LES TRADUCTIONS. — L’ÉPOPÉE
dessein était manifeste d’imiter le Tasse : Caraccio n'cn sait pourtant copier que le style ; c’est à l’Arioste, malgré la différencedes genres, qu’il demande l’art d’inventer et de combiner les incidents.
Le prélat Forteguerra (1674-1736), s’il prend aussi le Bei0f»d furieux pour modèle, écrit du moins un poème cWf9leresque, œuvre conçue par hasard, rapidement ezécHtée- et dont le temps était passé. 11 ne s’agissait que de prouver à de jeunes enthousiastes de l’Arioste combien il était facile de faire une épopée héroï-comique, et, ce qui paraît plus surprenant, d’y réussir. Forteguerra n’y échoua pas complètement : c’est un triomphe qui fait honneur à son esprit. S’inspirant à la fois de Pulci, de l’Arioste, deBerni, de Tassoni, il lit de son Ricciardetto, comme il le disait, le dernier poème du cycle carolingien ; il sut inventer une fable, des épisodes, des exploits bizarres auxquels personne n’avait pensé avant lui ; il mania avec agrément et naturel un fond plein d’exagérations et de disparates ; il fit « d’un beau désordre un effet de l’art, » et il tiendrait une place plus considérable dans l’histoire des lettres, si sa versification était moins lâche et moins traînante, s’il eût écrit d’un style moins négligé. Nous ne lui reprocherons pas des libertés d’expression et de pensée où il pouvait voir une des conditions du genre : il les désavoua en quelque sorte, par respect pour son rang et pour son habit, en ne permettant qu’après sa mort la publication de son poème, sous le pseudonyme de Carteromacho, qui est la traduction grecque de son nom.
Au dix-huitième siècle, l’épopée, fidèle à l’esprit du
DIX-UUITIEME SIECLE.
temps, dégénérait facilement en satire. Il en faut voir une dans le Filet de Vulcain^ œuvre nialicieuse de Domenico Balacclii, où, sous le voile transparent de la mythologie et sous les formes consacrées du poème héroïcomique, se pressenties allusions aux mœurs del’époque, de vives et justes attaques à la vanité des riches, à l’arrogance des puissants, à la galanterie des femmes, à la lâcheté des hommes, au vain bavardage des poètes, des érudits, des grammairiens.
C’était aussi la satire des mœurs, et surtout celle des femmes, que se proposait l’abbé Passeroni (1713-1802), quand il entreprit d’écrire en cinquante -un chants la Vie de Cicéron, L’orateur romain n’est qu’un prétexte, car il est encore au berceau à la fln du premier volume, et l’ouvrage n’en a que six. Cette invention surprenante réussit d’abord, parce que le but en paraissait moral; mais une satire si longue, dans le ton trivial de Lalli, de Caporali, de Fagiuoli, ne pouvait que fatiguer bientôt. « La mère de Cicéron, dit Passeroni, avait aux mamelles plus de lait que n’en a une vache, et Cicéron, du temps qu’il faisait ses études, engraissait comme un porc dans sa bauge. » Qui trouverait du charme ou de la finesse à d’aussi révoltantes grossièretés?
Dans l’apologue, genre aimé des Italiens, depuis qu’Alberti, au quinzième siècle, et plus tard Capaccio, Baldi, Crescimbeni, s’y étaient exercés, Passeroni obtint un succès de meilleur aloi, par l’imitation libre d’Esope, de Phèdre, d’Aviénus. S’il est diffus, comme dans son grand poème, il rachète ce défaut par l’entrain et l’ingénuité. Par là il l’emporte sur Gherardo del Rossi et sur Pignotti,