L’APOLOGUE. — CASTI
[ que scs appointements lui seraient conservés ; mais avec
une dignité qui surprend de sa part, il les refusa et mourut dans la pauvreté à Paris, laissant un renom de moralité douteuse, et tenu, malgré tant de flatteries aux puissants du monde, pour un des précurseurs de la révolution.
Un apologue en vingt- six chants lui valut ce bel éloge qu’il ne méritait pas. Cet ouvrage, le seul auquel on pense, quand on prononce le nom de Casli, n’est qu’une peinture des cours, faite par un homme qui les avait connues, et qui, cette fois, ne les ménage pas. Princes et ministres, courtisans et conseillers, dames d’honneur et chambellans posent tour à tour devant le poète et sont reconnaissables sous les traits des animaux. Casti suppose que les bêtes ont obtenu le don de la parole et il raconte leurs efforts pour s’établir en société. Elles constituent d’abord l’état monarchique et prennent pour roi Lion I", souverain débonnaire, dont le fils. Lion 11, monte après lui sur le trône, pour le déshonorer par ses vices et sa cruauté. Entre ces deux règnes, dont l’opposition fait un contraste piquant, se place la régence de la Lionne, reine mère et douairière, qui contribue encore à l’agrément, à la variété du tableau. Les délibérations de l’assemblée générale sur le gouvernement le plus conforme aux intérêts de toutes les races d’animaux, la peinture fidèle de la galanterie des cours, de la vie diplomatique, militaire, révolutionnaire même dont Casti fait une curieuse parodie, montrent les mille vanités de la nature humaine, l’étalage mensonger des beaux sentiments, la secrète ambition des chefs d’armée ou de partis, l’intolérance des factions opposées, la bassesse
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que cachent mal les plus hauts emplois. Dans ce poème des Animaux parlants, chacun d’eux représente une condition sociale : le chien, le démagogue éloquent; l’ours, l’aristecrale insolent ou renfrogné. Rien ne serait plus propre à stimuler l’attention du lecteur, si elle n’était lassée par les développements excessifs de cet apologue, et rebutée soit par la négligence, l’incorrection, la diffusion du style, soit surtout par les plus dégoûtantes obscénités.
Voici enfin un véritable poète dont le nom u’aurait pas d’égal dans ce siècle, si Alfieri n’y occupait le premier rang. Giuseppe Parini (1729-1799), né dans une humble condition, élevé à Milan, au prix de grands sacrifices, prit les ordres pour avoir, comme Casii, accès dans tes grandes familles, non, il est vrai, à titre de commensal et de parasite, mais dans la condition plus humble et plus honorable de précepteur des enfants. Enseigner était dès lors la plus naturelle ressource d’un jeune homme pauvre, jaloux de rendre à ses parents ce qu’ils avaient fait pour le tirer de la foule ignorante, et Thabit ecclésiastique était la première qualité pour remplir ces fonctions délicates : le savoir ne venait qu’en second lieu. Quelques poésies lyriques, publiées à l’âge de vingt-trois ans, ayant établi l’aptitude de Parini aux yeux des personnes dont il recherchait la confiance, il put observer de près les travers des gens riches et des nobles, qui joignent si souvent la morgue à l’ignorance et l’orgueil à l’ineptie. Son esprit sardonique et railleur en conçut l’idée de peindre celte noblesse, autrefois la force et la gloire de l’Italie, mais prosternée alors aux pieds
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d'odieux despotes, dans une nullité hautaine qui fut pour lui, pendant des années, un supplice de tous les jours.
Parini hésita sur la forme qu’il donnerait au châtiment. Il s'exerçait à écrire en prose des dialogues, des lettres, des nouvelles où il déployait une facilité ingénieuse et une discrétion dans l'emploi des ornements qui montrait enfin un homme plus occupé des choses que des mots. Même dans ses poésies lyriques, dont le recueil offre des inégalités, il abandonne l’Apollon et les Muses des Arcades, il ose parler de politique et de morale, il s’efforce, en évitant Ira gallicismes, qu’on recherchait' alors, de ramener la langue italienne à son proprft luttât Quelques odes de Parini, la Chute, le Péril, le Message, ne le cèdent en beauté qu’à celles de Pétrarque, et ce poète même, inférieur par le tour moins philosophique de sa pensée, n’a pas d’accents plus mâles et plus majestueux.
Soit que Parini sentît combien ses vers l’emportaient sur sa prose, soit qu’il vît dans le rhythme et l’harmonie l’attrait de la difficulté vaincue et une séduction de plus pour le lecteur, c’est en vers qu’il résolut de flageller les grands ; il imagina de faire connaître leur vie par le simple récit d’une de leurs journées : n’éfait-ce pas les montrer toutes, avec leurs plaisirs invariables, leurs occupations stériles, leur oisiveté affairée? De là ce titre si simple et si expressif pour qui connaît l’ouvrage : Le jour, ou les quatre parties du jour à la ville. Un esprit moins fécond y eût trouvé la matière d’une satire et se fût placé auprès de Marlelli, de Lami, de Signorelli,
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d’ Alfieri peut-être, qui en a composé d’énergiques; mais Parini conçut le dessein d’un long poëme, dont les quatre parties, le matin, le midi, le soir et la nuit, formant chacune un ouvrage complet, parurent séparément. Une année à peine après l’Ossian de Cesarotti, c’est à dire dans le temps où cette poésie hardie et libre excitait l’enthousiasme, Le matin, modèle d’un genre pur et mâle, fil voir aux Italiens qu’un poète pouvait réussir encore, sans demander l’inspiration aux étrangers.
C’est peu d’une idée heureuse, si l’on n’y joint une parfaite ordonnance, et si l’on ne développe le sujet dans le ton qui convient. A cet égard, Parini, ennemi de toute exagération méridionale, doubla le prix de son ouvrage, en évitant l’invective, qui eût paru la marque d’un caractère mal fait et jaloux. Avec une apparence de sérieux qui fuit sourire, quand on a pénétré le secret dessein de l’ouvrage, le poète se propose d’instruire un jeune noble des usages auxquels il doit se soumettre, des devoirs qu’il doit remplir pour être un parfait cavalier. Si ces devoirs sont puérils et ces usages ridicules, la faute en est aux patriciens qui s’y soumettent, non à l’historien fidèle qui se borne à en exprimer la loi. Une fine et subtile ironie sortant des choses mômes plutôt que des mots employés pour les dire : tel est le caractère tout nouveau de cet écrit où Parini mord jusqu’au sang, comme disait Voltaire de l’abbé Guéuée, quand il paraît baiser la main,. Ces mille riens qu'il décrit, se distinguant par le brillant et l’élégance, permettent une étonnante variété de tons : la gravité succède à la finesse et la grâce à la majesté. D’heureux épisodes sont devenus