‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 137 sur 169 · LA TRAGÉDIE. — ALFIERI · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE. — ALFIERI

suite, en diminuer l’odieux : « Si les tyrans, dit madame de Staël, supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en face dans le tliéètre d’Alfieri, ce sont les tyrans qu’il faudrait plaindre et non les opprimés. »

C’est encore une remarque judicieuse de cette femme spirituelle qu’Alfieri n’a pas moins de monotonie .dans la force que Métastase dans la douceur. C’est empêcher l’émotion que de produire des personnages tout d’une pièce, incapables de commettre une faute et même d’en être tentés par la lutte vraiment dramatique de la passion contre le devoir. C’est supprimer l’intérêt que de montrer éternellement une vertu sans tache aux prises avec le vice sans mélange, que d’éviter les ornements, sous prétexte qu’ils détournent l’attention de l’objet principal, tandis qu’au contraire ils le font ressortir davantage. L’art consiste, Alfieri l’oublie trop, à rattacher au sujet ce qui en fait l’agrément, ce qui y introduit de saisissants contrastes, loin qu’il faille supprimer tout ce qui ne marche pas directement au but. Être court à ce prix n’est ni difficile ni méritoire : si c’est un expédient grossier de multiplier sans mesure les personnages, combien n’est-il pas imprudent de réduire systématiquement les rôles à quatre, et de s’interdire par là les ressources de la variété ! Notre théâtre a déjà moins d’ampleur que celui des Grecs : Alfieri renchérit encore sur la sécheresse française, et, n’ayant d’autre dessein que d’inspirer l’amour de la patrie, il fait de ses héros des êtres abstraits qui pourraient être de tout pays, des citoyens privés de toute communication avec cette foule dont les émotions sont contagieuses et que Shakspeare

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avait si heureusement produite sur le théâtre. Supprimer les confidents eût été un progrès, si, au lieu de remplacer ces épanchements de convention par des monologues, moins vraisemblables encore dès qu’ils sont de quelque étendue et prononcés à haute voix, Alfieri avait admis dans ses tragédies ces personnages secondaires qui se mêlent à l’existence des principaux, sans en être les confidents. Les Anglais et les Allemands multiplient cos comparses, au détriment de l’unité d’action ; par un respect exagéré de celte règle fondamentale, Alfieri écarte tout ce qu’il croit susceptible de la rendre moins apparente : il y a excès des deux côtés.

Toujours porté aux extrêmes, Alfieri, pour éviter l’un, se jette dans l'autre ; cette sécheresse où il arrive par horreur du remplissage et du hors-d’œuvre, on la retrouve dans son style, qui serait moins concis et moins nu, si les précédents tragiques n’avaient été diffus et brillants. Par goût du laconisme il ne fallait pas supprimer le nécessaire. M. Villemain cite une parodie où la malice italienne, plaçant trois personnages, leur fait tenir ces discours au moment le plus pathétique de l’ouvrage :

Socrate : Je meurs.

Platon : O mon maître !

Xantippe: O mon époux !

A force d’inversions et d’ellipses, de constructions suspendues et de repos mal placés, les mots qu’ Alfieri veut bien conserver sont comme à la torture, ils paraissent quelquefois inintelligibles, ils se heurtent avec violence, ils donnent h ce style énergique le double défaut, qu’on lui reproche, de la rudesse et de l’obscurité. Sans

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ampleur et sans rhythme, sans ces ornements poétiques dont l’absence est aussi cboquante que l’abus, il rappelle l’orateur plus que le poète ; encore l’éloquence même estelle peu sensible, puisqu’elle ne saurait être où manquent les développements et la variété. Dans les tragiques français on ne trouve qu’en germe ce défaut, si marqué dans Alfieri leur disciple; sobres dans l’emploi des ornements, ils savent y recourir à l’occasion, et leurs sentiments comme leur langue rendent sensibles toutes les délicatesses du cœur humain. Chez le poète italien, la séclieresse est partout, dans le langage comme dans la pensée, dans la conception de la tragédie comme dans l’âme des héros. C’est à Thucydide qu’il faudrait comparer Alfieri, s’il n’avait eu le malheur de joindre l’enflure à la nudité.

S’il est quelquefois éloquent , c’est par le trait , non par le discours. II a des mots heureux et forts qui rappellent le « moi » de Médée, le « qu’il mourût » du vieil Horace, et, s’ils passent inaperçus, c’est peut-être qu’ils sont trop nombreux. Au reste, dans ces défauts d’un poète qui n’a pas de rivaux parmi les auteurs dramatiques de son pays, il faut plutôt voir l’erreur de son esprit que le résultat d’une imitation dont il s’est toujours défendu ; or, cette marque personnelle dans le mauvais n’est-elle pas presque une qualité ? 11 se peut qu’ Alfieri n’ait pas créé un théâtre italien, c’est-à-dire des tragédies empreintes d’un caractère particulier à l’Italie, mais il sut accomplir une réforme qui a rendu ridicules tous ses prédécesseurs, objet de ses critiques, et fait de ses tragédies les seules qu’on osât dès lors représenter. C’est un rare mérite d’avoir imaginé une théorie dramatique

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dont certaines parties sont excellentes, malgré l’inévitable imperfection des autres, et de l’avoir suivie dans un si grand nombre d’ouvrages, avec autant d’intelligence que de fidélité. S’il s’affrancbit parfois de ses propres règles, dans Philippe II, par exemple, où il introduit un confident, c’est encore un trait de génie, puisque ce tyran astucieux et profond ne communique rien de sa véritable pensée à l’homme qu’il admet le plus volontiers dans l’intimité de sa sombre vie et pour qui il semble n’avoir pas de secrets.

Cette pièce, la première, dans l’ordre chronologique, de celles qu’Alfieri jugea dignes du public, est une des plus remarquables de ce théâtre pù paraissent tour à tour les principaux sujets de l’histoire chez les Grecs, chez les Romains et chez les modernes. Polijnice, Antigone, Virginie, Agamemnon, Oreste, la Conjuration des Pazzi, Don Garcia, Marie Stuart, Rosmonde, Octavie, Timoléon, Mérope, Saül, Agis, Sophonisbe, Myrrha, le Premier Brutus, le Second Brutus : telle est, dans le piquant pêle-mêle de leur publication, la série des ouvrages sur lesquels se fonde à juste titre la gloire d’Alfieri. Ils ne sont pas tous des chefs-d’œuvre, et peut-être n’en est-il pas un qui soit entièrement digne de ce nom trop prodigué ; dans les sujets grecs, le poète s’inspire trop du souvenir de ses lectures, et ne voit guère Euripide ou Sophocle qu’à travers les Français qui les ont imités ; dans les sujets romains, qu’il connaît mieux et qu’il préfère, il fait paraître avec plus d’indépendance toute la force de son âpre patriotisme, sans s’affranchir d’une roideur toute stoïcienne, et si les sujets modernes ou ceux du moyen-

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âge «ont ses plus heureuses créations, Hyest trop inégal.

C’est surtout dans scs caractères qu’il mérite d’être admiré : il ne met à la scène ni des gens de cour, comme faisaient les Français , ni des bravaches, à la manière des Espagnols. Philippe II est une des plus saisissantes figures du théâtre moderne; Égislhe représente le désir de la vengeance avec une effrayante obstination ; Safil, victime de sa jalousie et de ses remords, nous intéresse et nous frappe par des accès de lureur qui permettent an poêle ces élans lyriques dont il s’abstient d’ordinaire avec une rigueur systématique, et qu’il enferme, cette fois, dans un cadre pittoresque, véritablement oriental. Si plusieurs de ces personnages sont plus grands que la nature humaine ne le comporte, c’est un reproche auquel n’échappe pas Corneille, et dont Alfieri pourrait se défendre par l’intention qu’il manifeste, non de peindre les hommes, mais de les inviter, par de vivants exemples, à l’amour de la patrie, à l’horreur de la servitude et de la tyrannie.

Si cette uniformité du but rend le théâtre d’Alfieri monotone, elle le relève par une simplicité d’action et de langage qui est toujours digne d’éloges, mais qui semble presque un miracle, après tant d’atroces et inutiles complications dans les tragédies qu’on admirait auparavant. Alfieri élague les menus détails de l’histoire et ne conserve que les circonstances principales, attentif à les lier entre elles dans des combinaisons claires, soutenues, progressives, à les relever par des pensées nobles, élevées, tendant toujours au sublime, et à remplacer le coloris qui lui manque par la fermeté du dessin. Quel-

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quefois même il alteint la couleur poétique : le récit de la mort de Jocaste par Antigone, la description des jeux olympiques dans Om/e, ou des fantômes qui agitent ce p:; sonnage si malheureux, celle de l’ombre d’Agamemir n poursuivant Clytemnestre, laissent, à cet égard, peu de chose à désirer. Que n’eût pas gagné ce vigoureux théâtre^ si l’éclat y eût régné d’ordinaire, au lieu de n’y paraître que par exception !

On peut concevoir des regrets, faire même au plus grand tragique de l’Italie de sérieuses et légitimes critiques ; mais, puisque c’est un grave défaut d’écrire d’un style lâche, comment ne louerait-on pas le style le plus sobre, le plus énergique, le plus concis dont un poète moderne ait donné l’exemple? Alfieri enferme les éternelles* maximes de la philosophie et les préceptes plus variables de la politique dans des vers d’une coupe sévère et que leur rudesse même aide à graver dans toutes les mémoires. Le dialogue est chez lui un modèle d’argumentation dramatique, et l’harmonie, quoique peu sensible, eût trouvé les Italiens moins sévères, s’ils n’avaient pris dans la lecture de Métastase un goût funeste pour la mollesse énervante des sons. 11 ne faut pas dire avec ces délicats qu’Alfieri écorche les oreilles^ mais il est moins raisonnable encore de prétendre qu’il créa l’art de rien et qu’il le laissa complet ; sans parler des Français dont ce poète est constamment tributaire, l’exagération italienne oublie trop ce Maffei si souvent porté aux nues, et ces auteurs dramatiques de notre siècle qui ont, disent les mêmes critiques, ajouté quelque chose à l’art d’Alfieri.

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Rien ne montre mieux la fixité de sa pensée que l’effoi t qu’il fit pour introduire sur la scène cotnique la recherche du meilleur gouvernement. Quatre des six comédies qu’il écrivit en vers portent ces titres singuliers. Un seul. Peu, Trop, T Antidote; il y montre les inconvénients de la monarchie par l’élection de Darius; de l’aristocratie par l’état de Rome sous les Gracques ; de la démocratie par la lutte de Démosthène et d’Eschine, bafoués à la cour d’Alexandre. Pour faire un bon gouvernement, il faut un mélange des trois formes connues ; les trois poisons réunis composeront l’antidote. Il y a là plus de bizarrerie que de nouveauté. Celle qui consiste à introduire des personnages historiques ne peut être approuvée, puisqu’il faut mettre en relief leurs ridicules, que l’histoire laisse dans l’ombre ; ne les trouvant que dans son imagination, le poète dénature des caractères consacrés par le temps. Ainsi ne faisait point Aristophane; les personnages qu’il raillait , pour lui n’étaient pas historiques : ils étaient ses adversaires et ses contemporains. Alfieri, qui l’avait traduiten partie, ne faisait, en croyant l’imiter, que montrer une faible intelligence des lois de la comédie ; il ne rachetait son erreur ni par cette facilité dit lingage, ni par cet agrément de l’invention cosi rare à la scène, en Italie, et qu’y mirent seuls Machiavel et Lasca.

La renommée d’Alfieri a peu souffert de ces échecs successifs, car la juste postérité ne les fait pas entrer dans le compte de la gloire; mais les passions politiques ont retardé l’heure de la justice pour ce poète patriote ; Schlegel poursuit en lui le défenseur de l’indépendance

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italienne et de la liberté; les courtisans ne pouvaient aimer le nide-eenseur qui les flétrissait eux-mêmes en flétrissant leurs idoles ; les Français ont peine à lui pardonner sa haine contre la Fi ance ; c’est par ressentiment du Misogallo que le libéral Ginguené accuse Alfieri d’avoir voulu être poète, non par amour de la poésie et des lettres, mais pour être le premier en quelque chose. Il nous sied d’oublier nos offenses et de louer dans notre ennemi la sincérité de son âme, qui fut à la hauteur de son talent.

.Novateur au théâtre , Alfieri fut imité de tous ceux qui, après lui, écrivirent pour la scène tragique ; Alessandro Pepoli refit ses tragédies pour les rendre conformes à celles qu’admirait un public éclairé ; Giovanni Pindemonte fit ressortir par les siennes la supériorité de son modèle^ en substituant la déclamation au plus sobre langage, et la pompe extérieure du spectacle à la simplicité des incidents. Ardent citoyen, courageux patriote, Alfieri était digne de naître et de vivre dans une ère de liberté. Si cette joie lui fut refusée, il est du moins le père de tous ces Italiens passionnés pour l’Italie, dont la France admire depuis quarante ans les généreux efforts, heureuse de les voir tout près aujourd’hui d’un triomphe définitif et si laborieusement acheté.

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