‹ Histoire de la litterature italienneChapitre 142 sur 169 · UGO FOSCOLO · texte numérisé non relu

UGO FOSCOLO

rent à l’injuslice, et jamais il ne lira parti, pour l’avancement (le sa fortune, des aveux favorables aux puissants que lui arrachait sa sincérité. S’il reconnaît le bien que, malgré tant de fautes, la domination française a fait à ritalie, il ne flatte point Napoléon, il ne lui accorde pas môme, en succédant à Monti dans la chaire de belleslettres à l’université de Pavie, ce banal éloge que personne ne refusait à « l’auguste Mécène des études. » Destitué de son emploi, Foscolo se retira eu Toscane : il eut beau prendre les armes pour défendre le royaume d’Italie, enveloppé dans la ruine de l’empire, les Autricliiens saluèrent un ami dans celte victime de leur ennemi vaincu.

Pour la première fois, le poète sembla suivre les conseils de la prudence : on lui demandait de fonder un journal pour rallier au gouvernement nouveau les libéraux italiens ; il obéit, et, par cette complaisance, encourut le blâme de ses amis; mais on apprit, un jour, que, renonçant à son grade de chef d’escadron et à sa pension de professeur émérite, il avait, sans bruit, abandonné son pays. La versatilité apparente ou réelle de sa vie vint de ce qu’à l’exemple de ses compatriotes, il avait ou croyait avoir autant de motifs d’aimer les Français que de les haïr. M. Gervinus reproche amèrement à celle âme malade les fluctuations dont elle ne sut pas se défendre et les déportements dans lesquels Foscolo eut le tort de chercher l’oubli de son désespoir de citoyen. A Londres, où il s’établit, il conçut, soutint et rejeta successivement, sans savoir à quoi s’arrêter, tous les plans qui ont, depuis, été essayés pour l’affranchissement de

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l’Italie : et la domination d'un pape libéral, et l’institution d’une monarchie tempérée, et la création d’une forte bour;;eoisie, qu’il voulait opposer à la populace avilie et à 1a noblesse corrompue.

Le malheur de cet esprit généreux mais confus a doue été do diercher trop tôt un remède à des maux que le plus grand nombre de ses concitoyens, pour employer le mol d’Alfieri, ne ressmtaient pas encore suffisamment. C’est pourquoi le véritable service que Foscolo, durant son séjour en Angleterre, rendit à sa patrie, fut de la fain; connaître, d’en faire aimer la littérature, de redresser les erreurs que Baretti avait propagées ; de montrer dans un beau travail sur Dante que ce grand homme était nonseulement le premier poète de la Péninsule, mais aussi le premier apôtre de la régénération italienne. Par le succès de cet ouvrage, Foscolo eût assuré sa fortune, si des prodigalités folles ne l’avaient de nouveau compromise, au point qu’il fut envoyé dans la prison pour dettes et qu’il mourut misérable en pays étranger. 11 faut le plaindre d’avoir si mal gouverné sa vie, mais il faut le louer d’avoir élevé les lettres à la hauteur d’une mission sociale, en délaissant les minuties de la grammaire pour les graves problèmes de la politique et de la philosophie. Il en est peu que n’ait abordés avec une vigueur peu commune, avec une constance au-dessus de toutes les épreuves cet homme si fougueux, si inégal, si généreux et si calomnié.

Giovanni Fantoni (1759-1807) fut persécuté, comme Foscolo, à cause de ses opinions démocratiques ; mais, au lieu de suivre les traces de la poésie moderne, il essaye, après Chiabrera, et sous le pseudonyme de La-

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bindo, d’introduire en Italie l’oJe antique, imitée d’Horace plutôt que de Pindare, avec une affectation et une froideur qui font oublier l’agrément de quelques parties, pour ne laisser paraître que la servile reproduction du rbytlime, du mètre, du dessin et du coloris. Ippolito I’indemonte(i 757-1 828), poète plus indépendant, citoyen plus pacitique, et tellement emporté par son ardeur religieuse, queByron le disait rapetissé par la superstition, le cède à son frère Giovanni dans l’art de la tragédie, et n’est le premier dans aucun des genres qu’il cultiva de sa plume infatigable, poésies lyriques, lettres et discours. Avec une tristesse douce que tempèrent la grâce et l’harmonie .«

d’un style vraiment classique, il célèbre la vertu aimable et s’abstient de flatter les puissants. Ce poète sans élévation et sans vie n’a rien fait de plus achevé que sa traduction de y Odyssée. Les Italiens la comparent à VIliade de Monti. Le ton calme et posé d’un poëme narratif convenait à cet esprit peu capable d’invention, à ce talent remarquable dans le genre tempéré.

Dans celte brillante période, le meilleur poète, avec Monti et Foscolo, ce n’est ni Pindemonte ni Fantoni, c’est Giacomo Leopardi (1798-1837), qui sut, en outre, joindre à la science de l’érudit le beau style du prosateur.

A l’heure où les jeunes gens sont encore aux écoles, il était déjà un philologue, il aimait à étudier les textes indéchiffrables, h recueillir les fragments ignorés; à l’exemple de Paul-Louis Courier, son contemporain, il traduisait dans un langage archaïque comme celui d’Amyot, et publiait même de prétendues traductions du grec, où les plus savants ne soupçonnaient pas l'innocente fraude, « C’est

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par (le lellcs éludes préparatoires, quand on ne s’y oublie pas, dit M. Sainte-Beuve, c’est par de tels ingénieux secrets, longuement médités, que les vrais po(Mes savent ressaisir d’un puissant effort les langues et les styles aux âgesde décadence, parviennent aies arrêter au penchant ou même leur font remonter avec honneur les pentes glorieuses. » Leopardi ne s’oublia pas et devint un écrivain du premier ordre. Ses Essais de morale [Operette morali), recueillis dans les journaux où ils avaient paru, sont des dialogues à la manière de Lucien ou du Tasse, mais d’un raisonnement serre, d’un style expressif et solide, correct et familier, où l’aisance elle naturel ne laissent pas apercevoir le travail. Cependant ces belles pages ne sont point exemptes de bizarrerie : la mode y converse avec la mort, la nature avec un Islandais, Copernic avec le soleil. Par scs arguments empreints de l’ironie socratique, Leopardi rappelle Platon, et par les plaisanteries qu’il y mêle. Voltaire; mais il sait rester lui-même, et il a une autre sorte d’ironie, âcre et profonde, qui n’appartient qu’à lui.

C’était le fruit amer de la souffrance. Ayant abandonné la religion catholique et pris rang parmi les libres penseurs, Leopardi avait encouru l’inimitié de son père. Cette peine s’ajoutant à la difformité d’épaule qui rendait sa personne presque ridicule, aux infirmités précoces qui mirent plus d’une fois sa vie en péril, aux sombres pressentiments qu’il avait sur l’avenir de l’Ilalie, il s’était bientôt dégoûté de toutes choses, et, dans l’excès de son désespoir, il n’était rien dont il ne doutât. Pour lui, comme pour Brutus, la vertu est un mol, la vie éternelle

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un rêve, le progrès de rhumanitc une utopie, la société une ligue de fiipons contre les honnêtes gens. Dans CCS tristes pensées il est sincère ; son scepticisme n’est pas celui d’un indifférent, car il désire, sans l’espérer, le triomphe de la vertu et de la patrie. Comme l’a dit un de ses compatriotes, Leopardi est un sceptique qui rend croyant. C’est lui-même qu’il peint dans sa prétendue biographie de Filippo Ottonieri , qui rappelle la Vie de Castrtcccio Caslracani, écrite par Machiavel. Leopardi est trop savant et trop ami de la société grecque pour discerner par où elle est inférieure à la nôtre, et pour ne pas voir l’âge d’or dans le passé. « 11 considère Brutus comme un ancien, dit encore M. Sainte-Beuve, mais c’est lui qui l’est; il est triste comme un ancien venu trop lard. 11 n’a pas voulu rendre son épée, et il est près de s’en percer dix fois le jour. »

Cependant la douleur ne l’amollit point : il reste mâle et ferme à l’égal des stoïciens, sans aller avec eux aux extrêmes. Jamais l’expression, même dans ses vers, ne dépasse sa pensée. C’est là qu’il est surtout admirable pour avoir su l’exprimer dans des pages tour à tour ironiques et brûlantes, pleines d’amertume et de larmes, où le style est d’une pureté sobre, d’une concision énergique qui ne coûte de sacrifices ni au sens toujours exact et profond, ni au rhythme toujours naturel, savant, harmonieux. On comprend à peine que, sans cesse menacé d’une mort prématurée, il reste maître, à ce point, de ses facultés poétiques : c’est quand les forces lui manquaient pour continuer ses travaux de philologie qu’il composait et publiait ses plus beaux vers, ses canzone

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sur ritalie, sur le monument qu’on préparait à Dante, et surtout ce mâle et gracieux poëme, son chef-d’œuvre, qu’il intitula r Amour et la Mort. Dans ce litre même paraît trop l’unique sentiment qui domine le poète : cette uniformité dans la tristesse, qui répand sur ses beaux vers une sorte de monotonie, est presque le seul défaut qu’on y puisse relever. Ils sont par leur simplicité et leur élégance à peine au-dessous de ceux des Grecs : païennes par l’expression, sceptiques par la pensée, ces poésies désolées sont chrétiennes par le sentiment. Leopardi n’est pas « un Pétrarque incrédule et athée, » comme l’appelle ingénieusement M. Sainte-Beuve, puisque, au lieu de badiner sur des sujets frivoles, il a courageusement abordé les plus graves questions qui nous puissent occuper, avec un vaste et positif savoir qui le conduit à ne pas espérer la solution des grands problèmes, mais qui ne flétrit jamais la fraîche fleur d’imagination qu’il avait en lui.

Il vivait encore et déjà il jouissait de sa gloire, lorsque éclata la grande querelle des romantiques. Le bruit en vint de l’Allemagne et de l’Angleterre : les Italiens prêtèrent une oreille peut-être trop attentive aux innovations de Gôthe et de Schiller, de Byron et de Walter Scott, exagérées par l’ardeur sans mesure des disciples français; Ceux-ci acceptaient tout, les pratiques comme les principes de l’art nouveau. Mettre les anciens audessous des modernes par respect pour la loi de la « perfectibilité indéfinie , » soutenir la nécessité du contraste et de l’antithèse, introduire le laid et le grotesque, non-seulement pour faire valoir le beau, mais encore

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