GIUSTI. — GIORDANI
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Gilisti est passé maître : son œuvre est une leçon constante à ses concitoyens, à leurs oppresseurs, à leurs ennemis. Aux uns il apprend, dans Y Incoronazione , à ne pas s’agenouiller devant les souverains allemands qui régnent sur le nord de la Péninsule ; aux autres, que l’Italie n’est pas « la terre des morts. « Dans le Prétérit phis-que-parfnit du verbe penser , il poursuit de son fouet implacable les patriciens abrutis, et dans son Ballo, dans ses Zîrmrfwf, les patriciens courtisans. Il condamne le culte de la bourgeoisie pour les jouissances, la servilité des employés royaux ou ducaux, les excès opposés des immobiles et des partisans du mouvement « humanitaire», enfin le goût des familles de basse condition pour la loterie et la sorcellerie. Qui savait lire trouvait dans ces vers agiles et moqueurs une leçon pour toutes les variétés des défauts civiques.
Durant cette période d’aiitation politique dont l’Autriche donna le signal, dès l’année 1815, en écrasant de son joug de 1er le nord de la Péninsule et en formant comme un pacte de famille avec les misérables princes qui ne régnaient que par elle dans les autres régions de l’Italie, c’est le besoin d’une régénération nationale qui met la plume aux mains des prosateurs, ainsi que des poètes. L’histoire de Colletta, le roman de Manzoni, sont des protestations en faveur de l’indépendance, dans la mesure que permettaient le caractère douteux de Pun et la timidité de l’autre. Les lettres, les articles de journaux, les écrits de circonstance qui ont fait un nom à Pietro Giordani (1774-1848) ne seraient pas aussi estimés qu’ils le sont des Italiens, s’ils n’y avaient vu que
ÜIX-NRl'VIÈME SIÈCLE, l’art très-réel de ce bénédictin défroqué à rendre la vie aux mots de l’ancienne langue. Professeur d’éloquence à Bologne, ou vivant dans la retraite lorsque, après la chute de l’empire, le souverain Pontife, rentre dans tous ses droits, eut privé de sa charge cet inoffensif ennemi, Giordani est surtout cher à ses compatriotes, parce que ses talents leur donnent occasion de louer en lui un homme qui pensait comme eux.
Cet impérieux désir de rendre à l’Kalie ses litres devant l’Europe assura la faveur publique à un penseur qui ne s’en souciait guère, et qui, par son dédain de ce qui passionnait autour de lui les peuples, ne la méritait pas. L’abbé Bosmini-Serbali (1797-1855) était un grand seigneur du Tyrol, partisan du pouvoir absolu et fondateur d’un ordre religieux, mais doué d’un génie supérieur, nourri de connaissances étendues dans la philosophie et la jurisprudence. 11 se proposait de ramener les savants à la religion et les catholiques à la science. Pour y parvenir, il s’était imposé la loi de rester rigoureusement orthodoxe; mais comment le pouvail-il paraître à Rome, puisqu’il défendait l’Église par les armes de la raison, puisqu’il continuait peut-être 5 son insu l’école de Descartes et de Kant, puisque, voulant remettre au christianisme le gouvernement des sociétés modernes, il lui donnait pour chefs les philosophes et les sages? Dans les trente volumes dont se composent les œuvres de Rosmini, la congrégation de l’Index trouva facilement des propositions répréhensibles. L’auteur se soumit en vain'; le succès d’un talent si national parmi les Italiens même qui ne partageaient pas ses doctrines, souleva contre lui
ROSMINI. — GIOBEnn.
les jésuites, mais ne put l'engager dans une opposition religieuse à laquelle répugnaient ses sentiments. S'il refusa la dignité de eardinal, cet absolutiste fut ministre constilulionnel de Pie IX, qu’il suivit même à Gaéte, contradiction qui complète celles dont les écrits de Rosmini fourmillent, mais qui n’empêche pas d’y admirer un langage ferme et correct, une grande force d’analyse, une rare finesse d’aperçus.
Une critique peu sérieuse oppose à Rosmini l’abbé piémonlais Gioberti (1801-1852), qui ne lui saurait être comparé. Gioberti, homme d’action, met au service des démocratiques projets qu’il caresse, le peu de philosophie que ses méditations lui ont appris. Sur ce terrain, il attaque Lamennais et Rosmini sans les atteindre. Les personnes compétentes font peu de cas des traités qu’il composa dans son exil de Bruxelles touchant le surnaturel, le beau, l'introduction à l'élude delà philosophie. Ce n’était pas la tentative peu nouvelle de concilier la philosophie avec le catholicisme qui répugnait aux Italiens, puisqu’ils y applaudirent un peu plus lard, quand, sous une forme mieux appropriée à leurs désirs de grandeur et de gloire, Gioberti proposait, dans le livre qui fit sa réputation {del Prima to deçjli Ilaliani, t843), de mettre le pape à la tête de la confédéralion italienne, pour qu’elle pût reconquérir en Europe la primauté. Cette idée guelfe, qui a eu son heure de succès populaire, n’ excita de défiance que chez un petit nombre de prudents: Niccolini parcourait les rues de Florence en protestant contre l’invraisemblable hypothèse d’un pape libéral, et disait de Gioberti qu’il était le Jean-Baptiste
MX-NEL'VIÈME SIÈCLE, d’un nouveau Torquemada. Par haine contre Rosmini et par un juste sentiment du service que son faible adversaire rendait au Saint-Siège, les jésuites prirent la défense du Primato, et en eussent par là compromis l’auteur, s’il n’avait avec finesse vu et paré le coup. Les Prolégomènes, le Jésuite moderne à& Gioberti, annoncèrent, firent éclater une rupture complète, irrémédiable entre la Compagnie de Jésus et l’auteur.
11 n'avait plus désormais d’asile que dans les rangs du parti populaire. 11 ne répugnait pas à s’y réfugier : dans un de ses premiers ouvrages, il appelait les princes des tyrans domestiques. Ministre , un peu plus tard, de la Sardaigne libérale et démocratique, il essaya de concilier ses actes avec ses écrits, et de conduire la révolution au secours du Saint-Siège menacé ; mais l’insuccès de ses efforts et un rapide retour de l’opinion l’ayant de nouveau condamné à la retraite, il semble y avoir modifié ses idées, en même temps qu’il y terminait tristement ses jours. Un dernier ouvrage, composé pendant l’exil honorable qu’il subissait dans l’ambassade de Paris [del Rinnovamento polilico), montre l’auteur bien revenu des doctrines qui avaient fait l’éphémère succès du Primato. Écrivain et philosophe médiocre, Gioberti n’a guère publié que des écrits de circonstance, qui, déjà, ne trouvent plus de lecteurs. Si ces ouvrages doivent tenir peu de place dans l’histoire des lettres italiennes, on les citera toujours dans les annales politiques de l’Italie, comme autant de machines de guerre; on les louera même, parce qu’on y voit la philosophie au service de l’indépendance et de la liberté.