‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 14 sur 169 · DANTE A PARIS · texte numérisé non relu

DANTE A PARIS

quelles on s’en montrait cligne ; il ne lui manquoit que la somme nécessaire. Il partit, se flattant de la trouver en Italie, mais il ne revint plus. Il sut se passer du titre, sachant bien qu’il avait la science. Il possédait cette dialectique vigoureuse et subtile qui remplit tant de pages de la Divine Comédie; il connaissait nos poèmes chevaleresques, comme on le voit par les allusions qu’il y fait ; il s’était approprié une foule de locutions françaises qu’il jugeait propres à enrichir la langue italienne, si pauvre encore ; car ce n’est pas sans intention qu’il emploie les nombreux gallicismes que tant de critiques lui ont reprochés. Ainsi armé de toutes pièces, il pouvait travailler à l’œuvre gigantesque de sa vie et parer l’aride science de son temps des éclatantes couleurs que son imagination et son génie lui fournissaient.

A Vérone déjà il s’occupait de son poème. 11 en jugeait la publication téméraire et dangereuse, mais il en communiquait, dans l’intimité, de longs fragments à ses amis. Ces vers, qui semblaient fondus dans l’airain, se gravaient dans les mémoires, et, par l’indiscrétion de l’enthousiasme, circulaient de bouche en bouche. Les femmes du marché montraient du doigt l’auteur ; «Voilà, disaientelles, cet homme qui descend aux enfers et qui en revient quand il lui plaît. » C’est avec ce vague mystérieux qu’on parlait de la Divine Comédie. Publiée seulement après la mort de Dante, elle tient peu de place dans sa vie. Il avait d’autres soucis qui lui inspiraient, suivant les circonstances, mainte démarche, maint ouvrage. Le désir de rentrer dans sa ville natale s’étant de nouveau emparé de lui, il multipliait les « pratiques, » c’est le mot

italien, tantôt auprès dos Gibelins bannis, tantôt auprès des Guelfes victorieux. C’est pour leur plaire, selon toute apparence, que, publiant de nouveau ses canzone, il y joignit un commentaire savant du sens allégorique et du ■ sens réel de ses vers. Dante n’y parle, à propos des Guelfes, que de leurs « erreurs [falli), » qu’il appelle crimes dans la Divine Comédie^ et il s’exprime en langue vulgaire, ce qui ne pouvait que flatter les démocrates florentins. Le litre même de Convito (Banquet), qu’il donne à l’ouvrage, marque assez le dessein de convier le plus grand nombre au a festin de la sagesse. » Trois canzone seulement sont commentées dans ce livre incomplet: l’auteur l’abandonna bien vite, soit qu’il désespérât de rentrer à Florence, soit qu’il fût attiré par de plus nobles travaux. Le Convito est le plus faible de ses écrits, sans doute parce que les subtilités de la scolastique, appliquées à la poésie amoureuse, ne pouvaient produire un chef-d’œuvre. Le mérite de cette ébauche est de jeter quelque lumière sur la vie du poëte, et de montrer les efforts qu’il fait pour exprimer avec correction les vérités philosophiques, pour donner à la langue vulgaire, appliquée à des sujets sérieux, la vivacité libre, la rapidité vigoureuse qui faisaient pardonner au latin de l’école ses trop nombreuses incorrections. L’entreprise était nouvelle, puisque Brûnetto Latini,dans ses traductions, n’avait emprunté des anciens que leurs formes oratoires ; mais Dante n’a réussi que par endroits à trouver des expressions heureuses et à bien tourner ses périodes ; il n’a, en général, ni le mouvement ni la vie, parce qu’il n’est pas encore lui-même. Disciple de saint Thomas d’Aquin

iniOJETS politiques de DANTE. 33

pour la philosophie et de Guido Cavalcanli pour la poésie, il est lourd, pédant, recherché dans ses dissertations comme dans ses canzone, et quelques éclairs d’inspiration ne rachètent pas ce défaut.

Affranchi de ce labeur stérile, Dante porta son esprit sur les questions politiques. Il n’était pas de ces hommes qui, par détachement des choses d’ici-bas, ou par un culte étroit de l’art, étouffent en eux le citoyen. Son âme était à la patrie, et par là il n’entendait pas seulement Florence, maisFltalie entière. Ces factions qui se partageaient les villes, cette opposition furieuse du principe aristocratique et du démocratique, ce stupide empressement des Italiens à aliéner leur liberté pour un trompeur repos, cette proscription, dans chaque cité, d’une moitié des citoyens par l’autre, ces complots incessants des exilés, ces institutions peu stables, « si frêles que ce qu’on avait filé en octobre n’arrivait pas à la mi-novembre, » faisaient de l’Italie, aux yeux de Dante, « une habitation de douleur, un vaisseau sans nocher dans la plus affreuse tempête. »

Dante cherchait donc le nocher : il crut l’avoir trouvé dans le chef de l’empire. Henri VII de Luxembourg descendait en Italie, promettant de ne mettre aucune différence entre les Guelfes et les Gibelins. Ce langage d’un prince à qui personne, en ce temps-là, ne contestait certains droits sur l’Italie, avait rempli le poète d’enthousiasme : il écrivait aux rois, aux seigneurs de la péninsule, au sénateur de Rome, pour les gagner à la cause impériale ; il se rendait lui-même auprès du libérateur, et l’invitait à marcher sur Florence « où l’hydre guelfe

Ql'ATOnZIÉME SIÈCLE, avait son principe vital. » On ne doit pas s’étonner d’un appel à l’étranger, dont personne, à cette époque, ne se faisait scrupule. Également ennemi de notre « vanité gauloise» et de la «gloutonnerie ludesque, » Dante tenait Henri Yll pour le chef reconnu des [leuples, pour le protecteur naturel de l’ttalie, mais le voulait, autant que possible, sans ses hordes d’Allemands. L’héritier des princes qui avaient rétabli l’ordre par tant d’invasions, combattu la simonie, laissé Milan et Venise libres, serait, dans la pensée du poète, devenu promptement italien, et eût préservé la Péninsule du malheur de perdre ses forces en les disséminant. Loin de se mêler du gouvernement des républiques, il n’eût été qu’un arbitre pour les mettre d’accord, une sorte de podestat ou de juge étranger, comme il y en avait un dans chaque ville, mais étendant sa juridiction sur l’Italie entière. Dante ne voyait pas que l’arbitre, ayant une puissance propre, serait bientôt devenu le maître, tandis que les podestats particuliers des villes n’y restaient qu’autant qu’on les y voulait supporter. En outre les Gibelins, soutenant la légitimité du pouvoir impérial, étaient en arrière de leur siècle. Ils auraient dû reconnaître qu’on ne respectait plus Henri VH que présent, entouré de ses armées, et que l’heure était venue pour les Italiens de poursuivre, par l’indépendance et l’union des villes, le rêve de domination universelle qu’ils n’avaient pu réaliser à l’aide de l’étranger.

Non content d’accabler de ses lettres tous les puissants du monde, pour les gagner à ses opinions, Dante publia, en vue des hommes d’enseignement et de pensée, dans un latin scolastique, inférieur même à celui qu’on par-

Page 1