CHAPITRE XV
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
L’iiistoire: Botta. — Serra. — Palmieri. — Colletta. — Balbo. — L’Archivlo storico. — La poésie. — Honti : ses poèmes. — Sa critique. — Sa traduction d’Homère. — Son théâtre. — Foscolo : son roman de Jacopo Ortis. — Son poème des Sépulcres. — Fantoni. — Pindemonte. — Leopardi : sa prose et ses vers. — Querelle des romantiques et des classiques. — L’école romantique : Berchet. — Manzoni : ses drames. — Ses poésies lyriques. — Son roman. — Grossi. — Pellico. — L’école classique. — Tentative de conciliation. — Niccolini :son théâtre. — La chanson politique : Giusti. — Les prosateurs : Giordaui. — Rosmini. — Gioberti. — Conclusion.
Le dix-neuvième siècle est déjà trop avancé dans sa course pour qu’on puisse, dans une histoire même abrégée des lettres italiennes, le passer sous silence. Les graves événements qui ont éclaté, il ■y a quelques années, en Italie, le divisent d’ailleurs en deux périodes presque égales pour la durée, et dont l’une est terminée, tandis que l’autre commence à peine. Tout soin de bien dire et d’exposer avec élégance des pensées littéraires ou des faits historiques, semble avoir momentanément disparu devant la généreuse ardeur d’un patriotisme séculaire et d’une nationalité renaissante. Si quelques auteurs doués d'un vrai talent occupent encore l’attention dans la période d’agitation politique où la Péninsule est entrée, ils ont établi leur réputation au temps où le trou-
DIX-NELVIÉME SIÈCLE.
ble, avant de monter à la surface, ne grondait encore que dans les profondeurs du sol. Nous n’avons pas, au reste, le dessein toujours téméraire de parler des vivants; mais, parmi ceux qui sont morts, il en est d’assez illustres pour que leur gloire, comme leur nombre, permette d’indiquer le caractère de leur temps.
Jusqu’en l’année 1815, tant que dura la domination française, sous le nom de royaume d’Italie, le dix-neuvième siècle se distinguait à peine du dix-huitième, et paraissait plutôt le continuer. Ni les opinions philoso pbiques, religieuses ou morales, ni les systèmes littéraires, ni les formes du langage n’annonçaient un esprit nouveau dans les jeunes générations. Mais si l’Italie, à cet égard, différait peu de la France, nos voisins eurent, durant l’époque impériale, plus de loisirs à consacrer aux lettres, et plus de talents pour les cultiver. Ils n’étaient pas épuisés par les volontaires efforts d’une révolution terrible ou par ceux qu’imposait à nos pères la fureur belliqueuse de Napoléon : plus ménagés, sans doute parce qu’ils étaient plus loin et qu’on mettait en eux moins de confiance, les Italiens, sujets de l’empire, concevaient, pour le réveil de leur nation, des espérances bientôt déçues, et que, pour ce motif, on leur reproche amèrement aujourd’hui.
C’est dans l’histoire, dans la poésie lyrique et au théâtre que l’Italie se fit, au commencement du nouveau siècle, do nouveaux titres de gloire. L’art rentra alors dans les compositions historiques, où l’on ne louait, depuis Muratori, que le patient travail de l’érudition. Le piémontais Carlo Botta (1766-1837), exilé d’abord dans
L’IIISTOIBE. — nom.
noire pays lors des premiers orages que lit éclater au midi des Alpes la révolution française, servit en qualité de médecin dans nos armées, et ne les quitta que pour entrer dans le gouvernement provisoire qu’instituait à Turin le général Joubert (1799). Membre du Corps législatif après la réunion du Piémont à la France, Botta voulut rester dans notre pays, même après la chute de l’empire, quand la dynastie de Savoie fut rétablie à Turin. Il devint recteur des académies universitaires de Rouen etde Nancy, jusqu’au jour où, destitué par un ministre trop zélé, serviteur de la réaction bourbonnienne, il s’ensevelit avec joie dansune retraite favorable à ses travaux (1822).
Dès l’année 1808, en un temps où déjà il lui fallait rabattre des espérances qu’il avait fondées pour sa patrie sur la domination française, il publiait une Histoire de la (jiterre de l'indépendance aux États-Unis, dans la manière des Italiens du seizième siècle, qu’il avait particulièrement étudiés. On loue dans cet ouvrage la rectitude d’esprit dont Botta y fait preuve, bien qu’il n’eût pas à sa disposition la plupart des documents sur lesquels on a, depuis, refait celte importante histoire, et les Américains eux-mêmes ne se montrent pas trop dédaigneux de ce premier essai.
Les loisirs de la retraite permirent à Botta d’achever et de publier une Histoire d'Italie dont il s’occupait depuis longtemps, et qui embrasse la période comprise entreles années 1789 et 1815. C’est pour ce grand travail, composé de cinq volumes, écrit peut-être sur un ton trop académique, mais dans un sentiment qui flatte le patriotisme italien, que Botta jouit dans son pays de In recon-
DIX-NEL'VIÉME SIÈCLE
naissance publique, et dans toute l’Europe d’une estime méritée. Ce serviteur de la révolution maudit l’empire et le fatal conquérant, cause de tant de maux, avec une indignation véhémente qui fait oublier l’erreur d’avoir cru, un moment, que les Bourbons rétablis rendraient à la France et à l’Italie leur liberté. Botta n’est pas un historien de génie : il n’avait su prendre aux modèles italiens que la pompe oratoire de leur récit, et il n’avait pas su dérober aux anciens le grand art de découvrir et de montrer le lien secret des choses. Ses défauts sont plus sensibles encore dans les dix volumes où il continue l’histoire de Guicciardin, avec une précipitation qu’explique la pauvreté, malheur de ses derniers jours.
La renommée de cet historien patriote avertit Girolamo Serra qu’on pouvait, en ces temps agités, obtenir l’attention du public par d’autres travaux que ceux du soldat. Serra reprit donc une Histoire de Gênes, qu’il avait commencée en 1789, et la conduisit de l’origine des Ligures à l’année 1483. S’il ne dépassa pas celte époque, c’est qu’elle était le point de départ de l’historien Casoni, avec qui, par modestie ou par paresse, il ne voulut pas se mettre en rivalité. Ainsi que Botta, il est au nombre des écrivains patriotes, sans que son dévouement à l’Italie coûte à son impartialité trop de sacrifices, et sa diction claire, facile, pure, paraîtrait excellente, si l’imagination et la chaleur n’y faisaient trop souvent défaut.
Le sicilien Palmieri, dont le patriotisme n’est pas moindre, le fait trop paraître ; il nuit ainsi à l’autorité de sa parole, au point que son Essai historique et poli-