LA TRAGÉDIE. — MAFFEI. — ALFIERI
tableau de la société romaine sous la république expirante et l’empire naissant. Mais un style chargé de mots anglais ou français, une langue lourde et prosaïque, ne permettent pas d’accorder à Conli d’autre gloire que celle d’avoir été choisi par Newton et Leibniz pour arbiire dans leur querelle sur le calcul infinitésimal. Il n’y a, d’ailleurs, autour de ce médiocre poète que des versificaleurs sans nom, parmi lesquels régnent les jé~ suites, auteurs d’une foule de tragédies dont on ne saurait, même par devoir, soutenir la lecture jusqu’à la fin. Peut-être fut-ce un malheur pour les Italiens d’imiter trop la France, de manquer d’un théâtre national, et, comme dit Voltaire, de n’avoir ni encouragement, ni abondance, ni paix ; mais Alfieri n’était pas dans des conditions plus favorables, et il a obtenu le succès, parce qu’il possédait le talent.
La réforme tentée par Mafîei avait à peine ouvert les yeux des Italiens sur les horizons nouveaux que ce savant critique entrevoyait. Mérope avait passé, pour ainsi dire, comme un météore, et sans déterminer dans l’art aucun progrès : quand Alfieri lut sa tragédie de. Polynice aux doctes de l’Université de Pise, ils lui recommandèrent, s’il voulait un jour réussir sur la scène, d’étudier la Tancia de Buonarroti. Ces conseils, heureusement, ne furent pas écoutés ; Alfieri était homme à ne se conduire que |)ar ses propres vues. Il était né en Piémont, dans la ville d’Asti (1749) : après avoir fait au collège des nobles, où sa naissance lui donnait entrée, de faibles études qu’il appelle lui-même des « non-études» , il s’était trouvé maîljie de sa personne et de sa fortune dans le monde.
DIX-llUrriÉV.E SIÈCLE.
ne parlant que le fi aiiçais, n’ayant guère formé son esprit que par la lecture de romans écrits en cette langue, et, chose à peine croyable, s’il n’y fallait voir une obligation imposée à l’écolier, de {'Histoire ecclésiastique de Fleury. Dans les lettres italiennes, Alfieri ne connaissait que la traduction de YÉnéide, œuvre d’Annibal Caro, et quelques opéras de Métastase, que n’aimait pas le goût naturellement sévère de l’ignorant Piémontais. Bientôt les plaisirs fastueux et la morgue aristocratique le détoui lièrent de tout travail : un homme de qualité avait-il donc besoin de lire et d’ètre un docteur?
S’il voulut le devenir, ou du moins cultiver son intelligence, ce fut pour plaire aux femmes, surtout à la personne distinguée qu’il épousa dès qu’elle fut veuve du dernier des Stuarts, à madame d’Albany. Cette manière de se rendre digne d’amour n’était pas d’une âme vulgaire : pour la première fois on entrevoit l’homme supérieur. L’oisiveté le poussa bientôt à varier ses lectures : un jour il ouvrait Helvétius ; un autre, Montesquieu ou Rousseau. Mais le livre qui s’empare de lui et, si l’on peut dire, le révèle à lui-même, c’est Plutarque, les vies des vrais grands hommes. « Je relus, dit-il, quatre et « cinq fois celles de Timoléon, de César, de Brutus, de « Pélopidas, de Caton et d’autres encore, avec un tel « transport de cris, de larmes et même de fureur, que « quiconque m’eût entendu de la chambre voisine m’au- « rai t certainement pris pour un fou. Au récit des grands « traits de ces grands hommes, je bondissais hors de « moi ; des larmes de douleur et de rage jaillissaient de « mes yeux, quand je pensais que j’étais né en Piémont,
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