UGO FOSCOLO
Ail
Werther, et après lui, qu’à l’amour ? Le vrai défaut de ce livre étrange, c’est la déclamation et l’emphase, ce sont les plirases brusquement coupées, les exclamations continuelles d’un style qui reste faible, malgré tant d’efforts, et qui parait, ainsi qu’on l’a dit, celui d’un asthmatique. 11 faut, pour bien juger Foscolo, parcourir les pages émues de sa correspondance, récemment publiée, ces lettres confidentielles qu’il écrivait à ses amis. C’est là que, dans un langage tour à tour éloquent et gracieux, grave et spirituel, éclate la sincérité de son âme dans la vie privée, et, dans la vie politique, l’énergie de ses immuables convictions.
Il écrivit peu en vers, car il dédaignait le bavardage académique. Ses trois tragédies d'Ajax, de TInyeste, de Ricciarda, ne le placent qu’au premier rang parmi les médiocres disciples d’Alfieri, dont il a pris les déclamations philosophiques et politiques, le style bref et senteutieux, le goût trop manifeste pour les allusions. S’il introduit sur la scène le moyen-âge, c’est pour en montrer les discordes, et, par là, convier les Italiens à s’unir fortement. Il voit Bonaparte sous les traits d’Agamemnon, et Moreau sous ceux d’Ajax, qui n'obtint pas les armes d’Achille. On lit peu ces faibles tragédies, mais on ne cessera de lire le court poème des Sépulcres (/ sepolcri), un des plus remarquables qu’ait admirés notre temps. Depuis quelques années on n’enterrait plus les morts dans les églises, les cimetières étaient relégués hors des villes, et l’on avait même imaginé pour les pauvres cette fosse commune que le philosophe ne redoute point à son heure dernière, mais dont la triste promiscuité afflige
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
les survivants. L’âme démocratique de Foscolo souffrait silencieusement de cette inégalité blessante, par laquelle on maintient après la mort les orgueilleuses distinctions de la vie. Il eût accepté la fosse commune si elle se lût ouverte indistinctement pour tous ; mais quand il vit le cadavre de son maître Parini enseveli sans honneur parmi les cadavres obscurs, tandis que ceux que ce mordant poète avait si justement raillés reposaient sous de somptueux mausolées, Foscolo éclata dans ce carme fameux, qui est à la fois une satire, un poeme lyrique et une élégie. Y célébrer la gloire de Parini, rappeler avec un souvenir jaloux les poétiques sépultures des Grecs, montrer comment le respectdes tombeaux, inutile aux morts, est utile aux vivants, pour les inviter à l’héroïsme et à la vertu, s’arrêter avec complaisance aux exemples immoi^ tels qu’on en cite, et y trouver l’occasion des développements les plus chaleureux, les plus élevés : tel est le plan de cette composition. La brièveté éloquente, la mélancolie sans apprêt, le style fort et pénétré du génie antique, y sont rehaussés encore par une gradation bien observée ; l’admiration augmente à mesure qu’on avance et n’est nulle part plus grande qu’à la fin. Toutefois le sévère plaisir de cette lecture n’est pas sans mélange ; on voudrait moins d’érudition, moins d’emprunts à la mythologie, à l’histoire ; moins de souveniis littéraires, et, par conséquent, plus d’originalité.
Une tristesse profonde qu’expliquentles cruelles déceptions du patriotisme et sans doute le tour particulier de ce noble esprit, assombrit tous les ouvrages de sa veine peu féconde ; mais ni la colère ni les regrets ne le poussé-