‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 133 sur 169 · LA COMÉDIE. — GOLDONI · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE. — GOLDONI

dances qui ôtent aux écrits leur force et leur effet. Il ne prit pas le temps de devenir un écrivain. On l’en excuse en disant qu’il n’était pas né florentin ; mais l’Arioste et Annibal Caro avaient triomphé de ce désavantage qui leur était commun avec lui. 11 passa sans profit, à cet égard, quatre années en Toscane, car son style demeura terne et sec, incorrect et sans élégance, si ce n’est quand il écrit dans le dialecte vénitien, en sorte que, s’il plut à un peuple passionné pour l’art de bien • dire, ce fut par d’autres qualités. Enfin son esprit observateur et méditatif manquait du mouvement et de la fougue que demande le théâtre. « Mon moral, dit Goldoni, est en parfaite harmonie avec mon physique : je ne crains ni le chaud ni le froid, je ne me laisse jamais enflammer par la colère ni enivrer par la joie. Je suis né pacifique, j’ai toujours conservé mon sang-froid. »

C’est grâce à ce sang-froid qu’il fut un observateur. Pour l’être avec la même profondeur que Molière, il aurait dû regarder aux caractères généraux de l’humanité, au lieu de passer successivement en revue les plus superficiels travers de son tefhp's. Mais la vie des Italiens étant tout extérieure et pour ainsi dire en surface, Goldoni devait être un peintre eicellent de ces peuples mobiles qui ont à peine un foyer, et qui vivent, presque à l’égal des anciens, sur la place publique. 11 y vivait luimême, au milieu des gens de basse condition, et il lesconnaît assez pour en reproduire les traits dominants sans réflexions et sans phrases, parle simple jeu des personnages qu’il met à la scène, avec une fécondité aussi variée qu’inépuisable. Peut-être les connait-il trop, puis-

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qu’il fait à leur image tous les étrangers qu’il introduit dans ses pièces, incapable de voir et de montrer d’autres hommes que des Vénitiens.

C’est dans les ouvrages où il les a le mieux étudiés qu’il se rapproche le plus de la haute comédie. La Femme de mérite {la Donna di garbo), le Flatteur, le Menteur, le Joueur, la Femme changeante {la Donna volubile),le Vieillard fantasque{il Vecchio bizzarro),^ Avare, sont de bonnes comédies : elles seraient excellentes, si Goldoni avait su joindre à l’observation de caractères parfois trop épisodiques la gaieté qui en est inséparable dans Molière, et surtout si tant de personnages, en apparence très-divers, ne se réduisaient, en réalité, à un très-petit nombre d’originaux. Tous les noms, chez Goldoni, sont génériques, Sismondi l’a judicieusement remarqué : toutes les Rosaure sont des tilles sentimentales, soumises à leurs parents, toutes les Béatrix ont de l’emportement, une vivacité folle ; il y a partout des aventurières, des intrigantes, telles que cette aubergiste {la hcandiera) qui anime de son alerte et fine malice la comédie de ce nom. Les incidents de l'intrigue et les leçons qui en résultent sont, comme les personnages, trop souvent les mêmes et d’une inoralité trop uniforme : aux pères Goldoni enseigne invariablement le devoir de la bonté et du bon exemple ; aux fils, le respect ; à la femme, l’amour de son mari et de sa famille ; au mari, la complaisance et la fidélité. Pour soutenir, à l’exemple de Cicéron, que l’utile, c’est l’honnête, le comique italien ne sait que montrer, après les épreuves qu’il imagine, le vice puni et la vertu récompensée, s’interdisant ainsi le

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salutaire effet que peut produire sur les âmes le malheur des bons et le succès des méchants.

La gloire que Goldoni ii’a pu obtenir par ses efforts pour s’élever à la haute comédie, il l’obtint grâce à des pièces plus légères qu’il écrivait dans ses moments de bonne humeur et qu’anime une gaieté sans prétentions, /c Café [la bottega di Caffè), le Cavalier et la Dame, Paméla, F Amant militaire, l'Avocat vénitien. Il y amuse, non par la vivacité du trait et de la repartie, qui lui manquent, mais par la rapidité d’un dialogue qui ne languit jamais, par le contraste d’incidents et de situations toujours vraisemblables, par l’entrain populaire et trivial d’un monde de personnages en qui se reconnaissent les spectateurs. On peut dire que la gaieté chez lui aboutit trop aisément à la bouffonnerie et qu’il manie parfois sans délicatesse comme sans force l’arme terrible du ridicule; mais il faut le louer d’avoir renoncé aux formes ampoulées et aux incidents impossibles, pour exprimer des choses vraies ou vraisemblables dans un langage simple et naturel.

Encore aujourd’hui les Italiens reconnaissent leurs pères dans ces peintures bourgeoises, presque improvisées, et ils y sont tellement frappés de l’exactitude des détails, qu’ils disent « le grand Goldoni ». Cet éloge suprême devrait être réservé pour des qualités plus élevées et plus nobles, c’est-à-dire pour les œuvres où parait cette observation profonde qui ne vieillit pas. Goldoni ne mérite pas davantage le nom de Molière italien, à moins que par cette comparaison imprudente on veuille dire seulement que Goldoni est le premier dans son art en

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Italie, comme Molière Test en France ; mais la ressemblance ne saurait aller au delà. L'un excelle à préparer sans efforts le dénoûment de ses pièces les plus faibles, l’autre s’occupe peu de finir ses chefs-d’œuvre et coupe plutôt qu’il ne dénoue. Celui-là ne rencontre que par hasard la gaieté comique, dans des pièces d’ordre inférieur ou dans des scènes éparses, mais elle lui fait défaut dans ses œuvres les plus importantes ou les plus relevées; celui-ci ne sépare jamais l’étude approfondie des caractères et les moyens de les rendre plaisants. On a pu reprocher à l’auteur du Tartufe l’incorrection, le tour populaire et commande quelques-unes de ses locutions; mais chacun reconnaît en lui un des maîtres du style français. L’auteur de la Locandiera est à peine un écrivain, aux yeux mêmes de ceux de ses compatriotes dont il excite au plus haut point l’admiration. Il se persuade que, pour peindre fidèlement les hommes^ on doit mettre dans leur bouche, sans rien ôter à la platitude, le langage de leur condition. Entre écrire comme on parle et faire parler les gens comme on écrit, il y a un juste milieu dont Molière a donné l’incomparable modèle.

C’est à Molière queGoldoni demande l’inspiration, mais c’est plutôt de Lesage, de Sedaine, de Diderot qu’il la reçoit. Moins philosophe et moins raisonneur qu’eux, il écrit comme eux trop gravement pour la scène. Il eut du moins le bon esprit de ne pas se plaire à la comédie larmoyante, que faisait applaudir La Chaussée. Quand les ennuis que lui suscitaient des rivaux acharnés forcèrent Goldoni de se retirer en France, où il exerça dans la famille royale les fonctions de maître d’italien, il écrivit pour notre théâtre

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plusieurs pièces, cnire autres WBourru bienfaisant, bon ouvrage où l’on voit un caractère bien étudié, comique par moments, et qu’il traduisit lui-même en langue italienne, pour se faire applaudir, quoique absent, par ses concitoyens (1771). Louis XY lui accorda une pension qu’il perdit dans les premiers jours de la tourmente révolutionnaire. La Convention fit justice à ce vieillard devenu aveugle, mais à peine assez tôt pour adoucir son agonie : il mourut le lendemain (1 793).

Goldoni ne devint un classique pour l'Italie que depuis le jour où y pénétra le bruit des succès qu’il remportait à Paris. Jusqu’alors on avait disputé avec des fortunes diverses sur la réforme hardie qui substituait aux canevas de la comédie improvisée des pièces écrites d’un bout à l’autre, et qui ne laissait aux comédiens que la tâche de débiter l’esprit d’autrui. L’observation, même superficielle et anecdotique, n’avait pas rallié d’abord tous les esprits dans ce pays des fantaisies brillantes et passagères, où l’idée ne vient à personne de s’arrêter au coin des carrefours pour étudier les mœurs populaires, de s’asseoir au foyer d’un ami pour y surprendre les secrets détails de la comédie humaine. Les acteurs se voyaient forcés de faire une éducation nouvelle, le public était contrarié dans scs habitudes, les auteurs dans leur paresse : Goldoni avait donc eu à soutenir l’effort d’une opposition presque générale ; elle était puérile et personnelle chez l’abbé Chiari, elle fut plus sérieuse et plus noble chez Carlo Gozzi (1718-1801).

Il était frère de Gasparo Gozzi le critique, excellait, comme lui, dans l’art d’écrire, mais n’avait point la

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même sûreté de jugement. Parlait-il des Français? Il soutenait que Destouches, Boissy, et tous ceux qui forment ce qu’il appelle « l’école de Molière, » ont produit des œuvres « bien au-dessus de celles du maître, quoique le faux goût des Français persiste à leur préférer celui-ci. » A la veille du jour où la comédie improvisée ne devait plus être qu’un divertissement populaire, il ne croyait pas que personne en pût prévoir la fin. S’il avait raison de trouver les vers et les pièces de Chiari détestables, il avait tort de regretter les farces populaires, de condamner les progrès de la philosophie française, et de ne p^s voir dans quelle mesure il fallait accepter les réformes de Goldoni.

L’amitié poussa peut-être Gozzi à défendre la comédie improvisée, dont, la ruine eût été celle de l’arlequin Sacchi et de la compagnie dramatique qu’il dirigeait ; mais ce sentiment s’accordait trop avec l’intérêt d’un auteur dont l’imagination était la faculté dominante, pour qu’on puisse croire que son zèle fût désintéressé. Dans la pratique, toutefois, il finit par se rendre aux doctrines qu’il contestait le plus vivement en théorie : il écrivit en vers iambiques ce qu’il y avait d’essentiel dans ses comédies, et, pour le reste, il indiquait si minutieusement aux acteurs ce qu’ils devaient dire et faire, qu’après ces transformations notables, la Commedia dell’arte n’est plus qu’un compromis. Gozzi conserve les masques, mais il leur donne une expression nouvelle, et, pour tout dire, les rend méconnaissables. Arlequin n’est plus le valet balourd, Brighella l’intrigant, Capitan Spaviento le bravache espagnol, Balanzonile procureur; ce sont

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