‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 136 sur 169 · LA TRAGÉDIE. — ALFIERI · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE. — ALFIERI

« dans un temps et sous un gouvernement qui ne per- « mettaient de rien faire, de rien dire de grand, et sous « lequel, peut être, il était inutile de sentir et de penser « rien de tel. »

Ne pouvant être homme d’action, il fit de sa plume une arme pour régénérer l’Italie, et, dès ce moment, il n’écrit pas une ligne qui ne tende à ce but, digne d’un citoyen. Ses deux traités Du prince et des lettres, De la tyrannie, son poème de l'Etrurie délivrée, où il célèbre, dans des vers prosaïques, mais vigoureux, le meurtre d’Alexandre desMédicis par son cousin Lorenzino, comme un moyen d’atTranchissement auquel, à cette époque, le patriotisme ne répugnait pas, des sonnets sur « l’Amérique libre » et sur « Paris débastillé », de hardies et violentes satires, de mordantes épigrammes, des comédies, des odes, des apologues, des ouvrages de toute sorte, tels que ce Misogallo, cri de haine contre la France, à laquelle il devait tant, et contre notre Révolution, que ce démocrate féodal, comme M. Villemain l’appelle, aurait dù tant bénir, V Histoire de sa vie, enfin, qu’il écrivit lui-même en sacrifiant tous ses autres mérites à ses vertus civiques, à ses patriotiques passions, nous montrent Alfieri constamment sur la brèche, prouvant aux Italiens que leur langue est capable de force, et détournant les esprits des soins purement littéraires, pour les mener à l’assaut des trônes vermoulus.

Son théâtre est un appel aux armes, et c’est par là qu’il est original, car l’honneur qu’on fait au poète d’avoir mis fin à l’imitation française, il ne le mérite guère, étant lui-même tout français. S’il écrivit pour la scène.

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il prétend que ce fut par hasard. 11 passait dans un désœuvrement pénible de longues nuits au chevet d’une personne malade ; quelques feuilles de papier qu’il trouva sous sa main, le souvenir de quelque pièce qu’il avait vue, l’obsession continuelle d’une tapisserie de l’antichambre, qui représentait Antoine et Cléopâtre, l’invitèrent pour la première fois à composer une tragédie dont ces deux personnages étaient les héros. Il eîit bien fait de ne pas terminer l’œuvre commencée; mais avec l’impétuosité naturelle à son caractère, il la voulut faire jouer sur le théâtre de Turin. L’éclatant succès qu’elle y obtint n’eût point tiré Alfieri de sa torpeur, si deux amis, deux prêtres ne lui en avaient fait honte, en promettant de l’aider de leurs conseils. 11 reculait sans doute devant les vastes études que lui imposait son ignorance ; mais, quand il fut décidé, rien ne lui coûta pour devenir un écrivain : il cessa de parler français, il se rendit en Toscane, il s’y occupa uniquement de la grammaire italienne et du beau style ; il avait alors vingthuit ans.

11 en passa douze à lire, à traduire, à composer des essais de tout genre, qu’il gardait pour lui, tant il en était mécontent. Quand il osa enfin publier quelques tragédies qu’il n’avait pu ou voulu faire représenter que sur des théâtres particuliers et par des gens du monde, il soutint ces ouvrages par une exposition développée de sa poétique, dont il faut indiquer les principaux dogmes, avant d’y donner ou d’y refuser notre approbation.

Alfieri se flatte d’être créateur, mais en ce sens seulement qu’il transforme des sujets traités avant lui. Il n’y

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en a que six, sur dix-neuf, qu’il ne doive à personne. S’il est original en imitant, c’est qu’il supprime le hasard, c’est qu’il n’admet que des incidents naturels ou même nécessaires, c’est qu’il élimine tous les accessoires, pour être simple et vraisemblable. Il ne veut ni personnages aux écoutes, inconnus aux autres ou à euxmêmes, ni ombres visibles et douées de la parole. Éclairs, tonnerre, secours du ciel, meurtres inutiles, reconnaissances, billets, bûchers, cheveux coupés, épées mystérieuses, il s’interdit tous ces expédients des imaginations aux abois. Il ne s’autorise point de l’exemple des Grecs, qui n’avaient pas dédaigné de si faciles moyens ; car, nouveaux au tempsdeSophocleetd’Euripide, ils n’étaient plus, au dix-huitième siècle, que les plus prévus et les plus rebattus des lieux communs. Alfieri s’attache à rendre ses héros différents les uns des autres, non-seulement dans une même tragédie, ce qui est la première condition de l’art, mais même dans son théâtre, tant il y cherche la variété. Il supprime les récits dont on abusait pour entrer en matière ou pour raconter la catastrophe, et il les remplace par des monologues, qu’il préfère, comme étant plus naturels, aux confidences dont les princes honorent d’insignifiants serviteurs.

A ses yeux, le principal défaut de ses tragédies, c’est l’uniformité d’un système qui fait le premier et le cinquième acte courts, qui ne montre qu’au second le principal personnage, qui remplace la passion par l’action, qui impose aux mourants l’obligation de parler peu ; mais il se flatte d’avoir dissipé la monotonie par la diversité des sujets, des caractères, des catastrophes. Il reconnaît la rudesse

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et l’obscurité de son style, mais il s’en excuse par la nécessité de prêter à la tragédie un langage qui ne rappelât point les informes essais d’auteurs mal inspirés. Il ne jugeait l’harmonie nécessaire que dans la poésie lyrique, et il pensait que l’obscurité inévitable d’un style concis pouvait trouver un lumineux, un vivant commentaire dans le jeu et la physionomie des comédiens. Persuadé d’être devenu, par le travail, un écrivain pur, correct et fort, également éloigné du ton épique et du lyrique, il était fier, à cet égard, de ne rien devoir à personne, et d’avoir trouvé, dans ses méditations solitaires, le langage propre à la scène tragique.

On ne saurait demander l’impartialité à une apologie, et la sincérité clairvoyante, dont Alfieri fait preuve quand il confesse ses défauts, ne l’empêclie pas de plaider ce que l’ingénieuse humanité des temps modernes appelle les circonstances atténuantes. 11 ne se doute pas, d’ailleurs, (|ii’en un sens il manque absolument du génie dramali<|ue, dont la première condition est que le poète disparaisse sous chacun de ses pereonnages, qu’il vive de leur vie, qu’il leur fasse tenir les discours convenables à leur caractère et à leur situation. Alfieri, au contraii e, exprime par la bouche de tous ses propres pensées, - dans un langage ferme, mais toujours roide, sec et guindé. Tous les honnêtes gens sont des patriotes, invariables copies du même modèle, tous les méchants le sont à outrance, sans ce mélange du bien et du mal dont les proportions diverses constituent toutes les différences qu’on peut remarquer dans le genre humain. Exagérer le vice et l’insolence, c’est les rendre peu vraisemblables, et, par

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