MORT DE DANTE
fondement de la future langue « dans ces locutions communes qui paraissent en chaque cité et qui ne reposent en aucune, » plutôt que dans le dialecte déjà dominant de l’élégante Florence, la seule ville d’Italie qui eût alors des prosateurs.
C’est à Ravenne, auprès de Guido de Polenta, le plus généreux et le dernier de ses hôtes, que Dante composait cet ouvrage, quand les tristesses de son âme lui laissaient quelque ardeur au travail. On voudrait croire que ses biographes attribuent faussement à sa vieillesse deux opuscules religieux peu dignes de son génie ; mais le malheur le poursuivait dans ses moindres entreprises : Guido l’ayant chargé d’une ambassade à Venise, il ne put seulement obtenir que le Sénat lui donnât audience. En l’aimée 1321, il cessa enfin de souffrir et de vivre. Son corps, suivant le vœu singulier qu’il avait formé, fut revêtu de l’habit des frères mineurs et enseveli dans leur cimetière. Guido y conduisit cette précieuse dépouille avec les honneurs qu’on rend aux princes Trois de ses cinq enfants survivaient à l’infortuné poète. Béatrice, sa fille, se relira dans un couvent de Ravenne ; Jacopo et Pietro, ses deux fils, dont les descendants vécurent à Vérone et s’appellent ambitieusement sur leurs épitaphes Dante 111 et Dante IV, ne méritent une mention que pour avoir publié et commenté la Divine Comédie.
Elle n’avait jusqu’alors circulé que manuscrite et par fragments, soit que l’auteur ne crût jamais y avoir mis la dernière main, soit qu’il lui parût dangereux pour son l'epos et pour celui de sa famille de répandre des vers pleins d’allusions et d’invectives contre des hommes puis-
sauts qui vivaient encore ou dont les fils, dans la vigueur de l’àge, continuaient les passions. Ces retards calculés ne permettent guère de croire à l’intention qu’on prête à Dante d’avoir voulu tenter par des voies populaires l’cpuvre d’affranchissement que n’avait pu accomplir le savant traité la Monarchie; il eût, dans ce cas, tout d’abord publié son poème comme une sorte de manifeste. On doit croire plutôt que, découragé, plein de mépris pour les hommes, le poète cherchait surtout à contenter sa colère, et, par occasion, à tirer vengeance des méchants ses ennemis, ou, pour mieux dire, à leur infliger un châtiment. Ses allusions, que nous trouvons obscures, paraissaient claires aux contemporains : elles expliquent mieux que ne feraient des mérites plus durables l’enthousiasme qui accueillit le poème à son apparition. Tout le monde y trouvait son compte et rencontrait aux enfers quelques adversaires, au ciel quelques amis. Les discussions théologiques, pour nous si fatigantes, contribuèrent au succès. L’Italie entière lut l’audacieux ouvrage, le commenta, y chercha des sens cachés dans les idées, dans les expressions les plus simples, et, à force de zèle, couvrit d’obscurité les vers qu’il fallait éclaircir. Pour les expliquer, des chaires furent aussitôt et partout fondées ; les premiers hommes du temps, Boccace était du nombre, ne dédaignèrent pas de les occuper. Les Florentins, n’ayant pu obtenir mort le compatriote illustre qu’ils avaient persécuté vivant, portèrent triomphalement son image à l’église San Giovanni, au son des cloches et d’une musique funèbre, avec le concours des magistrats. Une statue fut élevée au proscrit dans le