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LA DIVINE COMÉDIE

Palazzo-Vecchio, des médailles furent frappées en son honneur. Six ans après sa mort, on poussait ce fanatisme posthume jusqu’à brûler Cecco d’Ascoli, qu’on accusait d’avoir médit de Dante ; quarante ans plus tard, les Guelfes, maîtres incontestés de Florence, ordonnaient de peindre le portrait de cet ennemi public sur les blanches murailles de Santa-Reparata, la nouvelle cathédrale, et de lire, comme on fait l’Évangile, le divin poème dans les églises.

Déjà, en effet, on l’appelait divin, parce qu’on s’attachait surtout aux vérités saintes qu'on y croyait rencontrer. N’y voyait-on pas, d’ailleurs, ce qui n’appartient * qu’à la Divinité, les vivants et les morts soumis au jugement suprême, les bons récompensés et les méchants punis? Mais lè titre choisi par Dante était simplement la Comédie, et il le justifiait par des considérations littéraires ou plutôt scolastiques. 11 distinguait trois styles, le tragique, le comique, l’élégiaque, désignant ainsi le sublime, le tempéré et le simple de la rhétorique ordinaire, et il prétendait faire usage du style comique ou tempéré.

En outre, écrivait-il à Can grande, le commencement d’une comédie est toujours âpre et difficile, tandis que le dénoûment en est heureux. C’était le cas d’un poème qui s’ouvre aux enfers et se termine au paradis.

Ce cadre, aussi ancien que les lettres mêmes, n’est point une création de Dante, on en peut faire l’aveu sans amoindrir le poète. « Il n’y a que la rhétorique, dit M. Cousin, qui puisse jamais supposer que le plan d’un grand ouvrage appartient à qui l’exécute. » Rien n’est plus commun, dès l’antiquité, que les descentes aux en- ,

4<) Ql'ATOnZIÉME SlEi;[.E.

fers. Ulysse y poursuit Ajax dans ['Odyssée, mais on ne sait pas au juste quand ils reviennent à la lumière, tant les lieux de ténèbres diffèrent peu, dans ces premières épopées, du monde que nous habitons. Vii j5ile gradue mieux les peines et les récompenses; toutefois, il n’a aucune idée du purgatoire. On l’entrevoit pour la première fois dans le Phédon : Platon y parle de ce lac Achérusiade où les coupables sont temporairement purifiés. Charles Labitte, qui a recueilli avec un soin curieux cesorigines de la Divine Comédie, retrouve encore les aïeux des diables dantesques dans les dialogues de la république, où Platon donne à un soldat la vision de personnages hideux, au corps enflammé, qui traînent à travers les ronces Ardiée, tyran de Pamphylie, et dans un traité de Plutarque [des Délais de la justice divine) : aux lieux où s’accomplit la métempsycose des âmes, certains monstres s’emparent du corps des mortels, taillent ou suppriment leurs membres, et, à grands coups de ciseaux, donnent à ceux qui furent des hommes la forme des êtres les plus divers. Silius Italicus, Stace, Lucain, Euripide dans Alceste, Aristophane dans les Grenouilles, nous conduisent aux enfers, comme Sophocle, dans Hercule au Ténare, et Eschyle dans deux tragédies perdues, y conduisaient les anciens Grecs. Ce voyage était si obligatoire que Virgile n’en dispense pas même son Moucheron.

Mais personne, chez les païens, ne croyait à ces inventions poétiques : Lucien et Lucrèce, Sénèque et Juvénal s’en moquent ouvertement. Les chrétiens, au contraire, prirent de bonne heure au sérieux le monde des châtiments et celui des récompenses. Saint Grégoire le Grand, ren-

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ORIGINES DE LA DIVINE COMÉDIE. tl

cliérissant sur IM^joca/y/ise, introduit dans ses curieux dialogues un soldat qui revient à la vie. Ce soldat raconte qu’il vient de voir une vaste plaine où sont d’un côté les méchants entassés dans des cabanes fétides, de l’autre les bons, vêtus de blanc, dans des palais lumineux. Au milieu, sur un fleuve bouillant était jeté un pont de plus en plus étroit, d’où tombent ceux qui le veulent franchir sans être purifiés. Ces faibles inventions se multiplient à mesure qu’approche l’an mil ; la terreur qu’elles inspirent alors vient de te crédulité publique, des craintes prochaines' dont toute imagination est frappée, plutôt que de l’œuvre même. Quand le monde eut passé sans cataclysme l’époque fatale , on ne la crut qu’ajournée : la poétique de l’enfer et du ciel ne perdit point son crédit. On trouve ces voyages dans maint poème du temps, et sur les murs des églises hardies qu’élevait la piété du moyen-âge: Sainte-Marie d’Orvieto, la cathédrale d’Antun, Notre Dame de Paris, entre autres, conservent la trace des pensées qui régnaient alors, à ce sujet, dans tous les esprits. Dante vivait encore que les Florentins, sans connaître son chef-d’œuvre, assistaient h une représentation publique de l’enfer, du purgatoire et du paradis.

Que le poète connût toutes les origines de cette poétique déjà tant exploitée, on ne saurait le soutenir ; mais il n’ignorait pas les célèbres visions de nos conteurs français ; il connaissait surtout ce fameux puits de Saint-Patrice, dont Mathieu Paris et Vincent de Beauvais racontèrent en prose l’histoire, que Marie de France et divers jongleurs rendirent populaire par leurs rimes, et qui,

QUATORZIÈME SIÈCLE, passant les Alpes, devint en Italie un roman, sous le titre de Guerino il meschino. Guérin traverse les cercles infernaux, il y voit des flammes, des serpents, des matières infectes, un lac de glace où Satan est à moitié englouti, il reconnaît ses amis morts, il passe au purgatoire, il suit enfin au paradis l-lnocli et Élie, toujours prêts à résoudre les doutes qui leur sont exposés. Les similitudes sont ici trop sensibles pour qu’on puisse nier l’imitation. Ce qui fait l’originalité de Dante, c’est la forme définitive, si souvent profonile et sublime, que revêt pour la première fois une poésie jusqu'alors incertaine, flottante, peu digne d’admiration ; c’est l’inspiration catholique, sincère, sérieuse, en un temps où les conteurs, déjà peu croyants, ne voyaient plus dans ces visions qu’un thème littéraire, qu’un prétexte aux plaisanteries de l’esprit gaulois. Rutebeuf ne sait que vêtir la paresse en chanoine et l’orgueil en évêque, sur le chemin de la vie future. Raoul de Iloudan fait de l’enfer un vaste réfectoire, et risque de grandes hardiesses en racontant le menu du repas. Dans un autre fabliau, le jongleur descendu aux enfers est chargé, durant l’absence du diable, de faire bouillir la cuve de l’éternel supplice, et perd aux dés contre saint Pierre les âmes des damnés. Cette fois, les Italiens ont raison de ne point croire Dante tributaire de ces trivialités ridicules, que composaient et qu’applaudissaient ses contemporains. 11 ditTère d’eux plus encore par ses vues politiques. Si elles ne sont pas tout le poème, elles y tiennent une place considérable, sous ce voile habituel de l’allégorie que la rude franchise de Dante n’osa point déchirer.

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Ses intentions à cet égard, exagérées par les uns, contestées par les autres, sont hors de doute, puisqu’il les avoue et les indique lui-même : « Mon poème, écritil à Can grande, a deux sens : Tun, littéral, représente l’état des âmes après la mort, l’autre, allégorique, mom tre l’homme méritant, par la vertu du libre arbitre, la récompense ou la punition de la divine justice. 11 doit triompher de scs sens, dont le siège est aux enfers, et de sa raison, qui réside au purgatoire, pour obtenir au paradis le triomphe dusage. «Cette double signification n’était pas un caprice du poète : c’était une théorie du savant. 11 y a môme quatre manières, comme nous l’apprend le Convito, de comprendre et d’expliquer tout écrit : le sens littéral, l’allégorique, le moral et l’anagogique (1). Cette conception bizarre ne se borne pas à l’ensemble, elle s’étend aux détails. Partout on retrouve les chiffres saintement cabalistiques 3 et 9. Il y a trois parties dans l’ouvrage, le châtiment, l’expiation, la récompense; trois personnages, l’homme représenté par Dante, la raison par Virgile, la révélation par Béatrice. « Béatrice est un 9, dit le poète dans la Vita nuova, c’est-àdire un miracle dont la racine est l’admirable Trinité. » Il y a neuf cercles dans l’Enfer, neuf degrés dans le Purgatoire, neuf sphères dans le Paradis. Les chants dont se compose la Divine Comédie sont au nombre de cent; si l’on ôte celui qui sert d’introduction, l’on en compte trente-trois dans chaque partie , ou quatrevingt-dix-neuf pour le tout (99), et ces parties sont si près d’être égales, que le Purgatoire a seulement trente (I) C’est-à-dire qui s’élève du sens littéral au sens spirituel.

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vers (le plus que Y Enfer et six de moins que le Paradis. Le soin des petites choses n’est donc pas incompatible avec les grandes : on voit que Dante n’abandonnait rien au hasard. Si le temps n’eût manqué à ce puissant esprit, il eût sans doute fait pour la Divine Comédie., comme pour ses autres ouvrages, un commentaire, qui nous eût préservés de tous ceux qu’on a écrits. Les fils du poète avaient peut-être le secret de la pensée paternelle; ils ne l’ont pas divulgué, sans doute pour épargner 5 la Divine Comédie le sort du traité sur la Monarchie, que les théologiens de Rome avaient brûlé.

Il faut maintenant suivre l’immortel voyageur dans son grand pèlerinage. En la semaine sainte de l’année 1300, Dante, égaré dans une forêt, rencontre Virgile, l’auteur favori du moyen âge, le chantre de l’empire romain, et, à ce titre, le maître du gibelin fougueux qui rêve le retour de cette formidable domination. Virgile, dans le voyage qu’il propose, sera le guide de son dLsciple aux enfers et au purgatoire ; mais au seuil du paradis, Dante sera reçu par Béatrice, devenue sainte sans cesser d’être l’objet d’un culte amoureux.

L’enfer a la forme d’un entonnoir ou d’un cône immense : la pointe en est fixée au centre de la terre ; à mesure qu’on descend, les neuf cercles deviennent plus étroits, et les tourments, variés comme les crimes, augmentent d’intensité, à proportion que le diamètre du cercle se rétrécit. Il y a, suivant la division d’Aristote, trois sortes de crimes ; l’incontinence, la méchanceté, la férocité brutale. Les incontinenis, c’est-à-dire ceux

Cî^ôgle

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