‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 140 sur 169 · L’HISTOIRE. — COLLETTA · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE. — COLLETTA

ne put voir le jour qu’à Genève, après lamortderauleur. De son vivant, elle avait circulé manuscrite : c’était un expédient que pratiquait, depuis des siècles, l’Italie esclave, aux heures où elle rêvait de liberté. Personne alors ne pouvait contrôler les récits de Collelta : la mobilité de l’homme politique justifiait trop la défiance à l’égard de l’historien. Ses adversaires mirent en doute son exactitude, traitèrent de roman tout ce qu’il dit de la Sicile et de Murat. Les patriotes, dont ce livre servait la noble cause, crurent aux faits allégués ou s’abstinrent de les soumettre à une critique rigoureuse, et si la génération présente, qui n’a plus besoin de telles armes, n’oublie pas cette histoire, ce n’est point qu’elle rappelle, comme on l’a prétendu, Salluste ou Tacite, c’est qu’elle est l’œuvre sobre et simple d’un soldat qui ne donne rien à la phrase, et qui expose avec un intérêt véritable les graves événements qu’il a vus s’accomplir.

Cesare Balbo tiendrait peut-être un rang élevé parmi les historiens de ce siècle, si la politique n’avait disputé aux lettres ce sage mais trop timide esprit. Son Histoire d Italie, dans laquelle on loue à bon droit la science des oi igines et la concision nerveuse du style, ne dépasse pas le règne de Charlemagne, et l’abrégé de V Histoire d Italie jusqu'en 1815 n’est qu’une sorte de manuel ne rappelant que les principaux faits de ces annales trop ignorées. Ce qui a donné plus de renom à l’auteur, c’est l’œuvre attristée qu’il intitula le Speranze dltalia, et dont on a bien marqué le caractère, en y voyant les « espérances d’un désespéré. » L’école historique, de nos jours, n’a qu’un but, relever à leurs propres yeux

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les Italiens trop longtemps abaissés, mais elle le poursuit par deux voies différentes ; les uns racontent, à l’exemple de Botta, les événements d’hier, pour en fixer le sens et la portée, surtout pour les mieux graver dans l’esprit des jeunes générations. Les autres, plus patients, reprennent dans ses fondements l’édifice laborieux de l’histoire italienne, et en élargissent la base, au moyen de nouvelles chroniques, que découvrent dans les bibliothèques ces vrais disciples de Muratori. Ce grand mouvement de l’érudition moderne a pour centre Florence, et le précieux recueil qui contient tant de documents arrachés à l’oubli s’appelle YArchivio slorico italiano. Il a commencé de paraître en 1844, et les collaborateurs du libraire Vieusseux, qui l’avait fondé, le continuent encore aujourd’hui.

La poésie parut, dès les premières années du siècle, retrouver les accents de ses plus beaux jours; mais le poète à qui elle dut cet honneur, loin d’être un patriote, servit tous les gouvernements avec le même zèle, et peut être traité de mauvais citoyen. Vincenzo Monti (1754- 1828) a mérité ce grave reproche, sans être un méchant homme, par faiblesse, par peur, par ambition. Né au pays de Ravenne, il déploya de bonne heure une imagination vive, une sensibilité délicate, une mémoire heureuse, du goût et du jugement. Il en fil preuve, dès son début, en quittant l’Arcadie pour Minzoni, et Minzoni lui-même pour Yarano, c’est-à-dire pour Dante, dont Monti résolut de restaurer le culte parmi les Italiens.

Quoiqu’il ait écrit pour le théâtre et même dans le genre criliqiie, c’est par ses poésies lyriques ou narra-

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lives qu’il mérite surtout d’être connu. Comme il vivait sous le patronage des cardinaux, il débuta, pour leur plaire, par un poème, il Pellegrino apostolico (le pèlerin apostolique) où il célébrait Pie VI, le souverain pontife, et prodiguait l’outrage h la révolution française. Il avait, parce moyen, obtenu la faveur du saint-siège, il la voulut mériter mieux encore : pour nouveau sujet de vers il choisit la mort de Basseville, ce secrétaire de l’ambassade française à Naples, qu’assassinait la populace romaine, parce qu’il avait fait porter la cocarde tricolore à ses gens.

Ainsi, c’est à glorifier des assassins que Monti consacra la Bassvilliana, le meilleur de ses ouvrages. Dans ce poème, Basseville, au moment de mourir, élève son âme à Dieu, et, par ce moyen, est sauvé, quoique révolutionnaire, de la damnation éternelle; mais il n’échappe pas au purgatoire, et, pour expier ses crimes, il est condamné par ladiviiie justice à contempler les maux de la Babylone française. Tandis que le cadavre reste sans sépulture sur les bords du Tibre, l’ombre est guidée par un ange dans le mystérieux pèlerinage. Ce cadre excellent, quoique peu nouveau, permet au poète de raconter les principaux événements de la révolution et d’attaquer les écrivains qui en sont les premiers auteui's. Il les montre se désaltérant, après leur mort, dans le sang qui coule de la tète et du tronc de Louis XVI ; il suppose un dialogue pathétique entre ce prince inforluné et Basseville ému de compassion, revenu aux sentiments monarchiques ; il met enfin sur les portes de Paris ces monstres que Virgile avait placés sur celles de l’Averne. Cette sensible imitation de la Divine Comédie,({\\'on re-

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connaît également dans la conduite et dans les vers, devait se terminer par l’entrée de Basseville au paradis. Le spectacle de tant d’horreurs, présenté comme le résultat naturel des opinions révolutionnaires, paraissait au poète une punition suffisante pour un coupable repentant. Mais le triomphe de la révolution lit tomber la plume des mains de « l’abbé Monti, poète papal ; n quand il la reprit, il n’était plus que le «citoyen Monti. >'

Pour faire oublier les quatre chants de ce poëme plein de nei'f, de hardiesse, d’harmonie, il publia, outre quelques autres ouvrages moins connus, des hymnes républicains et sa Mascheroniana,eantica en cinq parties sur la mort de Lorenzo Mascheroni, mathématicien, critique et versificateur. « Les pensées révolutionnaires n’étaient pas, écrivait plus tard Monti, conformes à la bonté de mon cœur; moi-même je les désapprouvais. » 11 se résignait pourtant à les écrire, non dans le dessein de conjurer l’orage qui ne menaçait point sa tête, mais afin d’obtenir des emplois lucratifs. Ce Louis XYl qu’il appelait jadis « agneau innocent» et «grand roi », n’est plus, dans l’hymne pour l’anniversaire de sa mort, dans le Pericolo, qu’un « tyran sans pitié. »

Pour prix de ces palinodies, Monti reçut diverses charges dont il devait être exclu, d’après la loi, parce qu’il avait attaqué la liberté. 11 devint, quand le royaume d’Italie remplaça la république cisalpine, commissaire dans la province du Riibicon, professeur de belles-lettres à l’université de Pavie, enfin assesseur au ministère de l’intérieur pourles affaires des lettres et des arts. Il chante aussitôt la gloire du nouveau maître qui l’a fait chevalier

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et poète impérial, il lui consacre de nombreuses poésies, entre autres VÉpée de Frédéric et le Barde de la forêt Noire. Ce barde effronté, qui célèbre l’expédilion d’Égypte et le 18 brumaire, c’est Monti lui-même : il paye ses décorations, ses pensions, ses titres d’historiographe, de professeur émérite, en appelant « Jupiter terrestre », ce Napoléon qu’il devait, plusiard, désavouer sans pudeur. Quand l’heure en fut venue, Monti, transformé en poète autrichien, célébra le « Retour de l’Astrée», c’est-à-dire de la justice, ne craignant pas, dans la soixantième année de son âge, de souiller ses cheveux blancs.

Ce fut sa dernière flatterie en vers, mais non la fin de ses complaisances. Il servit encore l’Autriche, en rallumant le feu des querelles grammaticales, pour détourner les esprits de la politique. Aidé de son gendre Perticari, il soutint, contre les puristes, que tout n’était pas or au quatorzième siècle, que la langue commune devait s’appeler italienne et non toscane, et qu’en faire une langue morte, c’était la condamner, dans peu de temps, à l’oubli. Cette lutte était inopportune, mais il faut avouer que Monti y soutenait les droits de la raison contre le P. Cesari, oratorien médiocre, plus subtil grammairien que profond philologue, qui méprisait tout ce qu’on avait écrit depuis Dante, ne voyait l’art du style que dans le pastiche, et jurait de mourir en tenant à la main quelque texte de langue, Passavanli ouïes de saint Fran-

çois. Les ouvrages de Cesari sont déjà oubliés, tandis qu’on lit encore, en Italie, la Proposition de corrections au vocabulaire de la Crusca, ouvrage plein de considérations excellentes sur la philologie, et le meilleur que

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Moiili ait écrit cii |)rose. Mais il a plus fait par ses vers pour ranimer le goût de la véritable poésie et du beau langage : tandis que Cesari faisait de Dante une idole, Monti qui l’osait critiquer, a mérité par ses imitations ingénieuses et discrètes d’être surnommé Dante ingentilito, Dante gracieux.

On l’admire trop pour avoir traduit Y Iliade en vers. Les Italiens, à cet égard, voient en lui l’égal de Pope, et Foscolo, qui savait le grec, abandonna la traduction qu’il avait commencée, désespérant d’y surpasser Monti, qui ne le savait pas. Celte ignorance n’en est pas moins la condamnation sans appel d’une si étrange tentative: mettre Homère en vers d’après les traductions littérales et mieux réussir que les plus savants traducteurs, c’est montrer tout ensemble la médiocrité de ceux-ci et la souplesse de l’esprit qui accomplit ce tour de force étonnant, mais ce n’est pas donner aux Italiens le droit de dire que le meilleur interprète d’Homère est un homme de génie, si cet homme de génie n’est pas en état de lire son auteur dans le texte original.

Au théâtre, Monti est tributaire de toutes les littératu res. En plus d’un endroit il nous rappelle Racine, Virgile ou Lucain ; mais c’est surtout Alfieri qu’il avoue pour maître. Comme Alfieri, il dédaigne la couleur locale, il recherche l’énergie des caractères, l’éloquence des sentiments; comme lui, il présente l’action sans les ornements nécessaires, et remplit la tragédie de discours, de discussions, de négociations. Les défauts qu’on entrevoit dans les pièces de l’un sautent aux yeux dans celles de l’autre, et, si Monti a conquis un rang honorable parmi

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les poêles tragiques, c’est par la douce harmonie et la poétique richesse d’un langage qui contraste dans Aristodème, dans Manfredi et surtout dans Caïus Gracchus, ouvrage empreint de la majesté romaine, avec la sécheresse choquante et l’inflexible roideur d’Alfieri.

C’est par les réelles beautés de son style que Monti, continuant l’heureuse entreprise de Varano et de Gaspard Gozzi, acheva d’arracher l’Italie à l’imitation de Zoppi, de Frugoni, de Métastase, et de la ramener à Dante, dont les vers Incisifs et nerveux devinrent, dans les écoles et dans le monde, la lecture favorite des bons esprits. Pourquoi faut-il que les esprits médiocres, toujours les plus nombreux, aient délaissé les bons exemples pour suivre les mauvais, et qu’au lieu de voir dans Monti le restaurateur des études dantesques, ils aient surtout admiré en lui le créateur trop imité d’un genre poétique du dernier ordre, l’éloge presrjue improvisé des hommes considérables que la mort enlevait, et, si l’on peut dire, l’oraison funèbre en vers !

Ugo Foscolo (1778-1827) est aussi le poète de la mort; mais combien plus digne d’estime, malgré les accidents d’une vie orageuse, par l’ardente sincérité de son patriotisme et de son désespoir ! Foscolo était né à Zante, d’un père vénitien et d’une mère grecque qui lui inspirèrent, l’un l’amour de la terre italienne, l’autre le goût des fortes études. Après avoir sacrifié, comme font tous les Italiens, au démon de la tragédie, ce poète de dixsept ans eut la sagesse de ne point s’enivrer des applaudissements qu’il recevait, et tout ensemble le malheur de céder à la manie des grands mélancoliques, qui avait

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alors la faveur de la mode, en donnant un frère à Obermann, h René, à Werther. Mais Jacopo Orlis, qui n’esf, à bien des égards, que Foscolo lui-môme,*a du mains l’excuse des désastres de sa patrie. Le traité de Campo- Formio venait de vendre Venise à l’Autricbe, et le jeune Vénitien, qui avait servi dans les rangs des Français la cause de l’indépendance italienne, était partagé entre sa haine contre l’ambitieux général qui compromettait les destinées de l’Italie par les égoïstes combinaisons de sa politique, et la conviction fondée du besoin qu’avait encore la Péninsule de ce tout-puissant appui. Avec la fougue de son <âge et des sentiments républicains que Pariai son maiU'C lui avait inculqués, Foscolo prit dans le suicide d’un étudiant l’idée des Dernières lettres de Jacopo Ortis, et il y mit ses pensées de citoyen, de misanthrope, d’amoureux, son indignation contre une société avilie qu’il ne pouvait réformer, quelquefois ses propres aventures.

Conçu avant l’apparition de Werther, mais publié seulement après le chef-d’œuvre de Goethe, le sombre ouvrage de Foscolo souffrit de ce retard: pour éviter l’accusation de plagiat, il fallut tout refondre et ne laisser que les lettres du héros. Il y a peu de variété dans les éternelles lamentations de ce long monologue, et elles paraîtraient plus monotones encore , si l’auteur avait écoulé les conseils de la critique. On reproche à ' l’étudiant Ortis de manquer d’unité; mais serait-il un homme moderne, s’il bornait, à la manière des grands Romains, ses pensées à sa patrie, et ne l’accuserait-on pas de n’étre qu’une copie, s’il ne songeait, comme

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