L’APOLOGUE. — CASTI
l’un plus naturel, l’autre plus ingénieux, sur le jésuite Roberli, dontl’invention, quoique réelle, est toujours maniérée, et sur l’abbé Bei tola, qui a de la grâce et de la naïveté, dans ses imitations de Gessiier. Tous ces fabulistes déparent leur versification harmonieuse ou facile par la trivialité ou l’affeclation de leur langage, et surtout par le tort qu’ils ont de ne s’adresser qu’à une classe nécessairement restreinte de lecteurs, au lieu de tracer, comme font Lafontaine et Molière, des peintures vraiment humaines, où se puissent reconnaître toutes les conditions.
Supportables dans un ouvrage de peu d’étendue, ces défauts cessent de l’être si, par une fausse conception des genres, un auteur maladroit fait de l'apologue un long poème. Telle fut l’erreur de Giambattista Casli (1703-1801). 11 fit de la fable d’Ésope une épopée régulière, et il eût réussi peut-être auprès du commun des lecteurs, s’il avait connu l’art du style et moins prodigué les obscénités. Il était prêtre pourtant, mais les ordres, à cette époque, n’étaient point un obstacle à la liberté du langage ; Casli ne les avait reçus que pour racheter le vice originel de sa roture et s’ouvrir les portes des plus somptueux palais. Pour y être le bien venu, il s’en fil le conteur attitré, le poète, et y acquit de bonne heure une réputation. Déjà il avait abandonné l’Arcadie, berceau de son enfance poétique, mais trop langoureuse pour charmer longtemps son mordant esprit, et même l’école de Frugoni, dont il s’était montré le digne élève en adressant une centaine de sonnets à un créancier auquel il *-
devait trois jules. Le bienveillant accueil qu’il avait reçu
DIX-HUITIÈME SIÈCLE
à Rome ne l’empêclia point d’atlaquer les mœurs, en meme temps que les abus de l’Kglise. Sismondi s’étonne que dans un pays où les nouvelles de Boccace sont classiques et populaires, celles de Casti rencontrent tant de sévérité : c’est que l’obscène, dépourvu de la finesse qu’y savaient introduire les maîtres, ne donne que du dégoût ; c’est que le mot exact, substitué à la périphrase, fait la platitude de l’ordure ; c’est enfin que le progrès des mœurs, ou, si l’on veut, cette hypocrisie qui est encore un hommage à la vertu, rend désormais intolérable ce qu’on supportait autrefois. Jamais Boccace n’avait couru le danger d’être excommunié ; Casti n’y put échaipper, il se sauva en Toscane, puis en Allemagne, et y devint, à la mort de Métastase, poeta cesareo^ poète impérial. Joseph II applaudissait aux facéties que ce bouffon tonsuré débitait d’une voix nasillarde, et riait aux éclats d’un drame burlesque, parodie de la conjuration de Catilina, où l’on trouvait raillées, dans le ton de Berni, les vanteries et le bavardage de Cicéron.
Comment, après des succès de ce genre, Casti obtint-il d’être attaché à divers ambassadeurs? C’est à leur suite qu’il partit pour la Russie; il y séjourna assez longtemps pour obtenir la faveur de Catherine II, mais non pour en concevoir de la reconnaissance. Afin de plaire à son maître, quand éclata la guerre entre l’Autriche et la Russie, il composa un poëme tartare,'s\\Q satire d’une cour dont il avait reçu les bienfaits. Imprévoyant dans la bassesse, il ne songea pas que la paix pût être conclue ; elle le fut pourtant, et Joseph II fit à son ennemie de la veille le sacrifice d’exiler le poète insolent. Casti reçut l’assurance