‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 130 sur 169 · III. - LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

III. - LE THÉÂTRE

L’opern : Apostolo Zeno. — Métastase rsa poétique. — Ses défauts.

— Scs qualités. — Opinion des contemporains sur Métastase. — Ses imitateurs. — La comédie. — Premières tentatives de reforme : imitation du théâtre français. — Martelli. — MatTei. — Gigli.— Fagiuoll.

— Cliiari. — Retour vers le théâtre national : efforts de Riccoboni. — Goldoui: son caractère. — Ses defauts. — Ses qualités d’observateur. — Comédies de caractère. — Comédies d’intrigue.— Goldonien France. — Cario Goizi; Son système, ses féeries. — La tragédie: La Mérope de Maffei. — Conti. — Alfieri: ses premiers travaux. — Ses théories dramatiques. — Défauts et qualités de ses tragédies. — Ses comédies.

C’esl surtout au théâtre qu’est sensible, durant le dix-huitième siècle, la seconde renaissance des letires italiennes. Auparavant, le drame en musique se soutenait presque seul et subissait lui-même runivcrselle décadence ; le poème ne servait plus que de prétexte au plaisir des oreilles et des yeux, en un temps où l’art des sons n’avait pas atteint cette perfection surprenante qui excuse de nos jours l’humilité des poètes d’opéra. Une conduite extravagante, une intrigue impossible, des accidents étranges, des caractères mal tracés, des passions forcées, des vers barbares, un mélange de naturel et de surnaturel, de plaisant et de grave, de farce et de tragé-

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die : tel c'ait le mélodrame, pour donner à ce mot son vrai sens, à la veille du jour où il allait atteindre, par la juste proportion de ses deux éléments et par les heureux dons d'un talent merveilleusement propre à ce genre, un éclat sans lendemain.

Déjà quelques efforts pour revenir au bon goût avaient été faits par Silvio Stampiglia, qui ne sut pas toutefois trouver l’intérêt dans des sujets exclusivement empruntés à riiistoire grecque ou romaine, et par son successeur, l’excellent Apostolo Zeno. Ce critique, cet historiographe de la cour à Vienne, ce poète impérial n’était qu’un homme de sens qui trouvait le noble et l’élevé plus naturellement que le poétique, et dont le sérieux esprit aurait dû respecter mieux l’histoire dans ses ouvrages. Toute sa raison le défendit mal contre l’excès d’une réaction nécessaire ; on donnait trop à la musique, il donna trop au poëme, et fit de l’opéra une tragédie. Ses principales pièces méritent ce nom par les événements qu’elles produisent à la scène et par leurs titres mêmes. Iphigénie, Thémistocle, Andromaque,Mérope, Joseph, Nitocris, Sisara, Daniel, Ezéchias, Papinus, Fabricius, Mithridate, appartiennent au genre tragique, comme l’entendaient les Italiens, et reproduisent tous les défauts connus, la longueur des scènes, la multiplicité des incidents, la sécheresse des sentiments, la fréquente dureté des vers. Le principal mérite de ces drames, c’est la simplicité d’un style exempt de toute enflure et dont le ton s’élève bien au-dessus des farces grossières dont on prétendait alors égayer l’opéra.

Quand Apostolo Zeno voulut fuir Tair humide et froid

l’opéra. — ZENO. MÉTASTASE. 3DS

(le Vienne pour terminer ses jours sous le l>eau ciel de l’Italie, il indiqua pour son successeur Pietro Trapassi (1698-1782). Sa famille le destinait à être orfèvre ; mais dès son enfance il improvisait des vers et donnait volontiers au public le spectacle de son talent. Charmé d’une facilité si gracieuse, Gravina s’attacha le jeune poète, le nourrit de fortes éludes, lui fit changer son nom prosaïque en celui de Métastase, qui en est la traduction grecque, et lui légua une fortune modeste sans doute, mais suffisante pour garantir du besoin tout homme sage qui ne l’eût pas follement dissipée.

Réduit bientôt, par ses prodigalités, à vivre de son travail. Métastase quitta Rome pour Naples, où les splendeurs de la cour lui faisaient concevoir des espérances. Un drame musical lui fut, en effet, commandé : pour la fêle de l’impératrice, fçnime du triste empereur Charles VI. il composa ses Jardins desHespcn^fèf {Orti Esperidi), dont le succès décida doublement de sa destinée : il s’engagea sans retour dans la voie où il avait recueilli de flatteurs applaudissements, et la célèbre Marianne Bulgarelli, heureuse d’avoir chanté pour la première fois un rôle vraiment poétique, comme était celui de Venus dans les Jardins des Hespérides, offrit chez elle, et du consentement de son mari, un appartement au poète.

11 entra ainsi en relations avec un maître de musique, ) familier de la maison, avec l’illustre Porpora, de qui il/ apprit à mieux connaître, dans le mélodrame, le rapport| de la poésie au chant. L’esprit facile c.LdéJicat de Méta-\ stase comprit ces leçons, en développa le sens et se fit des \ théories poétiques, très appropriées sans doute au genre j

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qu’il cultivait, mais qui n’ont, aux yeux de la critique, qu’une faible valeur. Dans l’art, il croit à l’expérience, c’est-à-dire à l’imitation : c’est le propre d’un empirique, sans principes arrêtés ; il attaque les pédants, suivant riiabilude des gens superficiels, qui pensent condamner par ce mot tout homme dont ils n’ont pas le savoir. Il ne voit en effet et ne pratique dans la poésie que l’art d’imiter les maîtres et de faire de bons vers. L’idéal est un rêve ; l’inspiration du poète n’est qu’une agitation matérielle due à l’aflluence des esprits ; son devoir est d’iiistïuire et de plaire, c’est la définition du dix-huitième siècleJlAlétastase comprend si peu le sens profond de la tragédie grecque, qu’il n’y voit qu’atroces boucheries; il n’a qu’horreur et dégoût pour tout le sang qu’e'le répand a Ilots, pour les cadavres qu’elle étale ; il préfère de beaucoup les tragédies sans terreur, comme il en offrit à ses délicats contemporains. 11 attaque les chœurs, il ne voit dans le Prométhée d’Eschyle qu’un drame extravagant et fantastique, qu’une personne qui a un clou dans la poitrine, qui reçoit des visites et qui veut qu’on lui conte des histoires. On lit ces belles pensées dans X Extrait de Métastase, dans ses Notes sur l'art poétique d'Horace, dans ses Remarques sur le théâtre grec, et . dans sa correspondance. Il eût fallu d’autres vues pour j faire un grand poète d’un homme qui était improvisateur | , à dix ans, auteur tragique à qualorze, et qui n’a cessé | d’écrire en vers qu’à quatre-vingt-quatre ans. ,

Il doit sa gloire, ou ce qu’on appelle de ce nom, à l’art ^ de se plier avec souplesse à toutes les exigences du drame en musique. Elles étaient si nombreuses si absolues

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qu’on peut admirer, comme un prodigieux tour de force, l’aisance tout au moins apparente avec laquelle Métastase se lire de semblables difficultés. Le poème ne devait pas dépasser un certain nombre de vers, ni avoir plus de trois actes; tout acte, toute scène devait se terminer par un air, et celui qui terminait l’acte en être le plus important. Tout changement de situation était indiqué par un air, nul personnage n’en pouvait avoir deux de suite, et deux de môme nature ne pouvaient être chantés, fût-ce par des personnages différents. Quand les ressources pécuniaires de l' ùnpresario le permettaient, le musicien tenait à opposer trois amoureux à trois amoureuses, et les convenances du sujet ou la volonté du poète n’avaient aucune part à ces combinaisons. Le nombre des personnages fixé, il fallait régler celui de leurs airs selon l’importance, non du rôle qu’ils tenaient dans la pièce, mais de^’acteur qui en ét.ait chargé. Les récitatifs devaient être courts et les vers coupés selon le rbytbme qu’inventait le musicien. Jamais un homme de génie ne se fût soumis à de telles entraves. Métastase les accepta, mais il s’y trouva à l’aise, ou du moins il nous fait oublier sa gêne : c’est par là qu’il parait digne d’estime et presque d’admiration.

11 eut deux manières, celle de sa jeunesse et celle de son âge mûr. De la première on ne peut rien dire, si ce n’est que lestyle manque encore de simplicité et de pureté, les caractères de naturel et de suite, le dialogue de force, le récitatif de proportion. 11 semble que la nature eût prédestiné le poète à tous les supplices de son lit de Procusle: sa première tragédie, Justin, qu’il composait à

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l’àge de qualorae ans, est déjà un mélodrame, un opéra. •

La seconde manière, celle de l’âge mûr, comprend toutes les pièces qui furent représentées à Vienne, tandis que le successeur d’Apostolo Zeno y remplissait les fonctions de poète impérial. Hypsipile, l' Olympiade, dont la musique est due à Pcrgolèse, Démophoon, la Clémence de Tite, Achille à Scyros, Thémistocle, Cyrus, Zénobie,

Réffulus : tels sont les neuf drames qu’on appelle les chefs-d’œuvre de Métastase, parmi les vingt-huit qu’il fit I

applaudir, sans compter les ouvrages de moindre dimen- |

sion.

Comprimer l’inspiration pour ne point nuire à la mélodie, sacrifier les (rois unités, soit pour ne pas déranger la pompe du spectacle, soit parce que les trois couples 1 d’amoureux rendaient impossible l’unité d’action, la plus nécessaire des trois, s’interdire les caractères, les pas- *

sions, le genre de style et de rhylhmequi pouvaient gêner le musicien, remplacer les héros sévères par des galants i

tendres et langoureux, se résigner à la monotonie de per- 1

sonnages et d’événements toujours semblables, à des ; intrigues secondaires dont la nécessité de donner des f rôles aux acteurs du dernier rang embarrassait l’action * principale : tels furent les sacrifices que Métastase con- ' ^

senlaiten gémissant, pour faire accepter quelques réformes et surtout pour demeurer en possession du théâtre.

11 accepta ces conditions avec une bonne foi si grande et un désir si sincère de ne les point éluder, qu’il y parvint presque au delà de ses espérances, et son moindre triomphe n’est pas qu’en supprimant la musique, on ail pu voir dans ces opéras des drames intéressants encore.

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C’est pourtant leur faire tort que de les représenter sans les agréments de la mélodie et du spectacle, qui en font oublier les invraisemblances, les mœurs efféminées, les situations monotones et mal liées, les caractères uniformes et les lieux communs. Mais il est certain qu’on a pu l’essayer de son temps en Italie, aux applaudissements d’un public nombreux et délicat.

C’est que, par ses defauts comme par ses qualités, Métastase donnait satisraction aux goûts de ses contemporams, ou plutôt du public de courtisans auquel il s’adressait.W’*(létournait ces esprits légers des questions sérieuses, il flattait le sensualisme de ces épicuriens du dix-huitième siècle, et le relevait à leurs propres yeux, en y mêlant l’amour, la gloire, l’héroïsme, la vertu. S’il manquait d’élévation, il ménageait la décence ; s’il ne . respectait guère plus l’histoire que ne faisait Apostolo 1 Zeno, à qui, pour tout le reste, il était si supérieur, il 1 intéressait à de fades héros qui, « jusqu’à je vous hais, I disaient tout tendrement ; » mais chez lui, la route du / Tendre mène au royaume du Pathétique, où il règne en I maître ; il sait tirer des pleurs sur des personnages con- ! nus d’avance et sur des situations prévues ; par les ren- ( contres, par le dialogue, sans longs récits, il éveille, il \ soutient l’attention ; ses héros agissent plus qu’ils ne par- | lent, ses intrigues les plus compliquées ne dégénèrent j jamais en confusion, et se terminent par une catastrophe | heureuse : ainsi le voulaient des spectateurs amollis, qui | recherchaient une émotion douce et n’eussent point par- ! donné au poète de les troubler fortement. >

Il leur plaisait surtout par le charme infini d’une ver-|

DIX- HUITIÈME SIÈCLE, sification sans égale, dont la fluide mollesse, dont les fleurs et les métaphores peuvent bien ne pas plaire à la lecture, mais ne sont, dans la bouche des chanteurs, qu’un agrément de plus. N’oublions pas, pour être justes, que Métastase voulut toujours être chanté. Lui-même, il composait en chantant; il rejetait les vers qui lui semblaient peu propres à la musique avec un soin si attentif et si ingénieux, que Pergolèse, loin de s’imposer à son poète, le voulut suivre pas à pas. En général. Métastase excelle dans le dialogue et dans le récitatif, par la justesse et la propriété comme par l’harmonie des expressions ; il fait un heureux choix de mots simples et exprès- ; sifs ; il a, quand il le faut, toute la richesse de la poésie lyrique : s’il le cède àcet égard à Pétrarque et au Tasse, c’est que, bien pénétré des limites de sa tâche, il a su | s’y tenir.

Tel est son caractère, dans la pratique de son art comme dans sa vie. Métastase a fait tout ce qu’il s’était proposé, î avec un succès dont l’histoire des lettres n’offre pas de plus complet exemple. Fort honnête homme et sans ambition, il refusa les tilresdecomte, de baron, de conseiller, qu’on lui offrait en récompense de son Achille à Scyros. Héritier de la Bulgarelli, il abandonna l’héritage au mari ' complaisant que cette cantatrice avait dépouillé pour lui.

Il ne lui manqua que l’âme et les sentiments d’un citoyen. 1 Jusqu'à sa mort, il vécut a rattache, à ce point oiseau de palais, dit-il lui-même, qu’il ne pouvait plus vivre au I grand air. *

Les meilleurs esprits et les plus indépendants du siècle | prodiguèrent les louanges à ce favori de la fortune.

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comme faisaient ses auditeurs et ses compatriotes charmés. Laharpe et Schlegel, si mal disposés pour les Ita- 1 Rens, l’épargnent dans leur sévère et souvent injuste I critique. Rousseau disait qu’après avoir entendu la mu-; sique de Pergolèse, il fallait ouvrir Métastase et Ira- ■ vailler, sûr moyen d’exciter le génie, pour tout poète qui . en aurait une étincelle en soi. Mais Rousseau se piquait ' de musique, et c’est, sans doute, ce qui le rend si indulgent. Quant à Voltaire, s’il écrit au cardinal Querini que a certaines scènes de Métastase sont dignes de Corneille quand il n’est pas déclamatoire, et de Racine quand il n’est pas faible, » c’est que, pour marquer sa reconnaissance à l’admirateur passionné qui avait traduit la Hmriade et qui en défendait l’auteur auprès du Saint-Siège, Voltaire eût flatté tous les Italiens : l’hyperbole ne pouvait choquer personne au pays où elle est née, et per- i sonne ne la pouvait prendre au sérieux en France, quand on se rappelait qu’à propos de l’ Orphelin de la Chine, | le même Voltaire, aussi exagéré dans le blâme que dans ' la louange, accusait Métastase de tirer tout son fonds des ' poètes français. i

Cet heureux et brillant rival de Quinault n’a pas eu l’honneur, que lui accordent quelques-uns, de réformer * les lettres italiennes, comme il avait réformé l’opéra. Si les tragiques italiens ont suivi certaines règles exprimées par lui dans ses aventureuses pages de critique, il se conformait lui-mème, sans rien inventer, au goût déjà meilleur des nations étrangères, qui s’imposait aux Italiens.

Il ne fut un maître que pour les auteurs de mélodrames, encore ne les put-il préserver de la décadence. Cette

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décadence fut aussi profonde que rapide, et elle met le lecteur dans l’incertitude de savoir si le modèle était stérile ou si la médiocrité des disciples ne sut pas l’imitév. Métastase avait atteint le sommet de son art : personne n’est digne d’être cité après ce doux et harmonieux poète. Rolli, Frugoni, Migliavacca, Olivieri, Cigni, Damiani, Fattiboni, eussent mieux fait pour leur renommée de ne point composer de mélodrames ; on peut à peine accorder un souvenir à \' Amour et Psyché de Coltellini, successeur de Métastase dans la charge de poète impérial, à VAscanio in Alba de Parini, à V Alexandre et Timothée de Rezzonico, à \ Orphée de Calzabigi, habile du moins à placer les airs mieux que n’avait fait le maître, et dont les conseils, dit-on, ne furent pas inutiles à Gluck.

Comme le drame eu musique, la comédie dégénérée 1 attendait un réformateur. Les farces à l’impromptu se ! partageaient la scène comique avec des pièces mons- . trueuses, imitées du théâtre espagnol : c’était le règne du grotesque et tout ensemble de l’hyperbole. Sur la ; scène partagée en compartiments, envahie par des appa- \ ritions et des ballets, on parlait le langage de la populace ' ou l’on imitait l’enflure de Lope de Vega, sans retrouver la fougue de ce poète ; on reproduisait comme chose nouvelle les procédés dramatiques du moyen-âge ; on introduisait le faux partout, dans les passions, dans les situations, dans les caractères, dans les costumes. Tel était l’art que faisaient applaudir Livari à Naples, et à Florence les deux Cicognini.

C’est par l’imitation du théâtre français que l’Italie reprit le goût des saines doctrines. Pietro Martelli (1665-

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