M. Canlù, à méditer sur les causes du beau; mais il s’en laissait presque aussitôt distraire par le valet qui lui apportait son chocolat du matin. » Sentant le mal que l'esprit d’imitation faisait à l’Italie, il avait secoué le joug des anciens, et, sans porter celui des poètes primitifs et presque barbares, il s’essayait à en reproduire les naïves inspirations, dans un tour plus moderne et avec plus d’habileté. 11 s’éloignait tout ensemble de Marini et de Cliiabrera ; il pouvait, en imitant encore, paraître, devenir même original. L’imagination et aussi l’énergie,' qui reparurent enfin avec lui, caractérisent ses vers, remarquables par la richesse et l’abondance des images, par la justesse et la vigueur des épithètes, parla hardiesse des figures et le charme de l’harmonie. Les phrases sont d’une ampleur inusitée, et le vers sciolto, qu’aimait Frugoni, n’a ni chez le Tasse ni chez Annihal Caro autant de force ou de variété que chez lui.

On lui reproche d’emprunter ses métaphores et ses termes à la médecine, à la physique, à la chimie, aux mathématiques, et il est vrai qu’il abuse des sciences; mais la tendance était louable, puisque la poésie échappait ainsi au vague et se rattachait au réel. Un poème où Frugoni caractérise les ouvrages de Condillac avec une poétique justesse, et loue, à ce sujet, la philosophie française en général, peut être rapproché d’une pièce de vers sur la colombe, qui passe pour le chef-d’œuvre du poète, et où il chante la naissance d’un fils dans la maison de San Vitale. On verrait, parla comparaison, que Frugoni, après avoir satisfait le goût fiivole qui régnait . encore par des vers sans portée, par soixante sonnets

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contre Tavare Ciacco, tentait d’arracher la poésie aux mots pour la ramener aux choses et de montrer, dans des matières prosaïques, la source des plus poétiques inspirations. La méthode était nouvelle ou du. moins renouvelée ; le malheur du brillant esprit qui la rendit populaire fut de s’en écarter trop souvent.

De nos jours, des attaques excessives ont succédé à l’excessif enthousiasme de ses contemporains. L’injustice est toujours regrettable ; mais aussi pourquoi, même avant d’avoir cessé de vivre, Frugoni avait-il son école? Sur ses pas marchèrent Algarotli, Bettinelli, Rezzonico, Impérial! qui partage avec Savioli le mérite d’exprimer la tendresse avec une langueur tout arcadienne, Fantoni qui traduisit Horace, Mazza, enfin, qui sut, à l’exemple du maître, traiter en vers pittoresques des sujets métaphysiques, montrant ainsi, dit un auteur italien, en quoi consiste la supériorité d’une langue qui sait colorer et peindre ce que les autres ne peuvent qu’esquisser.

C’en est assez sur les Arcades : ils sont nombreux comme l’était auparavant l’école de Marini ou celle de Pétrarque ; mais, s’ils ont continué de vivre alors qu’ils avaient cessé d’être utiles, il faut suivre le mouvement des esprits, qui se détournait d’eux.

Ce mouvement, comme déjà nous l’avons remarqué en parlant de la prose, est purement critique et pénètre la poésie même. Le besoin d’appui qui avait ramené les Arcadiens à Théocrite ou du moins à Virgile, et Frugoni aux poètes des temps barbares, donna au ferrarais Alfonso Varano (4705-1788) l’heureuse idée de se rattacher aux véritables maîtres du génie national.

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Ce poète, déjà célèbre, dans le genre de Pétrarque, par des sonnets à une Laure imaginaire, et, dans celui des Arcadiens, par une églogue, l'Enchantement, qui passa pour un chef-d’œuvre, avait composé en outre de mauvaises tragédies dont on loue néanmoins le style et les chœurs ; mais la postérité ne connaît de lui que ses Visioni sacre e morali, qui parurent neuves, quoique inspirées du Paradis de Dante, tant ce grand homme était oublié depuis cent cinquante ans. Dans l’excès de sa dévotion, Varano sc proposait uniquement de soutenir contre Voltaire que la religion chrétienne n’exclut point la poésie, et il en crut trouver la preuve dans l’immortel poème de Dante, où la foi chrétienne est relevée de si magnifiques couleurs. Au lieu de s’en inspirer librement, il imita sans naturel jusqu’aux rudesses et aux obscurités du modèle, qu’il rendit plus choquantes par la monotonie. 11 importe peu qu’il ait ou non prouvé sa thèse : elle a rencontré dans Milton, dans Chateaubriand, de plus solides défenseurs. Varano a trop souvent recours aux phénomènes qu’ont dépeints les poètes de toutes les religions, le tonnerre, l’océan furieux, les tremblements de terre, la mer, quand il ne se perd pas dans les fictions de la mythologie catholique, anges exterminateurs, spectres et démons. Mais, pour suivre Dante, il renonça au genre gracieux qu’il avait d’abord cultivé ; il rougit même du plaisir qu’il y avait pris; grâce au réveil des intelligences, qui rendait la virilité aux âmes, il lit voir aux Italiens que la poésie n’était pas réduite à chanter uniquement l’amour et à le noyer dans un déluge de mots, puisque chez Dante elle était sublime, et que chez

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lui, le premier disciple de Dante, elle était encore pleine de force et de majesté. La leçon fut comprise et goûtée : on appela Yarano l’unique ; Frugoni, un des chefs de la vieille école, adressait des compliments rimés à « Son Excellence le divin Alfonso Yarano. » Ce succès inattendu suscita les Lettres de Virgile oùBettinclli attaquait Dante, et la préface victorieuse où Gasparo Gozzi, poète lui-même, le défendait.

Ni Yarano ni Gozzi ne donnèrent cependant à leurs sectateurs l’art des vers dantesques, comme ils leur en avaient donné le goût. Sur ces hauteurs inaccessibles où l’aigle se pose, nul habitant des airs ne cherche à l’atteindre, tant ils en ont, du premier coup, senti l’impossibilité. Peut-être est-il bon, pour bien faire dans le médiocre, de tenir les yeux fixés sur le sublime ; mais Cesarotti jugea que, pour ôter tout crédit aux fadeurs arcadiennes, il fallait proposer aux poètes un modèle moins propre à les désespérer. Charmé lui-même des prétendues poésies d’Ossian, que Maepherson avait récemment publiées et qui séduisirent un peu plus lard le goût douteux de Napoléon, il eut l’idée de les traduire en vers italiens. Ses vers sciolli, c’était la mode, en ce lemps-là, de n’en point faire d’autres, ont tous les défauts de la prose ; mais la nouveauté du tour, du sentiment et dos images, le bruyant dépit des Arcadiens abandonnés, donnèrent à cette traduction peu classique une vogue qui entraîna Alfieri lui- même et qu’elle ne méritait pas. Rien n’était plus coniraire ou génie italien que ces vers nuageux et flottants, aussi différents des vers précis et nets où excelle l’imagination méridionale, que l’est l’ombre indécise.

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dans les pays du Nord, de celle qui prend, aux régions lumineuses, des contours si arrêtés.

Le succès troubla le jugement de Cesarotli, et l’engagea à traiter Homère comme il avait fait Maepherson. Traduire le poète grec en supprimant ce qui paraissait inégalité, hardiesse ou redondance, en ajoutant où il semblait qu’il y eût des lacunes, en déplaçant maint passage, rendre le style plus pompeux et plus vibrant, les dieux plus nobles, les hommes plus raisonnables : telle fut la singulière entreprise sur laquelle Cesarotti pensait fonder à jamais sa réputation. Pour se défendre d’avance contre des attaques qu’il prévoyait, il composa en même temps une véritable et fort exacte traduction en prose, à laquelle il ajouta des discours préliminaires, de savantes pages de critique, les unes originales, les autres extraites d’auteurs étrangers, enfin desnotesqu’il leur empruntait. Par surcroît de précaution, l’ouvrage en vers n’eut point pour titre l' Iliade d Homère, mais la Mort (f Hector ; rien ne conjura une tempête qu’il eût mieux valu ne pas soulever. Cesarotti eut beau dire qu’il avait voulu non point traduire Y Iliade, mais traiter dans le goût de son temps le même sujet qu’llomère, il eut beau affirmer que son dessein principal était de rendre la mythologie antique tout ensemble morale et raisonnable, il fut vaincu, et il devait l’être, car il avait « substitué la politesse à l’éloquence, l’étiquette à l’imagination et revêtu le colosse du justaucorps et de la perruque de son temps. » La religieuse admiration de tant de siècles ne permet pas de toucher aussi légèrement aux chefs-d’œuvre qu’elle a consacrés.

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Ces tentatives téméraires n’en sont pas moins les plus frappantes productions de la poésie narrative au dix-huitième siècle. Les autres traductions restaient obscures ou ne pouvaient paraître, parce que d’ombrageux gouvernements y mettaient obstacle ; quant aux poBmes originaux, ils avaient pour sujet les sciences : la difficulté vaincue est sans doute un mérite, mais elle ne saurait tenir lieu d’intérét. Pourquoi Beverini traduisait-il Virgile après Annibal Caro et sans 1e faire oublier? Comment CornelioBentivoglio ne trouva-t-il pas une matière plus digne d’exercer sa muse que n’était la Thébaîde de Stace? Des deux traducteurs de Lucrèce, l’un, Alessandro Marchetti, qui a de la force et de l’harmonie, dut publier son ouvrage à Londres ; l’autre, l’abbé Pastorc, vit le sien supprimé par la cour de Rome, quoiqu’il y eût joint la réfutation des doctrines d’Épicure. Barotti put chanter sans encombre la physique et l’origine des fontaines, Mascheroni les règnes de la nature, Spolverini la culture du riz, et Batti les vers à soie, mais aucun d’eux ne parvint à la gloire : leur mérite, c’est la solidité des préceptes, l’ordre, la clarté de l’exposition; quant à la poésie, Spolverini et Batti eux-mêmes, quoique supérieurs aux poètes leurs contemporains, font regretter Vida et Alamanni.

L’épopée, plus malheureuse encore, malgré le grand nombre des rimeurs dont elle tentait la médiocrité, n’a guères, comme les poèmes didactiques, que le mérite de la difficulté vaincue. Les plus indulgents critiques osent à peine citer \' Empire vengé, d’ Antonio Caraccio, où sont célébrés les princes de l’Europe occidentale qui se liguèrent, au moyen-âge, pour relever l’empire d’Orient. Le

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