LES ROMANTIQUES ET LES CLASSIQUES
pour leur valeur propre, montrer toutes choses mêlées dans la nature, le sérieux caché sous le ridicule et le ridicule sous le sérieux, prétendre enfin qu'au lieu de parer l’œuvre divine, il faut la montrer comme elle est, sans en rien dissimuler : telle était dans ses traits principaux la doctrine dont s’éprit une moitié de fltalie : on y traduisit avec ardeur Shakspeare, Milton, Byron, Walter Scott et Schiller ; on y délaissa les maîtres italiens pour remonter aux naïfs et informes ouvrages des époques barbares, on abandonna tout pour là nature, mais on ne sut que la copier sans choix, loin d’y prendre seulement ce qui mérite d’être reproduit, ou d’y chercher l’idéal. Les aspirations du patriotisme vinrent en aide à la nouvelle école ; tandis qu’en France, elle se recrutait principalement parmi les(( défenseurs du trône etde l’autel, » les libéraux de la Péninsule ne voyant d’ennemis, alors, que dans les étrangers qui occupaient le sol national, se flattaient, en relevant le moyen-âge, d’exciter la papauté à reprendre ses anciens rêves de suprématie, et à rendre, sous sa domination, l’Italie aux Italiens.
Moins nombreux, les classiques avaient en outre le désavantage de n’être pas d’accord entre eux. Les uns s’attachaient aux doctrines anciennes, uniquement parce qu’elles l’étaient, et se voyaient soutenus des gouvernements, ennemis de toute nouveauté. Les autres, plus clairvoyants et plus sages, combattaient les illusions guelfes des romantiques, et tenaient trop aux saines traditions de l’art pour les compromettre en cédant aux novateurs tout le terrain qu’ils réclamaient. Deux recueils répandus, la Biblioteca à Milan, et V Arcadico à Rome soutenaient
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la cause perdue de la ri^sislance classique et sans concessions; mais à Florence, autour de l’actif et intelligent libraire Yieusseux, s’étaient groupés les hommes modérés, Zannoni, Giordani, Sestini, Niccoiini, Tommaseo, qui, durant de longues années (1819-1832) soutinrent, dans la célèbre Anthologie, les droits du progrès, mais en l’appuyant sur la tradition. Réunis vers le même temps dans la maison du comte Porro, en Lombardie, les principaux novateurs, Berchet, Manzoni, Pellico, Visconti, Gioja, Confalonieri, Romagnosi, avaient fondé un journal, le journal bleu, comme on l’appelait, qui, malgré son titre de Conciliateur, repoussait toute conciliation avec ses adversaires. Supprimédeux ans plus lard (1821) à cause des allusions politiques qu’on lui reprochait, il attira sur ses courageux rédacteurs les persécutions et les souffrances de l’exil ou du cachot. Silvio Pellico, qui avait eu l’idée première de cette publication, devenue malgré lui belliqueuse, alla l’expier au Spielberg.
Rien pourtant n’était plus facile, alors, qu’une conciliation véritable : deux partis qui nourrissaient, dans la politique, la même haine de l’étranger, et qui, dans les lettres, revendiquaient avec une égale sincérité Dante, Pétrarque , Arioste et le Tasse comme autorités et comme modèles, ne pouvaient être incompatibles. Les romantiques de Milan, après avoir voulu secouer le joug des règles, l’avaient, dans une certaine mesure, repris d’euxmêmes, et les classiques de Florence avouaient qu’il ne le fallait point porter trop pesant. Les trois poètes de cette période, Monti, Foscolo et Leopardi avaient trouvé, par l’instinct du génie, la juste mesure où pouvaient se ren-
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BERCOET.— ■ MANZONI.
contrer, sans se combattre, le respect de la règle et l’amour de la nouveauté.
S’ils repoussèrent tous les trois le romantisme absolu, c’est que, dans le principe, il était soutenu avec une telle violence, qu’il donnait raison à ses adversaires. C’est rarement le capitaine qui dresse le pavillon au mât du navire ; Berchet, français d’origine et poète médiocre, s’affranchit, le premier, de la tradition, en traduisant la fameuse ballade de Bûrger. Berchet a vécu jusqu’à nos jours (1853), et depuis longtemps on ne lit plus ses vers, œuvre de circonstance, animée de l’esprit de révolte dans les lettres comme dans la politique; mais les Italiens n’oublieront pas le nom du poète qui éveilla jadis dans leurs jeunes âmes l’amour de la patrie.
Le véritable chef de l’école romantique fut, dès la première heure, le petit-fils de Beccaria, Alessandro Manzoni. Cet illustre vieillard, né en 1784, vit encore aujourd’hui dans le pays dont il est l’orgueil, et ne devrait point trouver place dans cet ouvrage, s’il ne s’était depuis longtemps retiré de la mêlée littéraire ; mais pour lui une exception est légitime et même nécessaire. Considéré comme un ancien, c’est-à-dire comme un maître, il jouit, dans sa paisible retraite, de la gloire incontestée que lui ont valu un caractère pacifique, qualité singulière chez un chef d’école, une vie honorable et de rares talents.
Il est un des romantiques à qui l’on ne peut reprocher de n’ayoir vu l’Allemagne qu’à travers la France : en 1813 il publiait cinq hymnes théologiques, où paraît déjà sa manière; et son premier drame est antérieur de dix ans à Eernani (1816). Mais il entra résolùment dans celte
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révolte contre les traditions, qui ivmonte chez nous jusqu’à Chateaubriand. Maiizoni fréquentait, à Autcuil, le salon de madame de Condorcet, et disait à Fauriel, son ami, que la poésie doit être tirée du cœur. Il l’en tira moins, pourtant, qu’il ne le croyait peut-être. A la réserve de ses vers lyriques, où il est vraiment lui-même, il subit la tyrannie de l’école nouvelle qu’il acclimatait dans son pays. C’est dans le drame que les romantiques se flattent d’avoir introduit les radicales réformes dont ils tirent vanité. Pour produire à la scène des êtres vivants, ils les représentèrent tels que les donnait l’histoire ; mais ils poussèrent la superstition historique jusqu’au point de reproduire fidèlement, sous prétexte de couleur locale, les plus menus et les plus indifférents détails de mœurs. Loin de grouper les petites choses autour des grandes ou plutôt d’une grande, ils se crurent tenus de dérouler tous les événements auxquels avaient pris part leurs personnages, transformant ainsi le drame en une sorle de chronique versifiée, et perdant par cette faute ce qu’ils avaient gagné par l’abandon des unités. Enfin, si les sujets tirés du moyen-âge répondaient mieux que les sujets anciens aux préoccupations nationales qui dominaient tout en Italie, ils exposaient trop l’écrivain à ces allusions contemporaines qui charment le vulgaire, mais que repousse le bon goût.
Dans ses deux drames, Carmagnola et les Adelchi, Manzoni ajoute à ces défauts du genre les siens propres, qui sont d’être trop calme pour porter sur la scène la passion et la terreur, de développer trop lentement l’action et les caractères, d’introduire des épisodes qu’il au-
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rait dù retrancher. En vain Gôlhe prit la défense de Carmagnola visiblement imité de GOtz de Berlichmgen; en vain Manzoui repoussa les attaques des critiques français : Carmagnola et les Adelchi sont plutôt faits pour la lecture que pour la scène, on l’a bien vu quand d’imprudents amis les y ont risqués.
Si ces deux ouvrages plaisent, c’est parce que les héros n’y sont plus des Romains, comme ceux de Monti, des Flamands ou des Écossais, comme ceux de Pindemonte, mais des Italiens, et presque des champions de la cause nationale ; c’est surtout parce que le style vraiment poétique reposait de la sécheresse d’Alfieri et atteignait dans les chœurs une rare perfection. Ainsi ce drame que devait régénérer l’histoire, c’est ce qu’il a de moins historique qui le recommande à l’attention. Les plus brillantes qualités de Manzoni sont celles du poète lyrique. Ses chœurs sont des chefs-d’œuvre où la rime et la strophe, loin de paraitre un embarras, ajoutent de nouvelles beautés. Dans son ode fameuse du Cinq Mai, trop vantée quoiqu’il y lutte sans dé.-avantage contre trois de nos meilleurs poètes, on ne trouve ni images fausses, ni épithètes forcées, ni pensées obscures ou sans lien. Manzoni s’abstient de toute attaque, soit contre Napoléon, soit contre les puissances à qui tant d’autres ont reproché sa mort. C’est un chrétien qui se recueille devant les arrêts de son Dieu et qui n’a d’autre tort que de prêter au guerrier mourant, par une fiction poétique, des sentiments religieux dont les témoins oculaires n’ont jamais parlé.
Mais les vers lyriques, si justement admirés en Italie, n’eussent pas donné à Manzoni, parmi les nations étran-
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gères, la renommée qu’il doit au roman historique des Fiancés {I promessi sposi). Ce genre, si fort en faveur durant la première moitié de notre siècle, n’était point sans défauts, tel que l’avait conçu l’imagination brillante de Waller Scott. Dans le système de ce fécond romancier, les faits et les personnages historiques devaient être reproduits avec fidélité, au milieu des plus amples développements; mais par la nécessité d’intéresser le lecteur aux choses et aux hommes, on était conduit à altérer ou à forcer au moins les caractères pour leur donner plus de relief et d’intérêt.
Manzoni pense avec plus de raison qu’il faut étudier profondément l’histoire, moins pour la raconter que pour donner à des êtres de fantaisie, plus vrais que bien des héros empruntés aux chroniques, le costume, les mœurs, le langage de leur état et de leur temps. « La narration historique, écrivait cet esprit judicieux, est interdite à la poésie, puisque l’exposé des faits a pour la curiosité trèsraisonnable des hommes un charme qui dégoûte des inventions poétiques qu’on veut y mêler, qui les fait même paraître puériles; mais rassembler les traits caractéristiques d’une époque de la société et les développer dans une action, profiler de l’histoire sans se mettre en concurrence avec elle, sans prétendre faire ce qu’elle fait mieux : voilà ce qui est encore réservé à la poésie et ce que, à son tour, elle seule peut faire. »
Ce n’est pas le moindre mérite de Manzoni d’être resté fidèle à ce sage programme. Dans ses Promessi sposi, publiés en 1827, il trace un vivant tableau de la société milanaise au dix-septième siècle, il y produit les person-