NICCOLINI. — GIUSTI. 4G
qii’Arnaldo de Brescia, entouré d’Adrien IV, de Frédéric Barberousse, des plus illustres personnages de ce temps, et mourant sur le bûcher au sein de celle Rome qu’il avait soulevée, semblait très-propre à devenir le héros d’une tragédie véritable, transformée selon les règles plus libres de l’art moderne. Niccolini, pénétré des sentiments d’Arnaldo, lui communique la vie, mais il nous saisit par la force des pensées plutôt qu’il ne sait nous émouvoir, et il distrait l’attention du spectateur par mille détails qu’il aurait dû supprimer. 11 est resté seul, parce que, ayant plus de clairvoyance que ses concitoyens, il ne partageait pas leurs passions littéraires ; il est vrai qu’il leur a plutôt montré les voies de la conciliation, qu’il n’y a marché lui-même, car, pour y entraîner des hommes qu’aveuglait l’ardeur do la lutte, il fallait réunir les qualités des deux écoles, et Niccolini n’en a su prendre, parmi tant de mérites qui lui sont propres, que les plus sensibles défauts.
Giuseppe Giusti, le chansonnier toscan (1809-18a0), est aussi un solitaire; l’isolement convient à quiconque veut garder l’indépendance de son esprit. Le tour satirique, qui est la dignité de la chanson, et qui lui donne droit de cité dans la république des lettres, ne permet pas aux poètes-chansonniers de suivre des chefs d’école dont ils cherchent plutôt à marquer finement les travers. Quelques-uns, toutefois, rangent Giusti parmi , les classiques, dont il a le style sobre et pur, le goût pour la langue du seizième siècle ou plutôt pour le parler populaire, mais dont il se distingue par la violence de sa haine contre les prêtres et les princes, qu’il frappe de
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, ses traits les plus acérés. Modéré, d’ailleurs, en ce sens que sa raison répugne aux utopies, et libéral qui bornait à l’indépendance matérielle de l’Italie ses désii-s de réforme, il se retint sur la pente des partis extrêmes, ne conspira qu’au grandjour, par ses chansons, s’entendit appeler dans le môme temps « anarchiste » et « réactionnaire », et s’en consola par la pensée que ces injures contradictoires ne l’atteignaient pas.
Ce qu’il attaque, ce sont les abus et les ridicules, dans tous les rangs, dans toutes les conditions, mais surtout chez les hommes dont le pouvoir rend les exemples contagieux. Ces brèves satires ii’eussent pas trouvé grâce, malgré leur forme frivole, dans un pays où l’ombre même de la liberté était un sujet d’effroi : Giusti ne les communiquait donc que manuscrites et sous le voile de l’anonyme, lequel, à vrai dire, en augmentait l’attrait. Les copies se multipliaient, d’autant plus recherchées dans toute l’Italie qu’à la faveur de ce demi-mystère, le poète nommait, sans crainte et sans détour, les choses qu’il condamnait et les personnages qu’il flagellait. Par là il ressemble à Béranger, dont il n’a pas l’invention, mais qu’il surpasse par la délicatesse et par le naturel dans un genre si familier. Quelquefois la chanson du satirique italien devient un petit poème, par exemple son Gingillino (le mirmidon toscan), peinture de la corruption (lorentine avant 1847. On loue surtout le Brindisi di Girella (le toast de la girouette), qui rappelle le Paillasse du chansonnier français.
C’est dans cet ordre de poésies légères, où paraît l’arrière-pensée politique sous l’amère plaisanterie , que